Je viens te chanter la ballade, la ballade des hommes heureux… Quelques réflexions sur les réseaux d’hommes pour l’égalité professionnelle

En début d’année, quand je présentais l’association féministe de mon école aux nouveaux⋅lles intéressé⋅e⋅s par ses activités, une question revenait presque toujours: « est-ce qu’il y a des hommes dans votre asso? ». J’étais donc obligée d’avouer la dure vérité: oui, il y a des hommes dans notre association féministe, même s’ils sont assez rares. Gênée, je précisais tout de même que nous étions attachées au principe de non-mixité militante pour travailler sur certaines problématiques féministes, et que si nous découragions pas les hommes de venir, ils n’accouraient pas non plus, ce qui ne me semble pas être un énorme problème du moment que notre travail de sensibilisation et de réflexion s’adresse à tout⋅e⋅s.

Peu après, un homme, qui disait soutenir notre action et le projet féministe, a suggéré qu’il serait tout de même préférable que notre conseil d’administration soit paritaire (il était jusqu’à récemment exclusivement composé de femmes), et que les femmes ne s’expriment pas plus que les hommes lors de notre atelier sur le sexisme. J’ai bien sûr ouvert de grands yeux, et je lui ai gentiment rappelé que le but de cet atelier, mixte, était d’écouter les femmes, même si nous avions par ailleurs eu quelques problèmes de monopolisation de la parole par certains participants (oui, perdre 15 minutes à rassurer un homme qui s’inquiète de ces féministes qui n’acceptent plus qu’on leur tienne la porte en leur indiquant qu’il suffit qu’ils le fassent pour tout le monde sans insister, c’est fatigant).

Me voilà donc bien embêtée, moi, jeune féministe, face à ces hommes qui veulent aider le féminisme sans accepter d’arrêter trois secondes de parler pour écouter ce qu’ont à dire les femmes, et dont la vie est dure depuis que leur gentillesse est confondue avec de la condescendance. Je dois donc accepter la dure vérité: je n’ai réellement réussi à sensibiliser au féminisme qu’un seul homme, m’y consacrant corps et âme, mais comme il s’agit de mon compagnon, je ne me vois pas reproduire la méthode de façon systématique.

Et pourtant, et pourtant, tous ces hommes qui viennent nous voir ont bien trouvé LA solution et la faille du féminisme depuis plus d’un siècle: le féminisme, c’est aussi l’affaire des hommes! Abasourdie par cette révélation, j’étais donc en quête de la meilleure manière d’intégrer les hommes à mon combat, quand je suis tombée par l’intermédiaire du réseau d’ancien.ne.s de ma prépa sur une initiative qui semblait enfin définitivement résoudre cette aporie:

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Maintenant que j’ai suffisamment ironisé sur le caractère inédit et inattendu de ces révélations et enfoncé des portes ouvertes (l’égalité entre hommes et femmes concerne les hommes et les femmes, et nous avons besoin d’hommes féministes pour faire évoluer la société), je voudrais me pencher sur le réseau dont il est question dans ces nombreux articles, dont le but premier est d’intégrer les hommes à la lutte pour l’égalité: les Happy men, issus notamment de l’association Mercredi c’est papa. Nous allons donc parler d’inégalités professionnelles et de répartition des rôles au sein du couple et de la famille (sans cela, on ne serait pas sur les VI).

Je précise tout de même quelque chose: beaucoup de choses dans ce réseau me semblent justes et en particulier l’application des « engagements » proposés aux hommes est absolument nécessaire. Je parlerai ici donc de ce qui me gêne dans ce réseau, assez médiatisé, et des problèmes politiques qui se posent, selon moi. Par ailleurs, je ne voudrais pas nier le très gros travail et l’expérience des personnes qui travaillent à la mise en place de cette initiative, et j’apprécie évidemment leur volonté d’action sur ce sujet crucial.

