20 ans d’inertie française [Dossier spécial éducation à la sexualité]

Une prof de SVT passablement mal-à-l’aise, des ados moitié surexcités moitié gênés, des explications tournant autour du pot et une vidéo d’un accouchement en gros plan qui a traumatisé toute la classe… Voilà à peu de choses près les souvenirs que j’ai de mon unique séance d’éducation à la sexualité au collège.

Mais bien sûr, les choses ont changé depuis, me direz-vous. Vraiment ?

Pourtant, tout commençait si bien : la loi du 4 juillet 20011 prévoit en effet « qu’une information et une éducation à la sexualité sont dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées, à raison de trois séances annuelles ». Trois séances par an ! Tout un programme !

Le hic, c’est que l’application de la loi n’est que très parcellaire, comme le relève le Haut Conseil à l’Egalité dans un rapport de 20162, et repose bien souvent sur des volontés individuelles. A titre d’exemple, 25% des écoles n’ont mis en place aucune action d’éducation à la sexualité, et pour ce qui est du collège, les séances ne touchent, la plupart du temps, que les classes de 4ème ou 3ème.

Pourquoi la France est-elle à la traîne ?

Je me suis aventurée récemment à interroger un de mes proches, qui est professeur des écoles, sur la question. Il m’a répondu, l’air blasé : « si tu savais tout ce qu’on est censé faire et qu’on ne fait pas, on a déjà du mal à tenir le programme… » Programmes surchargés, manque de formation des enseignants, mais aussi flou artistique sur les responsables de ces séances qui sont censées être intégrées aux enseignements de manière transversale. Quand c’est tout le monde, c’est souvent personne…

Certains pays comme le Royaume-Uni, ont fait le choix d’intégrer l’éducation à la sexualité dans les programmes eux-mêmes, dès la maternelle, inspiré par les Pays-Bas qui ont le plus faible taux de grossesses adolescentes, de maladies sexuellement transmissibles chez les jeunes et d’interruptions volontaires de grossesse en Europe.3

L’argent, comme toujours le nerf de la guerre

Face au manque de formation des enseignants et, bien souvent, à leur appréhension pour aborder ces sujets en classe, des intervenants extérieurs spécialisés peuvent être sollicités, tels que le Planning familial ou les Centres de planification et d’éducation familiale (CPEF).

Ces interventions ne sont cependant pas gratuites et les moyens manquent du côté des intervenants, qui peinent à répondre à toutes les demandes, comme du côté des établissements. Ceux-ci obtiennent des financements des collectivités pour financer certaines interventions, mais on reste loin du compte au regard des trois séances annuelles prévues par la loi.

Comme d’autres politiques publiques, l’éducation à la sexualité en France se heurte à une constante : la volonté affichée ne vaut pas grand chose en l’absence de moyens financiers associés.

Nos chers petits anges

Comment expliquer ce manque de volonté, à la fois, individuel, collectif et politique ? La frilosité française révèle un certain nombre de tabous concernant la sexualité des enfants et des jeunes. Mai 68 est peut-être passé par là mais force est de constater que de nombreuses préjugés et mythes subsistent autour de l’éducation à la sexualité. Je vous propose d’en aborder deux :

  • « L’éducation à la sexualité va pervertir nos enfants / nos jeunes »

Ce fantasme a fait l’objet de nombreuses rumeurs, parfois relayées par les médias mainstream : on va apprendre à nos bambins à se masturber, on va faire des démonstration de rapport sexuel à nos tous petits… Ces rumeurs sont le révélateur d’un tabou plus profond autour de la sexualité infantile. Certes, la sexualité d’un enfant de 4 ans n’a pas grand chose à voir avec une sexualité adulte ; pour autant, nos chérubins ne sont pas des anges dénués de sexe, et l’immense majorité des enfants de 4 ans n’a pas attendu d’avoir des séances d’éducation à la sexualité pour s’apercevoir que se faire des caresses entre les jambes était un truc plutôt agréable.

Pour ce qui concerne les plus âgés, les études en la matière sont formelles : non seulement l’éducation à la sexualité dite holistique ou complète (c’est-à-dire ne prônant pas seulement l’abstinence mais privilégiant une approche globale de la sexualité) ne génère pas une sexualité plus délurée mais, au contraire, elle a retarde l’âge du premier rapport sexuel et contribue à diminuer le nombre de grossesses précoces.4

Même sur les sites officiels comme Eduscol, un site de l’Education Nationale proposant des ressources en ligne à destination des enseignants, on peut observer que l’approche est surtout centrée sur la prévention des risques. Le mot « plaisir » est d’ailleurs le grand absent et la sexualité souvent envisagée comme un truc très effrayant et très risqué plutôt que comme une facteur d’épanouissement.

