Faut-il apprendre à dire « non » ? Quelques écueils à éviter dans l’éducation au consentement

Comme beaucoup de petites filles, « dire « non » » a fait partie de mon éducation, des savoirs transmis par ma mère en quelques occasions. Les instructions étaient claires : si un inconnu dans la rue venait me voir et me demandait quelque chose, essayait de me faire aller quelque part, il fallait dire « non » très fort et partir aussitôt. Cette scène imaginaire était d’autant plus marquante que lorsque j’avais neuf ans, un homme avait tenté de faire monter une élève de mon école dans sa voiture dans la rue de l’établissement, déclenchant intervention d’un policier en classe pour nous expliquer ce qu’était la pédophilie, messages aux parents les informant d’un danger temporaire, et discussions entre élèves sur cet événement terrifiant. Je ne sais plus très bien quelles informations nous a données le policier, je me souviens seulement que « parfois les femmes aussi mais c’est plus rare », que « les petits garçons aussi » pouvaient être les proies. C’est à ce moment-là que s’est construite ma peur de l’espace public, peur d’être suivie dans la rue et spectre du kidnappeur pédophile. Peut-être le discours était-il plus complexe, mais je n’en ai retenu que cette image partielle et angoissante, et les ordres de ma mère : il fallait dire « non » aux inconnus [note 1].

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Dans les discussions sur le consentement, la volonté d’apprendre aux filles à dire « non », à ne pas se laisser intimider, reste prégnante : la formule revient, parfois avec des significations différentes en fonction de l’âge ou du but recherché. Je voulais donc discuter de quelques problèmes posés par cet objectif en matière de prévention des violences sexuelles, et d’éducation au consentement.

À qui apprend-on à dire « non » ?

Le premier problème est que ces indications seront principalement données aux petites filles, puis aux adolescentes, mais très rarement aux garçons. Les rôles sont alors d’emblée bien distincts, et ouvrent aux filles un champ d’action uniquement réactif : dire « non » face à quelque chose dont elles n’ont pas l’initiative. À l’inverse, la possibilité pour les garçons de refuser, de ne pas vouloir ou de ne pas rechercher de relations sexuelles n’est par exemple que rarement évoquée : la norme présupposée est qu’ils n’ont jamais de raison de dire « non ». Or une norme est beaucoup plus claire si elle est énoncée de façon réciproque, comme un droit et une obligation : je dois demander le consentement, de même que l’on doit me demander mon consentement, sans quoi la personne a tort et fait quelque chose de mal. Dans le même temps, la prévention des violences sexuelles sur des garçons mineurs demeure un point aveugle de la prévention.

Dire « non », mais à quoi ?

Si nous savons bien dès notre plus jeune âge qu’il faut dire « non », nous ne savons pas bien à quoi. Cette réaction est induise de façon abstraite, le plus souvent sans éducation à la sexualité. Pour moi, il s’agissait principalement de ne pas aller chez un inconnu et de ne pas monter dans sa voiture. Comment alors comprendre la signification de gestes sexuels imposés dans des contextes de proximité ? Comment savoir ce qui est permis ou interdit, normal ou anormal ? La conséquence directe de cette absence de contenu concret dans la prévention des violences sexuelles est que des gestes non-consentis ne seront pas rapportés parce qu’ils restent informulables – ils ne correspondent à rien de ce qui a été donné à l’enfant pour penser, catégoriser, mémoriser et juger. De surcroît, ces gestes ont beaucoup de chance de sidérer l’enfant s’ils ne sont pas reconnaissables ou pensables a priori, et donc de priver de la possibilité d’une réaction. La peur abstraite de l’enlèvement (véritablement terrifiante) doit donc être remplacée par une prévention intégrée à une éducation plus large sur le corps, le nom des parties du corps, la signification des gestes et le contexte légal qui les entoure.

À qui a-t-on le droit de dire « non » ?

Lorsque cette formule est utilisée avec des enfants jeunes, il s’agit essentiellement de dire non à (1) un adulte ; (2) un inconnu. Or nous le savons : la construction de la figure du pédophile ne repose sur aucune réalité empirique, si ce n’est sur le fait divers annuel d’enlèvement d’enfant qui ne manque pas de concentrer l’attention médiatique et de cristalliser cette idée reçue. L’immense majorité des violences sexuelles sur mineur·es sont le fait de personnes connues, souvent à l’intérieur de la famille ou de l’entourage familial. Une partie importante des agresseurs, de la même façon, sont aussi des mineurs qui ont une proximité sociale et affective avec les victimes.

Non seulement le scénario dans lequel l’enfant doit dire « non » à un inconnu qui tente de l’approcher (flou artistique) risque de l’empêcher de reconnaître d’autres profils d’agresseurs, mais cette injonction se heurte à l’injonction exactement inverse : obéir aux personnes que l’on connaît, en particulier aux parents, aux adultes, et aux enfants plus âgés lorsque les parents ne sont pas là. Comment les enfants sauraient-ils que certaines choses font exception à cette règle ? Même si les abus sexuels ne sont pas perçus publiquement comme légitimes (ils sont au contraire évoqués comme le comble de l’horreur) et sont en principe exclus de cette autorité, la structure éducative qui produit cette obéissance est toujours là.

