La domination adulte, parent pauvre de l’intersectionnalité : quelques mots sur les violences sexuelles

La très grande majorité des féministes sont beaucoup plus au fait que la moyenne de la population des violences sexuelles que subissent les mineur⋅es. La très grande majorité des militant⋅es des droits des mineur⋅es (celleux-ci n’ont pas à ma connaissance de « nom » stable, je m’excuse pour cette expression un peu lourde) sont sensibilisé⋅es au féminisme et aux enjeux des violences de genre. Beaucoup de militant⋅es travaillent simultanément dans les deux champs.

Le travail féministe sur les violences sexuelles exercées par les hommes sur les femmes a très largement contribué à faire émerger la question des violences sexuelles subies par les mineur⋅es, et celles des violences sexuelles intrafamiliales en particulier, comme un problème public, médiatique et politique, et à faire connaître les mécanismes par lesquels les victimes sont réduites au silence, par lesquels leur parole est disqualifiée et par lesquels ces violences se perpétuent.

On connaît bien aussi la dépolitisation de cette question, en même temps qu’elle a acquis un statut médiatique et public, à travers l’émergence de la figure repoussoir du « pédophile », pervers dissimulé qui chasse de préférence aux abords des écoles pour satisfaire ses pulsions pathologiques. Celleux qui luttent contre les violences sexuelles subies par les mineur⋅es n’ont de cesse de rappeler que la famille et l’entourage proche sont les lieux privilégiés où s’exercent ces violences, et que la domination adulte y joue un rôle central, de même que les militantes féministes rappellent que la figure du violeur de parking dissimule celle, bien plus fréquente, d’un conjoint ou ex-conjoint violent.

Les similitudes et les convergences de ces luttes sont évidentes ; j’ai pourtant parfois l’impression que nous n’en prenons pas pleinement la mesure, notamment au niveau théorique – niveau théorique qui se traduit d’abord dans les discours de sensibilisation et d’action que nous produisons. Je souhaitais donc essayer de clarifier ce double enjeu des violences sexuelles qui touchent les femmes et les mineur⋅es, même si mes propos n’auront rien de révolutionnaire.

1. Le parent pauvre de l’intersectionnalité

La triade genre-race-classe est manipulée avec de plus en plus d’aisance par les milieux féministes. C’est une bonne nouvelle. Le concept d’intersectionnalité, introduit par Kimberlé Williams Crenshaw, est désormais bien connu et revendiqué par toute une frange du féminisme, en particulier par les afroféministes, féministes décoloniales et féministes musulmanes. Ce concept s’est construit sur ces luttes : il est donc assez naturel qu’il présente en priorité leurs enjeux. L’exigence militante et théorique de l’intersectionnalité, associée au refus initial des féministes de subordonner leurs revendications à la lutte des classes, facilite l’appréhension de la complexité du fonctionnement des oppressions et la production d’un discours fin sur les mécanismes de domination. Il ne faudrait pas sous-estimer la puissance de cette exigence, dont la meilleure preuve est l’émergence d’un discours « anti-intersectionnalité » qui produit quelques aberrations linguistiques (combien de bios twitter « Universaliste. Contre l’intersectionnalité » ?) au milieu des discours racistes qui en constituent le fond.

Ce concept a également permis à des luttes moins visibles, moins évidentes parce que les oppressions qu’elles dénoncent sont davantage naturalisée, de revendiquer une priorité égale dans « l’agenda militant » et une pertinence théorique plus large. Je pense en particulier aux discriminations liées au handicap, aux maladies mentales et aux troubles du développement qui sont de mieux en mieux connus, mais restent quelque peu en retrait en termes de visibilité et surtout de mobilisation des allié⋅es. La lutte contre la domination adulte (que le terme « anti-âgisme » ne recouvre que partiellement) se situe également aux marges de la formation des militant⋅es.

