L’éducation à la sexualité par les pairs [Dossier spécial éducation à la sexualité]

En pensant éducation à la sexualité par les pairs, j’ai d’abord pensé à cette transmission informelle, ces discussions de cour de récré. Et toi tu les as ? Et ça t’a fait mal ? Et toi tu l’as déjà fait ? Et ça t’a fait mal ? Et comment t’as fait pour le dire à tes parents ? Ces échanges qui viennent tantôt pudiquement, tantôt crûment, compléter l’information ou la non information reçue ailleurs. Puis, je me suis rendue compte que c’était un vrai sujet, au sens de la recherche. En vrai, ça s’appelle éducation pour la santé par les pairs et c’est une dimension aujourd’hui reconnue et intégrée au développement de nombreux programmes de prévention. Ces actions visent à mettre les jeunes au centre du dispositif de prévention les concernant.

Qu’entend-on par « éducation pour la santé par les pairs ?

En 2014, la revue Cahiers de l’action a consacré un numéro spécial à cette question, intitulé Education pour la santé des jeunes : la prévention par les pairs.
Yaëlle Amsellem-Mainguy(1) y rappelle la définition de la Commission européenne « Cette approche fait appel à des pairs (personnes de même âge, de même contexte social, fonction, éducation ou expérience) pour donner de l’information et pour mettre en avant des types de comportements et de valeurs. L’éducation par des pairs est une alternative ou un complément aux stratégies d’éducation à la santé traditionnelles. Cette approche repose sur le fait que lors de certaines étapes de la vie, notamment chez les adolescents, l’impact est plus grand que d’autres influences. » Elle explique aussi que « l’approche par les pairs s’inscrit dans l’idée de symétrie mais également de réciprocité et d’égalité. En d’autres termes, l’attrait de cette approche repose sur la construction d’une dynamique relationnelle au sein de laquelle il y a le pari de la ressemblance entre l’individu possédant le rôle d’intervenant et celui qui occupe le rôle de destinataire (ou bénéficiaire). »
L’éducation par les pairs est donc une co-construction des savoirs par l’échange et la mise en débat d’informations dans un groupe de pairs, dans le respect des principes de l’éducation populaire.

L’adulte, un tiers nécessaire ?

L’éducation pour la santé par les pairs est utilisée pour aborder différents sujets : alcool, tabagisme, suicide… Sur la question de la sexualité, de tels dispositifs existent aussi mais selon Fanny Gaucher (2) « […] aborder la question de la sexualité nécessite d’avoir un regard décalé sur les discours des jeunes, d’où l’importance d’un adulte extérieur à l’établissement pour aborder ces questions. […] Contrairement aux conversations que les jeunes peuvent avoir avec leurs amis, et qui sont également très importantes pour leur construction identitaire, ici le fondement de toute animation est de ne pas parler de soi. L’animateur n’est pas là pour parler des sexualités de chacun mais au contraire, pour échanger de manière générale sur la vie affective et sexuelle grâce à la règle d’utilisation du « on » ou « les gens de notre âge » à la place du « je ». Cet effort de transposition a pour objectif de permettre à chaque jeune de dire ses représentations, de tester ses connaissances, de mettre en discussion ses a priori, en évitant autant que possible que cela puisse se retourner contre lui. »

On retrouve très bien ce nécessaire décalage de l’adulte dans Génération Q, chroniques, ouvrage du Dr Kpote, paru en 2018 aux éditions La ville brûle. L’animateur de prévention dont a pu découvrir les textes dans le magazine Causette y revient sur une décennie d’interventions dans les collèges d’Île-de-France. On mesure alors à quel point la présence d’un adulte formé est indispensable pour déconstruire des discours allant de l’homophobie ordinaire à la misogynie crasse.

Ainsi, toujours selon Fanny Gaucher : « Si l’approche par les pairs a ses atouts, ici on constate que l’écart d’âge, mais également d’expériences (supposées) permet aux jeunes d’avoir un écho autre que celui de leurs amis, et d’entendre un autre discours que celui de l’école ou de leurs parents. Le fait que l’animateur soit extérieur à l’établissement et au territoire offre la possibilité aux jeunes de rendre compte d’évènements qu’ils ressentent comme « injustes » ou de faits qu’ils savent être illégaux. »

Dans l’éducation par les pairs, la matière est donc produite par les jeunes-pairs, mais l’adulte est là pour leur permettre d’interroger leur représentations, en les confrontant.

Et Internet dans tout ça ?

Vous souvenez-vous de Lovin’ Fun ? Cette émission diffusée sur Fun Radio dans les années 1990 était un bon exemple d’éducation/prévention par les pairs transposée dans un média : un animateur, Difool, échangeait avec des ados en utilisant le même langage qu’eux, sur la base de leurs questions, et un médecin, Christian Spitz alias le Doc, venait encadrer le discours avec une parole plus scientifique.

