Lectrice depuis un certain temps des Vendredis Intellos, je souhaiterais partager pour ma première contribution, quelques réflexions sur le traitement de la question, très souvent évoquée sur ce blog, de l’interdiction des châtiments corporels par l’article du Monde publié le 30 Avril 2016, « La France est-elle prête à interdire la fessée? » (sous l’expression « interdire la fessée » on regroupe en général trois types de violences éducatives: fessée, gifle et tapes sur les mains).

Je précise que je n’ai pas d’enfant, et que je n’ai jusqu’ici presque jamais eu à faire face aux difficultés rencontrées par les parents: gérer une grosse colère, des violences, assumer la fatigue ou se retrouver à bout. Je comprendrais donc tout à fait qu’on me réponde « Tu verras quand / si… », et je vois tout à fait la difficulté qu’il y a à parler à de jeunes parents de domination adulte ou de punitions lorsque ceux-ci sont complètement crevés par plusieurs semaines sans nuits complètes, pendant que moi je suis tranquillement en train de théoriser dans mon coin. Toutefois, à titre personnel, j’envisage pour l’instant de devenir enseignante, et j’ai trouvé qu’il était capital (pour moi du moins) de réfléchir un peu à la question de l’éducation, et en particulier à la violence de certaines pratiques, avant de me retrouver devant une classe de 30 élèves et de réagir sous le coup de la fatigue, de l’épuisement ou de la colère qui touchent les enseignant⋅e⋅s.

Par ailleurs, mes réflexions sur les violences éducatives proviennent essentiellement de la lecture de contributions de ce blog ou d’autres comme LesQuestionsComposent, et je ne suis pas forcément en mesure de fournir des appuis théoriques complets pour expliquer ma gêne en lisant l’article du Monde. 

« On ne veut pas culpabiliser les parents mais les aider en leur fournissant des outils, des solutions alternatives, pour ne plus avoir besoin de recourir à la violence », explique Catherine Dumonteil-Kremer, auteure et consultante familiale, à l’origine de la journée nationale de la non-violence éducative. […] « On sait aujourd’hui que la répression, par la fessée ou des punitions, n’est pas la solution pour un bon développement de l’enfant. Ce qui a d’abord été prouvé empiriquement est maintenant aussi prouvé scientifiquement par de nombreuses recherches », ajoute Mme Dumonteil-Kremer. Et comme « la gifle part souvent dans une explosion de colère, on a publié cette année un petit kit d’urgence ».

Je ne sais pas si Catherine Dumonteil-Kremer propose une approche complémentaire dans ses ouvrages, je me contente de ce cadre posé par l’article du Monde. Deux aspects de cette présentation de la lutte contre les violences éducatives me gênent:

  • insister, pour ne pas culpabiliser les parents qui ont déjà frappé leur enfant, sur le fait qu’ils l’ont fait sous le coup de la colère, parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix.
  • aborder la question des violences éducatives en questionnant leur efficacité (à grand renfort d’études scientifiques) plutôt qu’en termes politiques et éthiques.

Je comprends, sur le plan stratégique, la volonté de ne pas culpabiliser les parents pour ne pas les braquer, en rappelant que souvent la gifle ou la fessée part « sous l’effet de la colère » etc. Cela pose aussi la difficile question de nos propres rapports à nos parents, lorsque ceux-ci ont utilisé, une fois, deux fois, ou fréquemment, la violence: il est plus rassurant de percevoir ces violences comme des choses qu’ils ne pouvaient pas contrôler, ou de s’en attribuer la responsabilité (« c’est vrai que j’étais insupportable », « je l’avais mérité », « je les avais poussés à bout », etc.). Mais je m’interroge tout de même sur le refus d’aborder la question sous l’angle des rapports de pouvoir parents-enfants.

Peut-on à la fois considérer que les violences éducatives sont bien des violences, et sont des actes graves, et tenir un discours qui ne culpabilise pas les parents? Tout dépend je pense de la conception de la violence que l’on adopte (car, oui, la violence se théorise):