Je dois aussi préciser que le réseau Happy men ne se définit pas comme féministe. Je comprends bien à cet égard qu’il peut sembler hors de propos de lui reprocher de ne pas être féministe comme je le souhaiterais puisqu’il ne revendique pas cette étiquette:

Happy Men est centré sur la question de l’égalité professionnelle, qui propose, aux hommes comme aux femmes, de pouvoir mieux réussir leur vie professionnelle ET personnelle. Le féminisme est un courant de pensée qui embrasse des thèmes très diversifiés, dont l’égalité professionnelle n’est qu’un aspect. Happy Men n’est pas un projet féministe, même s’il rejoint, sur la question de l’égalité professionnelle, des préoccupations féministes.

Toutefois, en raison de l’idée centrale d’égalité professionnelle H/F, et du point de départ, qui reste l’ensemble des inégalités que subissent les femmes dans l’entreprise, il me semble que la réflexion féministe est pertinente pour parler de ce réseau. De surcroît, je pense que c’est l’absence de l’apport de théories féministes travaillant cette question qui explique une partie des limites de cette initiative.

Enfin, pour finir cette introduction, autant préciser ma sensibilité féministe: je m’inscris ici dans la perspective du féminisme matérialiste (ça se verra – j’essaierai d’être claire quand même), même si l’on peut arriver aux mêmes conclusions avec d’autres outils théoriques.

Un sexisme qui ne profite à personne?

Le fondateur de l’association Mercredi c’est papa et du réseau Happy Men, Antoine de Gabrielli, raconte que ces initiatives proviennent d’un constat: le travail pour l’égalité professionnelle se faisait essentiellement au sein d’assemblées de femmes, tandis que les hommes n’étaient pas touchés par cette question. Son travail répond donc à une question réelle: comment faire en sorte que les hommes s’engagent en faveur de l’égalité professionnelle, ce qui est nécessaire puisqu’ils possèdent l’essentiel du pouvoir de décision au sein des entreprises?

C’est évidemment une bonne question, et la nécessité de cet engagement est réel. C’est la réponse proposée qui ne me convient pas (je n’ai pas forcément mieux pour autant, et il est possible que je manque totalement de pragmatisme dans mon combat, certes). Cette phrase d’Antoine de Gabrielli en résume bien les enjeux (source):

C’est une erreur de considérer que l’inégalité profiterait aux hommes. En réalité, tout le monde y perd : les hommes, les femmes et les entreprises.

(1) La première réponse, que je ne développerai pas, consiste à montrer aux cadres dirigeants l’intérêt économique de l’égalité H/F, pour la productivité de l’entreprise. Selon le fondateur de Mercredi c’est papa (source):

Elle est bonne pour soi et elle est bonne pour l’entreprise. C’est un vecteur de performance. Intégrer cette notion dans son mode de management est une compétence.

On retrouve fréquemment ce raisonnement lorsqu’on parle des inégalités sociales, avec de nombreuses études qui tentent d’en évaluer le coût pour une structure (la société, l’entreprise…). Sur ce site, Mme Déjantée s’énerve souvent contre l’utilisation des neurosciences comme substitut aux arguments politiques (en ce qui concerne l’ENV); je dirais la même chose des arguments économiques, qui reposent sur le même raisonnement: telle chose est mauvaise parce qu’elle n’est pas rationnelle (absurde de discriminer les femmes si cela coûte cher), telle autre est bonne parce qu’elle l’est (avec l’égalité, on est plus productif). Le problème est que cela suppose d’accepter comme référence le but supposé; réciproquement, si cela ne marchait pas, il faudrait renoncer à ces actions en faveur de l’égalité.

(2) La deuxième réponse consiste à montrer aux hommes qu’ils ont intérêt à agir pour l’égalité professionnelle.

C’est vraiment sur ce point que je suis en désaccord avec ce projet: si cet intérêt peut exister, il est pour moi forcément secondaire, sur un plan différent des avantages que retireront les femmes de l’égalité. Je pense au contraire que les hommes ont d’abord beaucoup à perdre, et doivent accepter de perdre quelque chose dans cette égalité. Il me semble que c’est justement toute la difficulté lorsque l’on veut intégrer les hommes dans les luttes féministes d’une façon générale: il s’agit de convaincre des gens de soutenir un combat parce qu’il est juste, même si cela ne leur profite pas.