2. « Les hommes aussi »

Le discours féministe sur les violences se heurte de façon récurrente à une objection bien connue des militant⋅es, que l’on pourrait résumer à l’expression « mais les hommes aussi ». La faiblesse de cette objection nous conduit peut-être à la balayer d’un revers de main un peu rapidement dans certains cas où l’intersectionnalité requiert précisément un ajustement du discours et notamment de l’interprétations des données statistiques pour tenir compte de paramètres plus fins.

Si l’on nous dit « mais les hommes aussi sont violés », nous allons répondre en montrant la différence statistique manifeste entre la prévalence de ces violences pour les hommes et pour les femmes, en rappelant que les violences sexuelles sont dans tous les cas presque systématiquement exercées par des hommes (les estimations dans le cas du viol oscillent entre 95% et 98%), et en soulignant plus largement le caractère systémique des violences subies par les femmes.

Ces réponses ne sont pas fausses, mais il me semble que la question de la domination adulte mériterait d’être systématiquement mise en avant pour répondre à ce discours : les hommes aussi sont violés, certes, mais surtout, les enfants sont violés.

Ainsi, environ 60% des viols et tentatives de viols subis par des hommes ont eu lieu avant 15 ans, contre environ 40% pour les femmes (enquête VIRAGE). Pour les hommes comme pour les femmes, les violences commises dans le cadre familial (dont famille élargie, et hors (ex-)conjoint⋅es) ont lieu presque exclusivement avant 18 ans, et la moitié des cas avant 10 ans. L’enquête interrogeant des adultes, elle établit finalement que 3,26% des femmes de 20 à 69 ans ont été victimes de viols au cours de leur vie (et 2,5% victimes de tentatives de viols), contre 0,47% de victimes de viols parmi les hommes (et 0,46% de victimes de tentatives de viol).

Une interprétation de ces chiffres (qui pourra être contestée) en tenant compte de ce double paramètre pourrait donc être : les femmes subissent des violences sexuelles, les enfants et/ou mineur⋅es subissent des violences sexuelles, et les petites filles et adolescentes sont logiquement les plus touchées.

3. Quelles conséquences d’un point de vue militant ?

Fonder la lutte contre les violences sexuelles sur une perspective intersectionnelle a deux conséquences principales :

(1) Cela suppose de fonder un discours politique et d’analyse d’une domination sur une notion qui contrairement au genre est par essence dynamique : la plupart des mineur⋅es deviennent des majeur⋅es autonomes (à l’exception de celleux qui sont placé⋅es sous tutelle), alors que le changement de catégorie est marginal dans le cas du genre (et associé à des discriminations et violences spécifiques). Cela signifie concrètement que les hommes cisgenres victimes de violences sexuelles pendant l’enfance rejoignent, du point de vue du genre et de la domination adulte, la catégorie dominante. Or ce n’est bien souvent qu’adultes que les hommes comme les femmes entament la construction de leur statut de victime (pour le dire très rapidement), par le témoignage, la plainte, le soin, le militantisme, etc.

Cette situation étrangère au fonctionnement habituel du militantisme féministe pose des questions qui touchent en particulier à la mixité ou non-mixité des groupes de parole, à la hiérarchisation des types de violence subies, et à la légitimité accordée à chacun⋅e en fonction de sa position sociale par rapport à une oppression donnée. Si les violences sexuelles subies pendant l’enfance ont souvent des conséquences durables, et ne sont donc pas vraiment « au passé », la situation sociale, elle, change : la situation présente vis-à-vis des violences est donc différente pour des hommes cisgenres adultes. Faut-il alors construire le groupe des « concerné⋅es » à partir de l’expérience des violences sexuelles (du statut de victime), ou à partir de la position présente vis-à-vis de la domination masculine de chacun⋅e ? La question de la prise en charge, de l’aide apportée aux victimes ou des choix de communication contre les violences sexuelles recoupent cette question.