  • on peut choisir de concevoir la violence comme quelque chose d’irrationnel, qui relève (en gros) de la perversité – à cet égard, les parents maltraitants sont présentés des « monstres », et il conviendrait de bien les distinguer de ceux qui donnent « une petite claque de temps en temps » (il me semble que c’est la conception de la violence la plus répandue, et c’est ce type d’argument qui émerge de la série de commentaires de l’article du Monde dont vous pouvez vous infliger la lecture si vous le souhaitez).
  • face à cette première façon de concevoir la violence, pour résoudre le problème, Catherine Dumonteil-Kremer adopte – je crois – une conception de la violence comme la manifestation d’une perte de contrôle, une impossibilité à faire face à ses propres émotions: la violence est humaine, naturelle ou pulsionnelle, elle existe dans chacun de nous mais elle n’est pas totalement inévitable si l’on a les outils nécessaires. Le fait d’avoir une alternative clef en main résoudrait alors le problème. Je ne pense du tout que cette conception soit fausse, bien au contraire; mais pour moi, elle est au moins insuffisante.
  • une dernière approche, que je privilégie personnellement (mais c’est aussi un positionnement stratégique de ma part, dans la mesure où cela me semble en un sens moins fataliste), est de considérer la violence comme un outil politique qui à la fois provient et établit un rapport de pouvoir. Il s’agit alors de considérer l’irruption de la violence non plus seulement à partir de facteurs émotionnels, mais à partir de données sociales et politiques, en analysant le rapport de pouvoir qui existe entre deux personnes. Il s’agit également de voir dans quels cas la violence est considérée comme légitime ou légale.

Pourquoi en effet rappeler sans arrêt que si les parents donnent une gifle ou une fessée, c’est en général « sous l’effet de la colère » ? Il me semble que le contrôle qu’on impose à ses émotions violentes n’est pas détaché du rapport de pouvoir que l’on entretient avec son interlocuteur/trice: un « niveau » de colère ou d’épuisement ne produira pas les mêmes conséquences en termes de violence si l’on se trouve face à son propre enfant, face à un élève, face à un enfant qui n’est pas « le sien », face à son/sa conjoint⋅e, face à une personne inconnue dans la rue. Sur le plan de la condamnation de ces violences, on observe également des réactions différenciées: les violences éducatives physiques sont désormais bannies de l’arsenal répressif des écoles (qui reste bien fourni), et lorsqu’une gifle « échappe » à un⋅e enseignant⋅e, la sanction juridique est ferme, même si la condamnation sociale est en général moins claire.

Il faut donc resituer ces violences dans le rapport de pouvoir qui existe 1/ entre les adultes et les enfants (ce que certains appellent « la domination adulte », ou intègrent à la notion d’âgisme); 2/ plus précisément, entre des parents et leurs enfants (qui relève de l’institution de la famille, et qu’on associera au problème de la « vie privée »).

Le premier rapport de pouvoir explique que l’on tolère les violences à l’égard des enfants à partir du moment où elles sont justifiées par un but d’éducation, alors que les mêmes violences (gifles, fessées…) seraient condamnées (ou du moins condamnables) à l’égard d’adultes, et seraient même sûrement plus fermement condamnées à l’égard d’enfants si elles étaient « gratuites ». Bien entendu, le problème, c’est que l’éducation d’un enfant est une notion floue qui laisse une certaine marge d’interprétation, surtout lorsque c’est la parole de l’adulte qui est prise en compte.

Ce rapport de pouvoir est fondé sur l’idée d’éducation, et donc sur une conception de l’enfant comme une personne qui n’a pas encore les mêmes droits, parce qu’il n’est pas éduqué. L’enfant est alors une personne susceptible de recevoir des claques (ou des punitions) jusqu’au moment où il sera suffisamment grand pour se contrôler lui-même: ce statut prendra fin à 18 ans, il n’y a donc pas lieu d’en faire tout un fromage. En attendant, l’enfant doit obéir (pour son bien naturellement).

C’est bien cette attente d’obéissance qu’il faut questionner lorsque l’on veut parler des violences éducatives. Chercher des alternatives non-violentes pour produire la même obéissance ne résout pas le problème. Je crois d’ailleurs que la violence peut être très efficace pour produire l’ordre et la conformité à des règles légitimes ou non: si des parents attendent l’obéissance (et je pense que nous attendons tous cela des enfants, à des degrés divers), les alternatives aux violences éducatives ne seront pas d’une grande utilité.

Le deuxième rapport de pouvoir, qui découle du premier, explique qu’il soit considéré comme moins grave d’utiliser les violences éducatives contre son propre enfant alors qu’il paraît anormal de les utiliser contre l’enfant d’un autre. Le corollaire est que toute tentative de légiférer sur les violences éducatives se heurte à l’idée du respect de la vie privée des parents et de leur liberté éducative. Comme le précise l’article du Monde:

La question de l’interdiction reste cependant très polémique : il ne faut pas stigmatiser les parents, et la majorité d’entre eux sont réfractaires à une loi, qui empiéterait sur ce que beaucoup considèrent comme leur liberté dans l’éducation de leurs enfants.