[Sur cette question, je vous recommande le billet d’AC Husson sur le blog çafaitgenre, « Pourquoi les hommes devraient être féministes? »].

En tenant un discours inverse, le réseau Happy men prend un risque: celui de se limiter à des engagements peu coûteux de la part des hommes. Je sais bien que ce n’est pas forcément le cas, mais mon expérience féministe m’a aussi appris que c’est lorsqu’on arrive sur ce terrain que des hommes très bien disposés à soutenir nos luttes refusent soudainement d’abandonner leur pré-carré (et en particulier, leur pouvoir politique et économique, ainsi que, à une plus petite échelle, leur privilège de parole). Pour résumer, je ne conçois pas vraiment l’implication des hommes dans le combat pour l’égalité comme ceci:

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Sur le plan politique, Happy Men analyse les inégalités entre hommes et femmes comme un système… qui ne profite à personne, même pas aux hommes. On lit ainsi sur leur site:

Le système qui discrimine les femmes n’est pas gagnant pour les hommes : l’égalité professionnelle est gagnantes-gagnants, pour les femmes ET pour les hommes.

Vraiment, je ne comprends tout simplement pas comment cela est possible: les inégalités, par définition, sont un rapport entre des personnes qui ont plus, et d’autres qui ont moins. Sans cela, il n’y a pas d’inégalités mais des différences.

Pour résoudre ce problème, si je suis bien le raisonnement, Happy men propose de mettre en regard deux types d’inégalités, qui s’annulent pour ne faire que des perdants, comme par exemple dans une interview du fondateur:

[Ce système inégalitaire] ne permet pas aux femmes d’avoir un bon accès à leur expansion professionnelle, il ne permet pas non plus aux hommes d’avoir l’accès qu’ils souhaiteraient et dont ils ont besoin d’ailleurs, à leur vie privée.

Cette mise en regard de la carrière professionnelle et de la vie privée est glosée par le fondateur par un double concept, celui de plafond de verre, que l’on connaît bien, auquel se heurtent les femmes, et celui de plancher de verre, qui n’existait pas jusqu’alors, auquel se heurtent les hommes (source):

C’est ce que nous avons appelé le « plancher de verre » des hommes : il décrit, en miroir du plafond de verre des femmes, tout ce qui empêche les hommes de prétendre à un épanouissement hors de la seule sphère professionnelle.

On lit ainsi sur leur site (je corrige une erreur de frappe):

ces rigidités pénalisent les femmes ET les hommes, les unes dans leur réussite professionnelle ([plafond] de verre), les autres dans leur épanouissement personnel et privé (plancher de verre).

La réduction de la question de inégalités professionnelles au « plafond de verre », assumée par le fondateur d’Happy Men est à mon sens un premier problème, mais surtout, la création de ce concept-miroir nous conduit à considérer comme comparables et symétriques des éléments d’un système qui repose au contraire sur un asymétrie: on considère comme équivalents « réussite professionnelle » et « épanouissement personnel et privé ». Ce glissement, qui fonctionne en effet si l’on compare ces deux termes comme des activités abstraites, susceptibles en effet de favoriser l’épanouissement des individus dans les mêmes conditions, si l’on trouve le fameux équilibre, cache des réalités matérielles (socio-économiques) complètement différentes, qui ne relèvent pas à strictement parler de la question de l’épanouissement.

Certes, il est assez évident que si je vais voir ce que fait un réseau qui s’appelle Happy Men, son but sera probablement le bonheur des individus. Mais très honnêtement, je ne sais pas très bien comment faire le bonheur des gens, et je ne suis pas sûre que quelqu’un sache mieux que moi…

Vie privée ou travail domestique?