A-t-on le droit de dire « oui » et peut-on apprendre à dire « non » sans apprendre à dire « oui » ?

Cette ligne – relativement consensuelle – de prévention peut aussi être envisagée comme une façon de produire une prévention des abus sexuels et une éducation la sexualité conciliables avec un discours de nature conservatrice, voire puritain. En témoigne par exemple la réaction du responsable d’un mouvement religieux canadien (Institute for Canadian Values) à une proposition d’éducation au consentement dès le primaire :

We applaud [this] plan to teach children to say no to sex, [but] we abhor [the possibility] that Ontario’s teachers will be forced to teach little children how to give permission for that child to engage in sex at such a young age.

(Nous applaudissons le projet d’enseigner aux enfants à dire non au sexe, [mais] nous avons en horreur [la possibilité] que les enseignants soient forcés d’enseigner à de très jeunes enfants comment donner leur consentement à une relation sexuelle.)

Autrement dit, la prévention des abus sexuels n’est concevable dans cette perspective qu’en l’absence de possibilité donnée à l’enfant de dire « oui », sans quoi l’éducation au consentement est dénoncée comme favorisant précisément ces abus sexuels. On retrouve des arguments proches en France contre une éducation au consentement précoce.

Les confusions qui entourent la notion de « majorité sexuelle » rejoignent ce problème : la plupart des gens pensent que quinze ans désigne une forme de maturité psycho-biologique naturelle qui rend les adolescent·es capables de consentir, et que les relations sexuelles en-dessous de cet âge sont anormales, voire illégales. Or cette notion de majorité sexuelle n’existe pas en droit, et l’âge de quinze ans correspond précisément à l’âge à partir duquel il n’est plus illégal pour une personne majeure d’avoir des contacts sexuels avec une personne mineure (dans ce cas, il y a pénalement « atteinte sur mineur·e » mais pas automatiquement « agression sexuelle »), sauf si elle est en position d’autorité. Deux adolescent·es mineur·es peuvent en revanche avoir ensemble une activité sexuelle, même si l’ascendant que confère une différence d’âge importante devrait faire l’objet d’une réflexion.

De la même façon, des enfants parfois jeunes peuvent avoir des contacts peu sexualisés pour elleux et effectivement consentis, exprimant par exemple conventionnellement l’amour (comme le baiser sur la bouche), qui pourtant seraient indubitablement des agressions sexuelles s’ils étaient portés par certains adultes [note 2] : l’éducation au consentement ne doit pas prendre comme unique référence « la » relation sexuelle pénétrative hétérosexuelle. Nier la possibilité de jeunes enfants de consentir, c’est concevoir l’éducation au consentement comme purement théorique (et négative), et non comme une pratique réelle qui engage le développement de la capacité des enfants à faire des choix, à les exprimer et à respecter ceux des autres.

À un âge où l’éducation sexuelle fait davantage consensus comme quelque chose dont il faut parler (autour de l’adolescence, et plutôt à partir de 14 ans), là encore, la possibilité de dire « non » n’est pas nécessairement présentée comme une possibilité qui a la même valeur que le fait de dire « oui ». Dans la perspective d’une éducation religieuse qui repose sur l’interdit théorique de la sexualité hors-mariage, on répétera constamment aux jeunes filles qu’elles n’ont pas à céder aux demandes sexuelles de leurs partenaires, ou plus largement à la pression de la société. Cette asymétrie entre le « non » et le « oui » n’assure plus la construction de l’agentivité sexuelle des jeunes filles (c’est-à-dire leur capacité de prendre en charge leur propre corps et leur sexualité), comme l’explique cet article :

[…] L’agentivité sexuelle peut s’exprimer dans le fait de refuser de participer à des actes sexuels. Cependant, pour qu’un comportement soit qualifié d’agentique, il doit être exercé sur des bases de confiance et de liberté. Or, si une personne refuse certains actes parce qu’elle sent une pression sociale qui l’incite à dire « non », le refus est loin d’être agentique. Le courant américain qui incite les jeunes filles à « simplement dire non » (Just Say No) n’encourage pas les adolescentes à baser leur décision sur leur intention, leur désir, leur volonté ou leur intuition, mais il tente d’induire chez elles le réflexe d’une réponse qui serait toujours négative, que ce soit pour les protéger ou parce qu’il est mal vu qu’une fille de leur âge soit active sexuellement […]. Par exemple, si l’abstinence peut être une forme d’agentivité sexuelle, le simple fait de dire « non » ne l’est pas. Il y a donc une distinction à établir entre le comportement en tant que tel et les motifs qui justifient et guident la décision d’adopter le comportement en question […].