Cela explique aussi pourquoi beaucoup de parents hostiles aux violences éducatives ne parviennent pas à intervenir dans l’espace public lorsqu’un enfant est frappé, alors même qu’ils/elles sont convaincu⋅e⋅s qu’ils/elles devraient le faire, et qu’ils/elles le feraient sûrement si la gifle était portée à l’encontre d’un autre adulte. Le respect de la vie privée des autres parents constitue une barrière mentale plus forte que le souci de protéger l’intégrité physique de ces concitoyen⋅ne⋅s que sont les enfants, y compris pour des personnes qui considèrent que cette intégrité physique devrait passer en premier.

Cette question de l’exception dans le droit produite par l’idée d’un domaine « privé » est selon moi liée à l’idée d’une propriété de l’enfant, qui appartiendrait à ses parents, ou qui est du moins soumis à leur autorité. Cette autorité est le privilège des parents à l’égard de l’enfant, et elle est très peu remise en cause (l’autorité comme privilège des enseignant-e-s est beaucoup plus discutée): la famille reste ce lieu sacré, privé, où l’application du droit est négociée et limitée.

Aborder la question des violences éducatives en considérant la famille comme une structure politique, où s’exercent des rapports de pouvoir entre plusieurs individus, et non comme une unité naturelle indivisible, permet de poser une analogie entre les rapports homme/femme et les rapports adulte/enfant. Je recommande vraiment la lecture de l’article de Christine Delphy sur ce sujet, « L’état d’exception: la dérogation au droit commun comme fondement de la sphère privée », qui est à la fois clair et très puissant dans sa radicalité.

Pour en revenir à la question des violences éducatives, et adopter cette analogie: autrefois, tout le monde comprenait qu’une gifle échappe à un mari en colère si sa femme ne lui obéissait pas. De la même façon, le viol conjugal n’a été pénalisé que très récemment car jusque là, on considérait non seulement que les rapports sexuels étaient dus au sein du mariage, mais aussi que le viol d’une femme était un délit à l’égard de la personne qui en était propriétaire (son mari, son père, …), et non un crime en lui-même; de la même façon, il est admis qu’on ne gifle pas l’enfant d’un autre, mais qu’on fait ce qu’on veut avec le sien. Lorsqu’on utilise l’analogie des violences conjugales pour évoquer les violences éducatives, la réponse est toujours la même: la femme, elle, est adulte – ça n’a donc rien à voir. Entendez: elle n’a pas besoin d’être éduquée. C’est oublier que les violences conjugales ont été longtemps (et sont toujours dans une certaine mesure) liée à la volonté de produire de l’obéissance: il était légitime de battre sa femme, mais seulement de façon juste, c’est-à-dire quand elle désobéissait.

Il faut donc questionner cette idée d’une « liberté » des parents ou de « vie privée » qui cautionne l’exclusion des enfants du droit commun, et notamment le droit au respect de son intégrité physique. Tant que l’on donne légalement aux parents le pouvoir de frapper « raisonnablement » LEUR enfant, dans un but éducatif, il est parfaitement absurde de s’étonner que certain⋅e⋅s en abusent (souvent sans même s’en rendre compte). Rappelons qu’un enfant ne peut pas porter plainte: ce sont ses parents qui peuvent le faire. Si ses parents le maltraitent, un tiers doit être désigné pour porter plainte à sa place. Il ne s’agit ni de liberté ni de vie privée mais bien d’un rapport de pouvoir.

L’Etat est, en France, toujours prêt à privilégier le principe de la puissance parentale par rapport aux intérêts des enfants : c’est même la sacralité de la famille – entendons par là quelque chose que l’on pourrait appeler de manière métaphorique la propriété privée des enfants – qui est opposée aux demandes que les enfants soient efficacement (et non pas seulement en principe), protégés des sévices de tous ordres.

(Christine Delphy, « L’état d’exception: la dérogation au droit commun comme fondement de la sphère privée »)

C’est ce rapport de pouvoir qui doit être questionné lorsque l’on aborde la question des violences éducatives. Il faut se demander: pourquoi un parent fait-il avec son enfant ce qu’il ne ferait pas avec une autre personne?

Soit nous continuons à légitimer ce rapport de pouvoir, à légitimer les idées d’obéissance et d’autorité parentale, soit il faut conclure qu’une gifle, une fessée, une tape portée par un parent contre un enfant est au moins aussi grave que le même acte commis contre n’importe quel personne contre n’importe quelle autre. Soyons honnêtes: les gifles entre deux personnes sont fréquentes au quotidien, et elles ne font pas systématiquement l’objet d’une plainte et d’un passage devant le tribunal; elles surviennent parfois entre deux ami⋅e⋅s, sans que ces deux personnes cessent toutes relations. C’est peut-être bien comme ça: faisons en sorte qu’il en soit de même pour les violences éducatives.