C’est là que je me situe dans la perspective matérialiste, pour clarifier les termes comparés: qu’y a-t-il derrière la réussite professionnelle? Un travail rémunéré, suffisant pour vivre, accompagné dans le cas des cadres d’une reconnaissance sociale importante et d’un pouvoir important dans la hiérarchie. Qu’y a-t-il derrière la vie privée? Entre autres, du travail non-rémunéré, qui ne permet pas de subvenir à ses propres besoins. Pourquoi travaillons-nous si la sphère familiale et privée apporte autant d’épanouissement? Parce que nous cherchons d’autres formes d’épanouissement? En général, non, nous travaillons pour gagner de l’argent.

C’est donc ce détail qui n’est pas pris en compte dans le système inégalitaire symétrique décrit par Happy Men: l’argent. Pour finir de dire des banalités, rappelons que l’argent ne fait pas le bonheur, mais qu’il permet de subvenir à des besoins essentiels. L’argent (et un certain nombre de ressources économiques et sociales qui lui sont liées, comme l’emploi stable) permet notamment de manger, de se loger, de se soigner, de choisir le type de travail que l’on exerce et les conditions dans lesquelles on l’exerce, de choisir avec qui l’on vit ou avec qui l’on couche, de se protéger de certaines violences, d’avoir accès à une vie culturelle, sociale et politique, entre autres choses. Les activités réalisées dans le cadre professionel ne sont ni plus ni moins épanouissantes que celles réalisées dans le cadre privé (cela varie en fonction des contextes). Cette asymétrie ne peut pas être réduite aux contraintes propres qui s’exercent en termes d’attentes sociales sur les hommes et les femmes (à des stéréotypes si vous préférez).

Les hommes qui réduisent leurs activités rémunérées au profit de leur « vie privée », pour accomplir des tâches non-rémunérées que leur conjointe prenait en charge jusque là, ne servent donc pas leurs intérêts économiques et sociaux (en revanche, se marier est dans leur intérêt par exemple), mais renoncent au contraire à bénéficier du travail gratuit de leur conjointe. Autant annoncer la couleur: ce système inégalitaire repose là-dessus.

La vie privée est présentée dans cette perspective au seul prisme de la vie conjugale et familiale, du temps social passé avec le⋅a conjoint⋅e, avec ses enfants, ou des activités de loisirs. C’est cela que l’on « vend » aux hommes pour les inciter à oeuvrer pour l’égalité. TOUS les exemples concernant la vie de couple parmi les engagements proposés par Happy Men concernent les « responsabilités familiales ».  On lit ainsi (source):

Les hommes peuvent parfois trouver commode de s’appuyer sur leur conjoint pour prendre en charge l’essentiel des responsabilités familiales. Mais une part significative d’entre eux souhaite au contraire pouvoir d’avantage s’investir dans l’éducation des enfants et la vie du couple.

Ces responsabilités sont présentées comme simultanément « une charge et un plaisir » (accueil du nouveau-né, disponibilité en cas d’imprévu pour l’enfant, rendez-vous avec les professeurs, mercredi passé avec sa fille…). Antoine de Gabrielli présente ainsi ce fonctionnement réciproque (source):

Chacun peut expérimenter les contraintes de l’autre, mais aussi le plaisir de la proximité avec un enfant. Chacun peut mesurer ce que cela veut dire personnellement et professionnellement.

Les activités domestiques qui ne sont pas accompagnées de plaisir, et qui peuvent donc difficilement être présentées comme des sources directes d’épanouissement personnel, sont absentes: pas d’engagement à faire le ménage, faire les courses, laver la vaisselle, laver le linge, l’étendre et le repasser… Un ensemble de tâches qui représentent 75% du temps domestique d’une femme, et où l’écart entre hommes et femmes (1h27 par jour) est équivalente à l’écart total dans la prise en charge des tâches domestiques (1h26 par jour).

