Salon de thé, centre ville de Lyon, 10H du matin:  MrD, mon Briochin de deux ans et moi sirotons un chocolat viennois plein de chantilly. MrD et moi devisons, Briochin papote et commente le décor des lieux. Un groupe d’hommes se tient près de nous, costards-cravates, ça semble parler affaire. La logorrhée de Briochin les dérange, je les entends souffler et cracher à chaque intonation un peu aiguë de mon petit homme. Et puis survient l’irréparable: le verre d’eau de Briochin lui échappe, tombe par terre et se brise. J’entends distinctement un « et voilà!! » indigné juste à côté… Alors on s’excuse platement, on nettoie, et on déguerpit….

Berges du Rhône, dimanche après midi: il fait chaud, très chaud. Les enfants viennent de faire 479 tours de toboggan et évidemment, on a oublié de prendre de l’eau. Alors on fait la queue à la fontaine, il y a du monde avant nous, chacun boit à son tour. Les enfants font de même, leurs gestes sont précis, on sent l’habitude prise à l’école de boire au robinet. Au bout du 3ème, un gars se plante devant nous: « je voudrais pas faire le connard, mais j’ai soif moi. ». Sans broncher, il passe devant mes deux derniers, comme si on était à la caisse d’un supermarché avec un caddie trop rempli, comme si mes enfants n’étaient pas des personnes à part entière, comme lui. Ce n’est ni la première, ni la dernière fois que je vis ce genre de scène mais c’est la première fois que je réalise à quel point elles peuvent être paradoxales:

Comment est-ce possible que, dans une société où l’enfant est sur-valorisé, considéré comme nécessitant des soins, des objets, des interlocuteurs spécifiques à chaque instant de son existence, il soit à ce point considéré comme indésirable dans l’espace public?

Je vous le dis d’avance: je n’ai pas trouvé la réponse à cette question. Je vous livre ici simplement les premières lectures que j’ai trouvé pour éclairer ce sujet, en vous invitant à les compléter par vos propres réflexions, vos propres références (urbanisme? sociologie?)…

Le concept n’est pas nouveau: depuis quelques années on voit fleurir ici ou là des restaurants interdits aux enfants, des hôtels interdit aux enfants, ou encore des classes d’avion interdites aux enfants… les clients aspirent au calme et entendent ne pas souffrir de l’irréductible dose d’imprévu que la présence d’un enfant génère tandis que les gérants en profitent pour facturer plus cher une prestation qui ne leur coûte rien.

Moi qui, après une journée de demandes incessantes, de cris indignés parce que la viande touche la purée, de longues négociations pour faire mettre les chaussures/vêtements d’hiver en hiver (et d’été en été), de créativité pour trouver comment se débarrasser avec diplomatie de l’énorme bâton glané au parc et qui risque d’éborgner 90% des passants, n’aspire qu’à 5 minutes d’affilée de silence pour terminer un café non préalablement réchauffé 4 fois… j’ai bien du mal à ne pas comprendre ces demandes!!

Et puis, il est vrai qu’on croise parfois des enfants dans des situations où manifestement leur confort de base n’est pas en mesure d’être assuré (je pense par exemple à ces nouveaux-nés tout juste sortis du four, en goguette dans les centres commerciaux surpeuplés…). Mais bon dans ce cas, le problème, ce n’est pas l’adulte spectateur mais bien le vécu de l’enfant… et dans la grande majorité des situations, je ne me permettrais pas de juger du bien fondé de la décision des parents d’emmener leur nouveau-né dans tel ou tel lieu…

Mais force est de constater que de nombreux lieux/situations non spécifiquement adaptés aux enfants ne posent néanmoins pas de problème majeurs pour ceux-ci pour peu qu’on accepte de faire quelques concessions. Par exemple, moi j’adore emmener mes gamins au musée juste à côté de chez nous. On y va tôt le dimanche matin, et c’est gratuit pour eux. Ils savent qu’on doit chuchoter et ne toucher à rien; en contrepartie, je ne rechigne pas aux visites-éclairs (20-30min), ni à celles effectuées au pas de course. Du coup, tout le monde s’y retrouve, pour eux c’est la fête quand on y va, et moi ben je fais moins que si j’étais seule, mais cent fois plus que si je devais attendre de les faire garder pour sortir!