Dans une perspective laïque de prévention des violences sexuelles, y compris féministe, les séances d’éducation à la sexualité pourront à nouveau insister sur le fait que les filles ont le « droit d’attendre » et le droit « de dire non », face à un désir masculin dont elles seraient nécessairement victimes. On retrouve le problème d’asymétrie mentionné au début (on ne dit pas la même chose aux garçons), doublée d’une norme implicite qui exclut toute initiative de la part des jeunes filles. Cela cristallise également le discours sur le consentement sur la première relation sexuelle (qui l’établit ainsi comme une rupture majeure, mais suggère en creux que la question du consentement ne se pose plus une fois la première relation sexuelle « accordée ») ou sur certaines pratiques sexuelles diabolisées (le fellation et la sodomie en particulier). Comme le souligne un rapport de l’Injep sur l’éducation sexuelle en milieu scolaire :

dans les propos des jeunes et des animateurs·trices, le consentement sexuel n’est utilisé qu’au féminin (« consentante »), comme si le consentement ne pouvait se penser au masculin. Les histoires servant à illustrer les séances mettent en scène des garçons toujours prêts à avoir un rapport sexuel, et des filles qui doivent réussir à affirmer qu’elles ne sont « pas prêtes ». Cela trouve un écho dans les récits des jeunes, filles et garçons, qui adhèrent massivement à l’idée que les hommes ont des « besoins sexuels » à assouvir et que les filles sont du côté des émotions et des sentiments, non sans lien avec les représentations sociales de la sexualité attribuées aux femmes et aux hommes.

Et si on n’ose pas dire « non » ? Et si le refus n’est pas respecté ?

L’injonction à dire « non » a enfin une dimension culpabilisante évidente, qui rejoint plusieurs problèmes déjà soulignés : si l’on apprend aux filles qu’elles ont « le droit de dire ‘non’ » mais que l’on n’apprend pas à rechercher le consentement de l’autre (et à créer les conditions pour qu’il ou elle se sente libre de refuser), il est probable que la question ne sera pas posée. Si la norme du consentement est énoncée dans les termes « dire ‘non’ », on en conclut que si l’on ne dit pas non, il y a consentement. C’est pourquoi les féministes insistent en général sur le fait que « si ce n’est pas ‘oui’, c’est toujours ‘non’ » pour éviter les impasses du « ‘non’ c’est ‘non’ », dans la perspective d’un consentement positif clair, où en cas de doute, il faut toujours demander.

De surcroît, une étude importante (voir un résumé détaillé ici) a montré que dans le cadre d’interactions sexuelles, il est extrêmement rare de dire « non », car il est plus largement rare dans la vie courante de refuser en disant « non » : on refuse, mais par des voies détournées (j’ai déjà quelque chose de prévu, je suis un peu fatigué·e, peut-être plus tard, etc.) pour être plus poli·e. Or, ces réponses indirectes sont tout à fait claires : il n’y a que dans un contexte sexuel que des personnes choisissent de ne pas en tenir compte. Un « non » plus explicite n’apporte donc aucun supplément de clarté, il a simplement l’inconvénient de prendre le risque d’une réaction violente car le refus sera perçu comme trop brusque et impoli.

Dans cette perspective, le respect du refus, et surtout une éducation au consentement fondée sur la recherche du « oui » dans des conditions favorables au consentement libre et éclairé (absence de pression, d’insistance, etc.) prend tout son sens.

En résumé :

– Enseigner le consentement comme une pratique (progressive, dès l’enfance), réciproque (que l’on apprend à rechercher et à respecter et à donner / refuser), aux garçons et aux filles.

– Valoriser aussi bien le fait de « dire oui » ou d’avoir une activité sexuelle que le fait de refuser ; valoriser et respecter les choix des enfants tout en les informant sur ce que les adultes n’ont jamais le droit de faire et sur le fait que les adultes peuvent avoir tort, même les proches et les parents.

– Accompagner l’éducation au consentement d’une éducation à la sexualité adaptée à l’âge, qui permette aux enfants de comprendre et nommer les gestes, les parties de leur corps, les situations, les règles sociales relatives à l’intimité, et leurs émotions liées aux contacts physiques.

 

Anne GE

 

Merci aux twittas qui m’ont fait connaître certaines des ressources citées, ou avec lesquelles j’ai pu échanger sur ce sujet ces derniers temps.

Note 1 : on peut consulter comme exemple de cette politique de prévention la brochure « Passeport pour le pays de prudence » distribuée au niveau national autour de 1997.

Note 2 : le cas du baiser sur la bouche, parfois conventionnellement utilisé comme un geste d’affection non-romantique entre parents et enfants, n’est pas forcément le bon exemple en raison des clivages très violents qu’il suscite.

Voir également sur les Vendredis Intellos :

L’éducation au consentement : ressources et supports
Enseigner le consentement aux enfants : 6 à 12 ans [traduction]
Enseigner le consentement aux enfants : 1 à 5 ans [traduction]
Comment éduquer nos enfants au consentement ?
Parler de sexe pour prévenir les abus sexuels
Respecte-mon corps !
La domination adulte, parent pauvre de l’intersectionnalité : quelques mots sur les violences sexuelles
Mon corps, ce n’est pas le tien
Est-ce juste ou non que bébé n’embrasse pas qui il veut ?
L’éducation sexuelle des garçons : coup de gueule

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