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Encourager les pères à s’occuper des enfants, c’est très bien, mais lorsqu’on observe l’évolution de la répartition des tâches domestiques, on voit que ce n’est pas là que ça coince le plus: en s’impliquant davantage dans les tâches domestiques, les pères prennent en charge les activités les plus épanouissantes et les plus valorisantes, et délaissent les tâches « ingrates » et répétitives: insister sur ces mêmes tâches pour promouvoir un meilleur équilibre entre hommes et femmes me semble donc être une stratégie incomplète. Les femmes continuent de réaliser gratuitement ces tâches pour les hommes, c’est là leur privilège. Par ailleurs, elles commencent à le faire dès qu’elles se mettent en couple, et non, comme on le croit souvent, au moment de la naissance du premier enfant. Pour ces hommes sans enfants, Happy Men ne mentionne que les activités de loisirs au sens large comme enjeu d’une autre organisation du travail professionnel, comme si le manque de temps ne concernait que les hommes et jamais les femmes en congé qui s’occupent de plusieurs enfants ou qui travaillent à temps partiel tout en assurant l’entretien du foyer:

L’égalité professionnelle concerne tous les hommes car chacun, quelque soit sa situation familiale (père, fils, conjoint, divorcé, célibataire…) a besoin de préserver et développer une sphère d’épanouissement personnelle : sport, engagements associatifs ou politiques, vie locale et sociale, écriture, voyages, activités artistiques, spirituelles : c’est la part de liberté de chacun.

[Pour une analyse matérialiste de la question des « tâches ménagères », je vous conseille ce long article, qui reste accessible, de Christine Delphy]

[Une expérience concrète de femme face au travail domestique, par acontrario]

La question de l’égalité est-elle soluble dans la réflexion sur le management?

Un certain nombre de limites du discours de Happy Men peuvent aussi être rattachées au contexte social et professionnel dans lequel s’inscrit le réseau: il s’agit d’abord d’un réseau de cadres (parce que ce sont eux qui ont le pouvoir de moduler l’organisation du travail) en entreprise. L’ambition de ces hommes engagés est de créer une nouvelle culture managériale fondée sur le respect de la vie privée et des contraintes personnelles de chaque salarié⋅e, sans présupposer une répartition des rôles traditionnelle. Le niveau de revenus, le nombre d’enfants, les conditions de travail, le pouvoir de négociation au sein de l’entreprise, le modèle de masculinité même, sont très spécifiques. Ce réseau ne prétend pas forcément toucher d’autres situations, mais je souhaitais rappeler ce contexte.

On peut souligner en particulier que le travail est perçu comme un facteur d’épanouissement à partir du moment où il laisse de la place à la vie privée, et que la notion de progression professionnelle va de soi, comme la vie privée est perçue comme un espace d’exploration et de développement individuel. Ces présupposés permettent ainsi de construire un modèle de la réussite dans ces deux sphères (source):

Il ne s’agit pas de promouvoir un modèle où les hommes investiraient la sphère personnelle ou familiale au détriment de la sphère professionnelle : il s’agit de dire qu’un homme peut légitimement vouloir réussir sur ces deux plans et que l’organisation du travail doit en tenir compte. Et qu’en en tenant compte, non seulement elle contribuera au bien-être de ces hommes mais encore elle supprimera un certain nombre des barrières invisibles qui fondent les discriminations subies par les femmes dans le monde professionnel.

La condition d’un épanouissement optimal semble être l’équilibre entre ces deux dimensions, comme si c’était seulement dans le fait de devoir sacrifier l’un à l’autre que résidait une organisation du travail peu propice à l’épanouissement de l’individu.

Plus globalement, on reste sur des propositions peu politiques, qui privilégient les initiatives individuelles et les engagements des cadres. On ne trouve par exemple aucune proposition de mesures plus contraignantes qui pourraient bénéficier à celles et ceux qui ne peuvent pas négocier leur temps de travail ou leurs horaires. On parle de flexibilité des horaires plutôt que de réduction du temps de travail.