D’un point de vue purement statistique, il faut noter que les enquêtes ne peuvent interroger en général que des majeur⋅es, car il existe pour les mineur⋅es une obligation de rapporter les faits pour toute personne qui en a connaissance. Cela a une conséquence précise dans les chiffres sur lesquels nous nous appuyons pour parler des viols et tentatives de viols : l’estimation de viols et tentatives de viols par an en France concerne les personnes âgées de plus de 20 ans (pour VIRAGE). Nous oublions très souvent de le préciser, ce qui revient à la louche à laisser de côté la moitié des cas. Préciser cela quand nous citons des chiffres me semble très important.

(2) Une solution et une conséquence de cette perspective consiste à accorder une importance majeure à la prévention, l’éducation sexuelle et l’éducation au consentement dès l’enfance (et bien avant 10 ans). On sait à quelles résistances cette revendication se heurte (« on ne parle pas de ces choses-là à cet âge, enfin! »). Il me semble qu’il faudrait par conséquent réclamer plus fort – notre sensibilisation au consentement s’adresse actuellement principalement aux jeunes femmes adultes, avec des légères tentatives de toucher les adolescentes, mais nous manquons largement de moyens sur ce plan.

S’adresser en priorité aux enfants pour parler de consentement présente en même temps un avantage : elle place le discours dans un cadre qui ne dit pas seulement aux femmes « vous pouvez dire non » et aux hommes « respectez le consentement » (la deuxième partie de ce discours nécessaire ayant toutefois tendance à s’évanouir dans la nature), mais qui consisterait à inscrire d’emblée l’éducation au consentement dans une logique réciproque – « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Dire à chaque enfant que son consentement doit toujours être respecté, en particulier par les adultes (même ceux qu’on connaît très très bien) qui peuvent abuser de leur position, c’est aussi les éduquer tou⋅te⋅s à rechercher le consentement d’autrui. Cela doit évidemment aller de pair avec une éducation au féminisme, parce que les rapports de pouvoir sont bien présents entre les garçons et les filles (un nombre important de garçons et de filles sont ainsi agressé⋅es sexuellement par d’autres enfants), mais cela résout une difficulté liée à l’injonction à « éduquer ses garçons » lorsque ces garçons sont eux-mêmes dans une position de vulnérabilité face aux violences. Or, en partant d’une éducation au consentement, éduquer ses garçons, c’est les protéger, et protéger ses garçons, c’est en même temps les éduquer à rechercher le consentement d’autrui.

Appréhender ensemble les violences sexuelles subies les femmes et les violences sexuelles subies par les mineur⋅es a une dernière conséquence : cela place nécessairement la critique de l’institution familiale et du « privé » au cœur des luttes, en y rattachant évidemment la lutte contre les féminicides et les infanticides, contre les violences conjugales et les violences parentales. Les résistances sur ce sujet sont immenses, et une convergence concertée de nos mobilisations ne serait pas de trop.

Bibliographie :

– Premiers résultats de l’enquête VIRAGE.

– Le rapport du CNRS, « Les violences sexuelles à caractère incestueux sur mineur⋅e⋅s« .

– Christine Delphy, « L’état d’exception : la dérogation au droit commun comme fondement de la sphère privée« .

– Plusieurs extraits des réflexions de léo thiers-vidal sur un parcours d’engagement féministe lié à des violences subies pendant l’enfance sont cités dans ce texte d’Hélène Palma et me semblent éclairants pour appréhender cette question.

– Deux billets sur ce sujet sur le blog de Prose : « Les milieux féministes et LGBT face à l’inceste » et « La culture du viol, l’inceste et la pédophilie« 

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Une réflexion sur “La domination adulte, parent pauvre de l’intersectionnalité : quelques mots sur les violences sexuelles

  1. Merci beaucoup pour ce texte très éclairant ! Et qui lie très clairement lutté contre la culture du viol et nécessité d’éduquer les enfants à la sexualité et au consentement. Pour quelques liens entre culture du viol et le discours des adultes sur les enfants ou quelques mythes bien ancrés je vous conseille le texte de la psychiatre Mutuelt Salmona  » Pour en finir avec le déni et la culture du viol en 12 points ». Bonne continuation. Feministement vôtre, Julie.

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