Aujourd’hui, c’est sur YouTube que les langues se délient. Le site Madmoizelle est extrêmement prolifique en matière de vidéos sur l’amour et la sexualité: la Boîte à Q, Petitips, Sister sister, L’émifion etc.). mais il en existe beaucoup d’autres : LéaChoue, Parlons peu, mais parlons, Sexpédition, Dans ton slip !, Clemity Jane, Vénérable Mia, Tristan Lopin… Les chaînes YouTube qui s’emparent de ce sujet avec plus ou moins d’humour, plus ou moins de militantisme, pullulent. Ici, un.e animateur.ice, de préférence jeune, de préférence cool et sympa, et souvent un peu plus averti que les autres lance un sujet. Les commentaires sous les vidéos font le reste.

On peut néanmoins déplorer un  manque de modération sur ces chaînes où les trolls sont légion. Les animateurs et animatrices de ces chaînes essaient de faire le travail, mais surtout pour répondre aux commentaires positifs ou négatifs sur les vidéos elles-mêmes. La discussion de fond tourne souvent à la joute verbale entre des ados pleins de certitudes qui se balancent des vacheries.

Internet et institutions, la rencontre

Dans l’article Place et rôle d’internet dans l’éducation par les pairs (3), Lucile Bluzat détaille l’exemple du site onsexprime.fr, conçu sous l’égide de l’INPES, établissement public sous tutelle du Ministère chargé de la santé.

Elle dit : « Si Internet constitue un lieu qui peut favoriser des échanges riches et motivants entre adolescents, la sensibilité et le caractère intime des sujets de santé, et notamment de santé sexuelle, mais également les rapports complexes qu’entretiennent les adolescents vis-à-vis de ce média imposent des limites à l’exercice. » Comment alors toucher sa cible et offrir aux jeunes un contenu de qualité qui puissent compléter les informations trouvées ailleurs, sur des chaînes YouTube par exemple ?

Lors de la conception du site, l’INPES s’est retrouvée face à la difficulté d’impliquer directement les jeunes dans la conception des contenus, rendant impossible l’application brute d’un modèle d’éducation par les pairs. Il a fallu biaiser. Le site a donc choisi de cibler les jeunes à travers la web série Puceau X. Si le contenu en lui-même était proposé par une institution, les commentaires postés sous chacune des vidéos avaient valeur d’éducation par les pairs. Les community manager d’onsexprime.fr on ensuite dû s’atteler à un minutieux travail de modération pour « rameuter » les jeunes curieux vers le site institutionnel. Grâce à son ton humoristique apparemment en adéquation avec les attentes des jeunes, Puceau X a pu être un point d’entrée vers onsexprime.fr, qui s’efforce de s’inscrire dans une continuité de ton par rapport à la série. Ainsi, « Grâce à la variété des contenus et à la tonalité du site, la plupart des adolescents rencontrés se sont sentis concernés : un site qui parle d’eux, comme eux, tout en délivrant un contenu très informatif. »

En définitive, sur Internet et en particulier sur les sujets intimes, une forme de défiance  oblige les institutions à avancer masquées. Une fois le contact établi, il reste difficile de modérer la totalité des échanges et d’instaurer un climat de confiance avec un public très volatile. Par contre, Internet semble être un espace privilégié pour les dispositifs d’éducation par les pairs puisque les jeunes y sont très présents et très actifs. L’interaction directe avec les usagers est facilitée, ainsi que la possibilité de toucher un plus grand nombre de jeunes que dans les dispositifs classiques (intervention dans les établissements scolaires par exemple) voire de toucher des jeunes plus isolés – déscolarisés ou éloignés. Il faut simplement être capable de s’approprier les médias plébiscités par les ados et de trouver la juste place pour les intervenants adultes. C’est un fragile équilibre entre « présence affichée mais non intrusive, attentive mais non normative, bienveillante et non moraliste, protectrice mais non étouffante.» (4) Un défi !

La daronne perchée

 

Notes

(1) Yaëlle Amsellem-Mainguy, « Qu’entend-on par « éducation pour la santé par les pairs » ? », Cahiers de l’action 2014/3 (N° 43), p. 9-16.
(2) Fanny Gaucher et al., « Animateur en milieu scolaire sur la vie affective et sexuelle :
prévenir sans être pair », Cahiers de l’action 2014/3 (N° 43), p. 87-91.
(3) Lucile Bluzat et al., « Place et rôle d’Internet dans l’éducation par les pairs : l’exemple Onsexprime.fr », Cahiers de l’action 2014/3 (N° 43), p. 59-68.
(4) Jean-Christophe Azorin, « Place et rôle de l’adulte-référent dans un dispositif de pair à pair », Cahiers de l’action 2014/3 (N° 43), p. 83-86.

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