Enfin, Happy Men souligne que sa réflexion sur le management vient répondre aux limites d’une conception de l’égalité professionnelle comme une sorte de développement personnel des femmes (conseils aux femmes, coaching, empowerment réduit à l’individu…), qui tend à faire croire que le problème vient des femmes. Je suis la première à être très réservée vis-à-vis de cette conception libérale et culpabilisante. Toutefois, je m’interroge sur la volonté de laisser aux cadres l’initiative des mesures destinées à favoriser l’égalité professionnelle, plutôt que d’assumer un discours politique sur cette question, qui ne touche pas seulement au management, mais aussi aux politiques publiques: donner des conseils aux hommes est utile, mais il faut encore voir qui donne ces conseils et qui les récompense.

Place des hommes, parole des hommes

Happy Men est en effet un réseau d’hommes, qui se conçoit comme un outil complémentaire par rapport aux réseaux de femmes, avec lesquels les groupes d’hommes doivent collaborer au sein des entreprises. Le problème, évidemment, est que les réseaux de femmes servent à la base à contrebalancer des réseaux de sociabilité professionnels exclusivement masculins. On tourne donc un peu en rond.

Assumer une non-mixité masculine au nom de l’égalité, c’est quand même osé. On trouve à nouveau un principe de symétrie: les femmes ont leurs problèmes à cause des stéréotypes, les hommes ont leurs problèmes à cause des stéréotypes, il faut mieux en parler entre femmes et entre hommes, pour libérer la parole (source):

Pourquoi pas des réunions mixtes? « C’est encore une fois paradoxal mais chacun à besoin de se retrouver entre soi pour avoir une parole plus libre et mieux se réunir ensuite », déclare Antoine de Gabrielli. « Il faut reconnaître que les hommes ont souvent une grande difficulté à s’exprimer sur ces sujets, d’où l’intérêt des rencontres Happy Men« , remarque Benoit Legrand, PDG d’ING Bank France.

Les fondements politiques de la non-mixité féministe sont donc remplacés par la conviction qu’il faut créer un environnement où les hommes ne se sentent pas jugés mais encouragés et puissent exprimer leurs frustrations sans subir les moqueries des femmes (pourtant, à part moi et mes sarcasmes, je pense que les moqueries viennent plutôt des hommes dans ces cas-là).

En-dehors de ces groupes de parole non-mixtes, on remarquera tout de même que pour leur dernier forum, 27 des 33 intervenant⋅e⋅s étaient des hommes, pour une assemblée où les femmes étaient pourtant nombreuses (parmi les intervenant⋅e⋅s, la philosophe Chantal Delsol, qui pense que le rôle du père est d’incarner la Loi, et des personnes que je connais bien dont l’engagement en faveur de l’égalité m’a… disons, surprise).

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Concrètement, les happy men se réunissent tous les mois et demi environ, entre hommes, pour parler de leurs engagements et de ce qu’ils peuvent mettre en place pour favoriser l’égalité professionnelle. Un épisode d’une réunion est décrite en ces termes dans un article:

« Bonjour, je m’appelle Arnaud et j’ai trois enfants. Enfin, non, nous sommes une famille recomposée, donc seule la petite dernière est de moi. Mais disons que j’élève les deux aînés comme mes propres enfants. Mon épouse travaille énormément, et j’ai moi-même un poste à haute responsabilité. Aujourd’hui, j’ai quarante-cinq ans et j’aimerais pouvoir profiter davantage de ma vie de famille, et, pourquoi pas, aller chercher de temps en temps les petits à l’école… » Tout autour de la table, un tonnerre d’applaudissements.

Je suis honnêtement assez mal à l’aise avec l’idée d’un progrès de l’égalité qui passerait par une salve d’applaudissements d’hommes quand un homme annonce qu’il ira chercher ses enfants à l’école. Je conçois que les hommes soient plus attirés par des espaces qui valorisent et récompensent tous leurs efforts en faveur de l’égalité. En toute honnêteté, jamais je n’applaudirai un homme parce qu’il est allé chercher ses enfants à l’école, même si taper dans mes mains faisait disparaître la patriarcat par magie. Ni claps, ni cookies, ni pin’s (je pensais que depuis Touche pas à mon pote, ça ne se faisait plus).