Il est alors possible de parler de la fessée sans culpabiliser les parents qui ont donné un jour une gifle ou une fessée, mais sans dépolitiser les violences: sans leur laisser entendre qu’ils ont eu une réaction naturelle qui peut arriver à tout le monde, puisque cela ne leur serait probablement pas arrivé si la personne en face n’était pas leur enfant. Dire que c’est grave, ce n’est pas forcément culpabiliser: c’est souligner qu’il n’y a pas de raison de considérer que gifler son enfant est moins grave que gifler une autre personne dans la rue, son/sa conjoint-e, ou une vieille dame, ou n’importe qui. Dire aux parents qui ont frappé, même légèrement, leur enfant, que c’est grave, c’est simplement dire : oui, vous étiez peut-être à bout, parce que vous pensiez à tort que ce serait la réaction la plus efficace, mais vous avez aussi fait ça parce que vous en aviez le pouvoir, et parce que vous vous considériez dans votre bon droit, ou légitime pour le faire.

Personnellement, j’ai essayé de tenir ce raisonnement avec mon père, qui m’a donné quelques gifles ou tapes dans ma vie, et… c’est compliqué. Il est difficile de faire comprendre qu’on n’est pas dans une démarche de colère ou de ressentiment à l’égard de ses parents en disant qu’on trouve que telle gifle/tape était anormale (surtout que dans mon cas, je donnais beaucoup de coups de pied quand j’étais très petite, ce que m’a rappelé mon père en soulignant qu’il ne savait pas quoi faire d’autre).

Dire à un parent que gifler/taper sur la main d’un enfant est grave ce n’est pas lui dire qu’il/elle est une mauvaise personne. Mais il ne suffit pas d’ajouter qu’avec d’autres outils éducatifs, il/elle aurait pu agir autrement. La croyance dans le caractère nécessaire des violences éducatives est évidemment un immense obstacle à leur disparition. Mais il s’agit aussi de dire qu’il/elle se trouve dans une position dominante à l’égard de son enfant et qu’il/elle en use (ou en abuse), en faisant ce qu’il/elle ne ferait pas contre d’autres.

Laisser le choix au nom du respect de la vie privée, entre des « alternatives » et des violences éducatives, en justifiant la préférence pour les premières par les conséquences néfastes scientifiquement établies des violences éducatives, cela revient à dire que si ces alternatives n’existaient pas, ou si les violences éducatives étaient sans conséquences sur le développement de l’enfant, elles seraient légitimes. Je rejoins en partie à cet égard les réflexions de Béatrice Kammerer sur la rhétorique des neurosciences: la recherche scientifique sur le développement cognitif et psychologique ne peut être un argument définitif. Elle ne doit pas se faire au détriment de la réflexion politique sur l’inclusion ou l’exclusion de l’enfant du droit commun.

Si les résistances à l’interdiction des violences éducatives sont si importantes, ce n’est pas seulement parce qu’on n’a pas assez expliqué les conséquences néfastes des violences sur le développement du cerveau. Les commentaires des articles sont d’ailleurs toujours de cet ordre: « j’ai reçu des baffes, je vais bien et je suis plutôt une bonne personne »; je ne suis donc pas sûre que cette stratégie soit la meilleure.

On retrouve le même problème dans les discussions très polémiques autour de la circoncision rituelle: il s’agirait de savoir si celle-ci a ou non des conséquences pour l’enfant sur le développement psychologique ou le plaisir sexuel (conséquences qui justifient par exemple la criminalisation de l’excision). La question est rarement posée du point de vue du consentement de l’enfant: il devrait en toute logique être exigé pour un acte sans nécessité médicale, peu importent les conséquences ou non de l’acte, mais c’est encore une fois l’invocation du respect de la vie privée et de la liberté de croyance qui explique cette exception au droit commun. On peut rapprocher de cet exemple les chirurgies pratiquées sur des nourrissons intersexes – les conséquences psychiques font dans ce cas peu de doute – mais aussi un acte aussi anodin que le piercing non consenti des oreilles des très jeunes filles: il suffit de regarder les discussions sur les forums consacrés à ce sujet pour se rendre compte que l’enjeu est bien un droit des parents sur le corps de leur enfant.

Cette proposition d’interdiction des violences éducatives remet profondément en cause une idéologie et un fonctionnement politiques. L’interdiction légale est insuffisante, en effet. Mais ce ne sont pas seulement des alternatives à la violence éducative qui doivent accompagner son interdiction pour la rendre efficace: il faut questionner radicalement les violences éducative et assumer un discours politique.

Anne GE