Donner naissance – Doulas, sages-femmes et justice reproductive [Bibli des VI]

Après ma chronique de L’accouchement est politique de Laëtita Négrié et Béatrice Cascalès, je poursuis mon voyage littéraire au pays de l’activisme reproductif grâce aux éditions Cambourakis et à leur belle-et-très-utile collection Sorcières .

Donner naissance – Doulas, sages-femmes et justice reproductive est une anthologie de textes rassemblés par Alana Apfel, doula américaine, qui a souhaité donner la parole à des femmes qui comme elle luttent pour offrir à toute femme, quelle que soit son origine, sa couleur de peau, sa situation sociale, ses moyens financiers… la possibilité d’accéder à la même qualité d’information et de soin dans le cadre de son activité reproductive, de l’accouchement à l’avortement en passant par toutes les étapes de la vie sexuelle.

Cette anthologie de textes courts présente des témoignages de femmes engagées dans la lutte pour la justice reproductive aux Etats-Unis. Elles sont féministes activistes, sages-femmes, ou doulas, un métier peu (re)connu en France mais plus répandu en Amérique du Nord.

Selon l’association Doulas de France, « la doula a pour vocation d’accompagner et de soutenir la future mère et son entourage pendant la grossesse, l’accouchement et la période postnatale, grâce à son expérience et à sa formation, et cela uniquement en complément du suivi médical choisi par les parents (hôpital, clinique, sage-femme libérale…). Elle accompagne sans discrimination aucune. Une doula n’a pas de fonction médicale, elle n’est pas thérapeute. Elle soutient le travail des sages-femmes. »

La justice reproductive est un mouvement initialement porté par des femmes noires américaines qui « représente la multiplicité des expériences de vie des femmes noires en action. Elle défend l’autonomie du corps, la dignité humaine et l’autodétermination afin de lutter contre la pathologisation des corps et des décisions des femmes noires. » Le féminisme intersectionnel, parfois appelé féminisme de troisième génération, intègre aux luttes féministes la notion de diversité, considérant la multiplicité des discriminations possibles selon que les femmes racisées, handicapées, transgenres, prostituées, grosses, lesbiennes etc. Cette notion d’intersectionnalité est très présente dans le mouvement de la justice reproductive aux Etats-Unis, notamment dans les initiatives Birth Justice Project (accompagnement des femmes qui donnent naissance dans les prisons de la région de San Francisco) ou dans le Bay Area Doula Project (groupement de doulas qui luttent pour un accompagnement des individus dans la bienveillance et la compassion tout au long de leur vie reproductive, particulièrement lors de l’avortement).

Au cours de l’ouvrage, plusieurs témoignages de doulas montrent que les femmes non-blanches et plus largement toutes les femmes qui vivent des situations marginales (femmes incarcérées par exemple), subissent des discriminations liées à ces situations particulières dans le cadre de leur vie sexuelle et reproductive. Préjugés, mépris, désinformation, maltraitance sont monnaie courante.

L’une d’entre elles raconte :

« Les disparités en matière de soins et de revenus, la violence et l’oppression qui existent dans le monde extérieur se manifestent également au cours du travail et de l’accouchement. Dans l’hôpital moderne, on observe par exemple les modes de gestion des personnes racisées par les professionnel•les de santé. On constate les préjugés touchant les personnes noires qui donnent naissance, supposées être à haut risque et avoir certaines maladies – ce qui peut être ou ne pas être le cas. On s’adresse en criant aux personnes qui ne parlent pas un « bon » anglais. On invite les femmes qui parlent fort à « baisser le ton ». On prend peu en compte, sans parler même de les respecter, les configurations familiales non conventionnelles. Les personnes transgenres qui accouchent sont traitées avec moins de dignité et de respect. La maternité et la paternité noires font l’objet de préjugés. […] Les patientes couvertes par Medicaid sont régulièrement interpellées à propos de la contraception, car considérées comme fraudeuses. Un jour, j’ai vu une conseillère en allaitement dire à une femme que le grand avantage de l’allaitement maternel était qu’elle n’aurait pas à dépendre des services sociaux pour obtenir le lait infantile qui autrement lui serait nécessaire […] Les conseils non sollicités et les suppositions sur le niveau de connaissance des personnes sont fortement influencées par le classisme. »

En lisant ce témoignage, je me suis souvenue être allée à une conférence autour du livre L’accouchement est politique durant lequel une femme noire avant témoigné : « On ne m’a pas posé la péridurale alors que je la demandais car on m’a dit que je devais m’être préparée à un accouchement naturel, car c’est comme ça qu’on accouche en Afrique. »

Après ce témoignage, après ces lectures, je réalise que l’accompagnement formidablement bienveillant dont j’ai bénéficié pendant ma grossesse et mon accouchement en tant que femme française, blanche, riche, éduquée, cisgenre, hétérosexuelle est un privilège.

Je conseille vivement la lecture de ce livre, pour se familiariser avec les notions de féminisme intersectionnel et de justice reproductive. Pour mettre en perspective la notion de choix et se rendre compte que non, nous ne sommes pas toutes libres et égales en droits, en accompagnement ou en bienveillance lorsqu’il s’agit de donner naissance.

La daronne perchée

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