Quoi qu’il en soit, la première idée qui ressort des rapides recherches bibliographiques que j’ai fait sur le sujet est qu’en dehors de toute nuisance pour les adultes, l’espace public est généralement considéré comme inapproprié voire dangereux pour les enfants: le Centre d’analyse stratégique a par exemple publié en 2012 un document visant à faire des propositions pour protéger les enfants de l’hypersexualisation de l’espace public. L’espace public est donc un territoire d’adulte, fait par les adultes, pour les adultes et dans lequel on se borne à le sécuriser pour les enfants… le sécuriser sans l’adapter, sans en leur en accorder une partie, simplement en restreignant la marge de manœuvre de ses petits usagers (voir ici un récent article réclamant le « droit à l’aventure » pour les enfants d’aujourd’hui)

Un autre document m’a semblé intéressant: il porte sur la situation algérienne (et date de 1994, donc je suppose que cela a évolué depuis…), où beaucoup d’enfants étaient présents dans les rues, beaucoup plus qu’en France du moins (je précise qu’il n’est pas ici question d' »enfants des rues » mais simplement d’enfants qui investissent la rue comme territoire de jeu, de socialisation, etc…). Ce document m’intéresse à deux titres, d’abord parce que j’ai souvent entendu en France une forme de nostalgie romantique pour un temps révolu (ou de fantasme exotique pour des contrées lointaines?)  où les enfants seraient libres dans la rue car en réalité placés sous la bonne garde de l’ensemble des adultes présents. Et ensuite parce que justement, l’article montre comment, au royaume de la planification et des indices de développement, la présence des enfants dans les rues n’est pas considérée comme une donnée culturelle avec ses avantages et ses inconvénients mais avant tout comme une caractéristique stigmatisant le « tiers-monde » et son « retard » sur le reste du monde.

La forte présence des enfants dans la rue dans nos sociétés est une réalité visible. Au-delà des raisons invoquées avec facilité, la démission parentale et l’insuffisance de l’offre institutionnel de prise en charge de l’enfance, il s’agira pour nous de voir la manière dont les enfants occupent l’espace public ce qu’ils y font, comment cette situation imposée est vécue par la famille. […]

En déjouant la mise en scène des planificateurs, pour qui les enfants sont d’abord des objets à classer dans les chapitres démographie, scolarisation et santé, ils font en même temps perdre à la zenka [la rue, ndlr] son identité première à savoir, d’être d’abord un espace de circulation. Expression aussi d’un refus de prise en charge totalitaire et d’un encadrement permanent, l’occupation massive de la zenka par les enfants obéit à un double besoin :

  1. Celui de recherche de la liberté chez les enfants,

  2. Celui de la paix et de la tranquillité chez les parents.

J’ai parlé tout à l’heure de « territoire », le présent article parle d' »occupation », de « présence massive »… voilà un vocabulaire bien guerrier!! Les adultes et les enfants se feraient-ils la guerre pour occuper l’espace? En tout cas, la nécessité d’une négociation est bien réelle… comme le montre ce document qui s’intéresse aux liens entre espace public (paradigme du territoire d’adulte) et espace de jeu (paradigme du territoire d’enfant)

Il montre comment le territoire de l’enfant a été peu à peu conquis au sein des habitations au début du XXème siècle en France dans les catégories bourgeoises (apparition de la « chambre d’enfant ») et comment un mouvement identique de spécialisation de l’espace a également gagné les espaces publics:

Le même mouvement apparaît dans la ville, mais sans doute sous la pression d’événements autres que la volonté de réserver un espace au jeu de l’enfant. Le développement de la circulation automobile limite l’usage des rues pour le jeu. Des squares pour les plus jeunes, des terrains de sport ou des terrains à l’abandon avant que les villes ne soient totalement construites, aujourd’hui les aires de jeu, spécialisent l’espace pour l’activité ludique. Certes ce mouvement de grande ampleur n’est pas général: il est urbain, se développe plus lentement dans les milieux ruraux. Il reste des espaces non spécialisés où le jeu est possible, mais ils sont souvent bien loin des lieux de vie des enfants. Par ailleurs des espaces non spécialisés de la ville sont encore investis pour le jeu. Il n’en reste pas moins que le développement du jeu tend à réserver des espaces à cette activité.

Quand je lis « espace non spécialisés de la ville » je ne peux m’empêcher de visualiser le terrain vague où le Petit Nicolas et ses copains organisent de mémorables parties de foot, ou encore de ce lugubre espace où le petit propriétaire du Ballon Rouge voit ses ennemis anéantir ses rêves (vous y verrez au passage le type de trajet qu’il était d’usage qu’un enfant de 6 ou 7 ans effectue seul à Paris dans les années 50).

Si je puis résumer le tout: les villes n’offrent aujourd’hui plus d’espaces non spécialisés pour cause évidente de pression immobilières, les espaces de jeux (entendus comme seuls territoires légitimes d’enfant) sont donc cantonnés aux lieux pourvus d’équipements adaptés. Ces équipements, de part leur seule présence, limitent et orientent le jeu, c’est à dire opèrent sur les enfants une forme de contrôle de leur imagination et leur mode de socialisation (contrôle compatible avec la volonté des adultes de tendre vers le risque zéro… d’où suppression des tourniquets, des balançoires, jugés potentiellement dangereux). Les territoires des enfants sont donc sous contrôle de ceux des adultes, ils sont à la fois hyper spécialisés (même le revêtement au sol est spécial!), hyper sélectif (ne sont admis que les enfants de l’âge correspondant aux équipements, avec leurs parents. On déplore les attroupements d’ados parfois présents en ces lieux et un adulte seul présent en ces lieux est regardé avec soupçons…) et hyper restreints spatialement parlant. Le reste de l’espace appartient aux adultes, qui apparaît de fait comme non adapté et dangereux pour les enfants qui y sont, par mouvement de miroir, indésirables pour des adultes qui considèrent que l’octroi de quelques territoires à ces humains miniatures est suffisant pour garantir l’entre-soi générationnel partout ailleurs.

Ok, ma fin est peut être un peu provoc… mais en vrai, je m’interroge? L’apartheid générationnel est-il réellement souhaitable? Et dans l’état actuel des choses, peut-on estimer que le partage de l’espace est juste? Et si dans l’espace des adultes, un gazouillis de bébé est indésirable? que dire de la bave d’un vieillard? les stéréotypies d’un autiste? de l’odeur d’un SDF? des fous rires des adolescents? d’un encombrant fauteuil roulant? des amoureux qui se bécotent sur les bancs publics? des cicatrices d’un grand brûlé?

Notre liberté s’arrête là où commence celle des autres, il serait peut être temps pour nous de l’accepter pleinement.

Mme Déjantée

 


Edit du 9.06.13: Sur la remarque pertinente de Xavier Molénat (@SH_lelabo ) j’ajoute également des liens montrant la composante genrée de cette séparation de territoires.

Celui-ci montre comment l’autonomisation des enfants se fait très différemment selon s’ils sont filles ou garçons et comment se constitue très tôt le préjugé selon lequel une fille seule est en danger dans la rue.

Celui-ci montre la présence des stéréotypes de genre dans les objectifs même de l’urbaniste pour qui il semble acté que les filles préfèrent rester chez elles, tandis que les garçons auraient au contraire besoin d’équipements particuliers (les skate-parks en particulier, présentés comme mixtes, sont en réalité quasiment uniquement fréquentés par des garçons) pour canaliser leur violence.