Anti-manuel d’éducation [Bibli des VI]

Anti-manuel d’éducation, Alison Gopnik, éditions Le pommier, 2017

Pourquoi l’enfance des êtres humains est aussi longue ? Que nous dit la science à propos du développement de l’enfant ? Comment acquiert-il de nouvelles compétences ? Comment apprend-il ? Qu’est ce qui relève de l’inné ou de l’acquis ? Par quel mystère passe-t-il de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte ? La société est-elle adaptée à l’éducation des enfants, ou essaie-t-on d’adapter les enfants à une certaine forme rigide de société ?

Autant de questions auxquelles Alison Gopnik tente de répondre dans son Anti-manuel d’éducation.

Dès l’introduction, elle défend la thèse que les enfants apprennent beaucoup par eux-mêmes, et qu’il est difficile voire contreproductif de cadrer tous leurs apprentissages (ce qu’elle appelle le « parenting »).

Selon le modèle du parenting, être parent, c’est être menuisier. Certes, il faut faire attention au matériau que l’on est en train de travailler, qui peut influer sur ce que l’on est en train d’essayer de faire. Mais, pour l’essentiel, le travail consiste à tailler ce matériau afin de le transformer en un produit fini conforme au plan de départ. On pourra juger de la qualité de son travail en regardant le produit fini. Est-ce que les ports sont d’aplomb ? Est-ce que les chaises sont bancales ? Les ennemis du menuisier sont le désordre et la variabilité ; ses alliés se nomment précision et contrôle. On mesure deux fois, on ne coupe qu’une fois.

Lorsqu’on jardine, en revanche, on crée un espace protégé et nourricier afin que les plantes poussent bien. Cela demande un gros effort, que l’on fournit à la sueur de son front : on s’éreinte à creuser ; on passe son temps plongé dans le fumier. Et, comme tous les jardiniers le savent, les plans précis que l’on a en tête sont toujours contrariés. Le coquelicot qui devait être rose pâle est orange fluo ; la rose qui devait grimper sur la clôture s’obstine à ne s’élever qu’à trente centimètres du sol, et l’on n’arrive jamais à vaincre la tavelure, la rouille et les pucerons.

(…)

Contrairement à une chaise réussie, un jardin réussi ne cesse de changer ; il s’adapte aux changements de conditions climatiques et saisonnières. Ce genre de système, varié, flexible, complexe et dynamique sera plus robuste et s’adaptera mieux à long terme que la fleur de serre que l’on a entretenue avec le plus grand soin.

Un bon parent ne transformera pas les enfants en adultes intelligents, heureux ou qui réussissent. Mais il pourra contribuer à créer une nouvelle génération robuste, résistance et capable de s’adapter ; qui sera plus à même de faire face aux variations inévitables et imprévisibles que réserve l’avenir.

Professeure de psychologie et de philosophie à l’Université de Berkeley, Alison Gopnik a analysé de nombreuses études et expériences de psychologie, de neurobiologie, de sociologie afin de comprendre si cette métaphore est effectivement validée par les dernières découvertes scientifiques.

Et effectivement, il est prouvé que les bébés apprennent beaucoup sans qu’on les dirige : par eux-mêmes, par les interactions, et par l’imitation. Il n’y a pas besoin d’inscrire son enfant à des ateliers, à des écoles maternelles pour génies, à des cours du soir. Le laisser jouer, expérimenter, explorer, mais aussi l’intégrer dans la vie de tous les jours avec des enfants plus grands et des adultes qu’il pourra imiter, c’est ce qui est essentiel pour qu’il apprenne de ses propres expériences scientifiques.  C’est d’ailleurs pour cette raison entre autres que l’espèce humaine a une enfance aussi longue.

Un exemple d’expérience présenté par Alison Gopnik montre comment l’enfant apprend en observant et en imitant :

Dans la première [situation de l’expérience], un bébé de dix-huit mois voit une personne, dont les bras sont enrobés dans une couverture de sorte qu’elle ne peut pas utiliser ses mains, taper sa tête contre une boite pour la faire s’allumer. Dans la deuxième, ils voient quelqu’un avec les mains libres taper sa tête sur la boite exactement de la même façon.

Si les mains de la personne sont cachées par une couverture, les enfants tendent le bras et font s’allumer la boite avec leur main, au lieu d’utiliser leur tête. […] Les enfants semblent deviner le but de l’action effectuée par la personne. Ils ont l’air de penser : « Bon, elle ne pouvait pas utiliser ses mains, donc elle a dû utiliser sa tête, mais puisque j’ai les mains libres ce sera bien plus efficace de faire s’allumer la boite comme ça. »

En revanche, si la personne a les mains libres, les bébés l’imiteront exactement. Ils taperont leur tête sur la boite. Dans ce cas ils semblent penser : « Si elle avait pu utiliser ses mains, elle l’aurait fait, il doit donc y avoir une raison pour qu’elle utilise sa tête. »

La société contemporaine ne laisse toutefois pas toujours la place à cette période d’expérimentation. Les adultes ne comprennent pas toujours comment le chaos, le désordre et le jeu permanent des enfants peuvent les amener vers des apprentissages. La tentation de formaliser tout apprentissage est forte. Mais quel serait le but de cette formalisation ? Apprendre de la manière la plus efficace ? Apprendre à devenir un-e adulte selon un modèle prédéfini ? Alison Gopnik s’intéresse à la fin du livre à l’intérêt du milieu scolaire classique dans l’épanouissement des enfants.

[La maternelle] devrait pouvoir offrir, aux enfants pauvres et riches, un jardin au sein duquel chacun puisse de développer. Elle ne devrait pas être, comme cela semble parfois être le cas pour les parents de classe moyenne, la première étape d’un processus de fabrication destiné à produire, au total, des adultes qui réussissent. Nous ne devrions pas non plus concevoir la maternelle comme une simple « préparation à l’école », comme si l’unique but de s’occuper des petits enfants était d’en faire des enfants plus grands, qui réussiront mieux dans cette étrange institution qu’est l’école.

Si j’ai eu du mal avec le style d’Alison Gopnik (assez confus, beaucoup d’anecdotes, peu de synthèse), j’ai vraiment apprécié son analyse de l’utilité de l’enfance pour le développement des êtres humains. Comme je l’ai dit dans une précédente chronique de livre, je n’attends personnellement rien de mes enfants. Je ne leur ai pas donné naissance et je ne les éduque pas pour qu’ils deviennent un certain type d’enfants. J’espère simplement les guider, les accompagner, pour qu’ils soient des adultes les plus heureux et les plus résilients possible. En remettant en cause la façon dont nous appréhendons les apprentissages et l’éducation, Alison Gopnik remet en cause le fait même d’avoir des enfants, d’être parents. Elle conclue par cette réflexion :

Le côté tragique, mais aussi la profondeur morale, inhérents au fait d’être parent, est qu’un bon parent crée un adulte qui peut faire ses propres choix, mêmes désastreux. Une enfance sûre et stable permet aux enfants d’explorer, d’essayer des modes de vie et d’être entièrement nouveaux, et de prendre des risques. Et les risques ne sont pas des risques si leurs conséquences ne peuvent être néfastes. S’il n’a aucune chance que nos enfants échouent une fois devenus adultes, nous aurons échoué en tant que parent. Mais il est aussi vrai qu’un bon parent permet à ses enfants de réussir d’une manière qu’il n’aurait jamais pu prédire, ni même imaginé pouvoir construire.

Madameld

Ce livre est à présent disponible dans la Bibliothèque volante des Vendredis intellos , et peut être emprunté par les adhérent-e-s à l’association qui souhaitent le consulter.

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