Happy Men part du principe que les hommes sont un levier fondamental de l’égalité. C’est tout à fait vrai. Mais ils sont aussi un obstacle, et il est dangereux de ne pas tenir compte des possibles divergences d’intérêts qui sont inhérent au système sexiste que l’on souhaite combattre. C’est pourquoi il me semble important que les hommes suivent par exemple les conseils des femmes, qu’elles auront élaboré en non-mixité, plutôt que de déterminer leurs propres codes de conduite élaborés en fonction de leurs propres besoins.

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L’an dernier, l’association étudiante dans laquelle je travaille a proposé une liste de conseils destinés aux hommes universitaires afin de favoriser l’égalité professionnelle dans la recherche. Ces conseils étaient adaptés d’un travail collaboratif en anglais, issu de discussions sur les réseaux sociaux entre chercheuses. Certains conseils, assez logiquement, recoupent les engagements des Happy Men; ils n’étaient destinés ni à culpabiliser ni à infantiliser les hommes, mais simplement à proposer des solutions aux problèmes soulevés par des femmes. Il nous a semblé fondamental d’insister sur cette recommandation, en particulier:

Le respect de ces recommandations destinées à construire un espace de travail respectueux et apaisé pour tou⋅te⋅s n’a pas à entraîner de témoignages de reconnaissance. L’égalité homme/femme n’est pas un privilège ou un « cadeau », mais un droit.

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6 réflexions sur “Je viens te chanter la ballade, la ballade des hommes heureux… Quelques réflexions sur les réseaux d’hommes pour l’égalité professionnelle

  1. Réflexion très intéressante (sur une association que je ne connaissais pas!). Oui c’est dur de combattre les privilèges quand tu es toi même privilégié ;)
    Ceci dit, on voit que cela s’adresse surtout aux cadres et CSP+ il me semble. Ce sont donc des réunions entre soi, entre « gens biens » (trop chouette, Charles Henri est allé chercher ses enfants à l’école !).
    Quid des autres, qui ont encore moins de pouvoir de négociation et pour qui le travail n’est pas forcément épanouissant ni socialement valorisé ?

    • Tout à fait, j’ai été un peu rapide là-dessus, mais il me semble en effet que c’est un problème important. Certes, le groupe annonce son public – mais le discours reste plus général, alors que les situations et les positions en entreprise peuvent être très éloignées de celles décrites. Étant donné le poids institutionnel de ce type de groupe (relations avec le ministère, appui de grands groupes, relais par le MEDEF,…), je pense qu’il faudrait une réflexion plus précise sur les limites de ce discours.

  2. Merci beaucoup pour ce billet, toujours aussi agréable à lire. Je rejoins assez largement tes réflexions qui contribue à tempérer en partie le sentiment très désagréable que j’avais eu en lisant les premières fois les initiatives des Happy Men. Reste qu’il me semble qu’en filigrane de ce que tu décris revient toujours les deux éléments les plus compliqués (à mon avis) de l’égalité professionnelle fe/ho: 1)penser cette question hors des terrains balisés des femmes cadres sup qui sont certes loin d’avoir atteint l’égalité professionnelle mais dont les injustices subies restent sans commune mesure avec la multitude de celles qui bossent pour manger. 2) inclure dans la répartition des tâches la fameuse question de la « charge mentale » dans les tâches parentales, la plus difficile à mesurer, à chiffrer, et pourtant (à mon avis) la plus cruciale.

    • Merci à toi! Je voulais parler de la charge mentale, et je n’ai pas trouvé l’occasion dans mon argumentation, mais je suis tout à fait d’accord avec toi. Il y a une autre limite dans ce que j’ai fait: la part des tâches ménagères que j’évoque est calculée sur une moyenne, alors qu’elle varie forcément en fonction du nombre d’enfants et de l’âge. Les tâches ménagères « changent » peu, alors que le travail parental est vraiment une question dont la définition demande un gros travail, beaucoup de nuances, pour mettre en évidence les évolutions et les paramètres. Je ne l’ai pas fait ici (peut-être pour des raisons rhétoriques), mais ça manque certainement.

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