  • « La sexualité est quelque chose d’intime, c’est aux parents de faire cette éducation et pas à l’école »

Bien évidemment, les parents sont un vecteur important d’éducation à la sexualité. En rester là revient cependant à oublier que la sexualité humaine n’existe pas « ex abstracto » mais s’inscrit dans une culture sociétale avec ses stéréotypes, ses préjugés, ses normes, ses tabous, mais aussi ses violences…. L’éducation sexuelle en dehors du cercle familial permet alors aux enfants et jeunes d’accéder à une information la plus claire et la plus impartiale possible, parfois technique, non jugeante, avec des mots justes, qui vient en complémentarité avec l’éducation informelle. A cela s’ajoute la préférence très marquée des ados pour les sources extérieures au cercle familial (en clair : rares sont les ados qui sont à l’aise pour parler masturbation, clitoris ou sodomie avec leur père ou leur mère).

Mais finalement, qu’entend-on par « éducation à la sexualité » ?

Derrière ces craintes se cache finalement une grande méconnaissance de ce que peut être l’éducation à la sexualité : celle-ci, telle qu’elle est prônée par l’Organisation Mondiale de la Santé5, ne se résume pas à une série de mise en garde et d’explications techniques mais aborde la vie relationnelle et affective, la relation aux autres, le respect, le rapport au corps, le consentement ou encore les stéréotypes et normes.

L’International Planned Parenthood Federation, qui fédère les associations pour le planning familial à travers le monde, définit ainsi l’éducation à la sexualité :

« L’éducation sexuelle intégrée fondée sur les droits vise à doter les jeunes des compétences, attitudes et valeurs dont ils ont besoin pour déterminer leur sexualité et s’y épanouir – physiquement et affectivement, individuellement et dans le cadre des relations avec les autres. Elle perçoit la sexualité de façon holistique et dans le contexte du développement affectif et social. » (IPPF, Framework for comprehensive sexuality education, 2006)

Il s’agit, au-delà de l’accès à la santé sexuelle et de la prévention des risques, d’accompagner chaque personne, tout au long de sa vie et de manière adaptée à son âge, afin qu’elle puisse développer la capacité à vivre sa sexualité de manière épanouie et éclairée.

Les approches et outils pédagogiques utilisés lors de séances d’éducation à la sexualité sont choisis en ce sens : écoute active, échanges entre pairs en partant des questions posées par les participants…

Des questions sur la sexualité, nos enfants et nos ados en ont plein la tête, qu’on se le dise ! Que ces questions puissent s’exprimer et trouver des réponses dans un espace neutre, bienveillant et sécurisé est une ambition des plus fondamentales… qu’il reste à concrétiser.

1Loi du 4 juillet 2001 relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception

2Rapport relatif à l’éducation à la sexualité – Répondre aux attentes des jeunes, construire une société d’égalité femmes-hommes, Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes, 13 juin 2016.

4 Voir notamment Kohler PK, Manhart LE, Lafferty WE (2008). Abstinence-only and comprehensive sex education and the initiation of sexual activity and teen pregnancy. Journal of Adolescent Health, 42, 4:344-351.

5Standards pour l’éducation sexuelle en Europe, OMS Bureau régional pour l’Europe et BZgA

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3 réflexions sur “20 ans d’inertie française [Dossier spécial éducation à la sexualité]

  1. Bonjour

    le souci est qu’on agresse beaucoup d’enfants sur ce thème et qu’après on demande à l’école d’être performante sur le sujet le plus intime qui soit. Donc, exigeons que la société remette le sujet à sa juste place (la sphère intime) et qu’elle respecte les enfants ainsi que les ados*. Et ensuite demandons à l’école d’apporter des informations non chargées émotionnellement.

    une maman institutrice et effarée

    * accessoirement on luttera aussi contre l’islamisme extrémiste

    • Vous pensez vraiment que l’école ne soit chargée que des informations « non chargées émotionnellement »? Vous envisagez donc qu’il faille cesser d’enseigner l’histoire (les guerres sont pour le moins « chargées »!), la géographie (parler de la pauvreté dans le monde me semble également « chargé »! sans parler de la disparition des espèces à cause de l’humain!), d’abandonner la littérature et de ne plus lire d’albums aux enfants (surtout celles où il pourrait y avoir des monstres). La liste est longue!
      En réalité, je pense que cette dichotomie (savoir émotionnellement chargé/savoir « froid ») est un faux argument: vous êtes tout simplement mal à l’aise avec la question de l’éducation à la sexualité. C’est compréhensible, puisque nous-même avons grandi dans une société mal à l’aise avec cela, mais ce n’est pas une raison pour ne pas vouloir évoluer.
      J’ajoute que je ne vois pas trop le lien avec « l’islamisme extrếmiste », sauf à comprendre que cela fait aussi partie de vos peurs actuelles.

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