La boîte à outils de Kazdin : des techniques basées sur les preuves

9780544227828« The everyday parenting toolkit » d’Alan E. Kazdin

Après des années de discours sur les caractéristiques du bon parent, mélange énigmatique d’instinct, d’amour et de confiance en soi, le mariage entre sciences et parentalité est prononcé. Partout sont publiés des articles sur l’éducation débordant de termes scientifiques, de références aux neurosciences. Nous pouvons nous réjouir de cette démocratisation du savoir autour du cerveau et de son fonctionnement.

Mais ces couplets, même délivrés avec un énorme sourire, sont parfois effrayants et semblent coupés de nos expériences quotidiennes. Lorsque le cerveau est stressé, il sécrète du cortisol ; l’ocytocine est une hormone magique ; l’agressivité c’est de l’adrénaline qui a besoin d’être évacuée… Que faire de ces informations ? En matière de parentalité, la connaissance pour la connaissance est-elle suffisante ? Et surtout, le fait de « savoir » suffit-il à influer sur nos comportements ?

Pas toujours. Ce n’est pas Adobe Spark (20)parce que « je sais bien » que je fais bien. Ce n’est pas parce qu’on m’a expliqué 100 fois, que je fais ce qu’il faut, ou que je respecte la règle. Pour un enfant, cette vérité est tout aussi implacable. C’est un des problèmes qu’aborde Alan E. Kazdin dans son livre « The everyday parenting Toolkit » ou la boite à outils de la parentalité quotidienne. Boite à outils, résolument tournée vers la pratique et l’entrainement (« training »), aucun autre terme n’aurait pu mieux décrire la méthode Kazdin®, qui s’est transformée en marque après un énorme travail de recherche. L’anecdotique reste ici à sa place, nous ne sommes pas là pour lire l’avis personnel de l’auteur mais le fruit d’un travail d’observation et d’analyse de données. Le souci de l’auteur n’est pas de nous abreuver de connaissances, il nous présente des outils et  nous explique comment les mettre en application, mais attention :

« The how (how you use the tools) matters as much as the what (the tools themselves) »1
(le comment (comment vous utilisez les outils) importe autant que le quoi (les outils eux-mêmes))

Qui est Alan E. Kazdin ?

Alan E. Kazdin est docteur en psychologie et psychiatrie infantile (ou pédopsychiatrie) à l’université de Yale aux États-Unis et directeur du Yale Parenting Center. Il est très difficile de ne pas se laisser impressionner par le biais d’autorité lorsqu’on s’attarde sur son parcours. Il a derrière lui plus de 30 ans de recherches sur la parentalité, l’éducation, les psychothérapies infantiles, les thérapies comportementales et cognitives (TCC) et la violence interpersonnelle. Avec plus de 600 articles2 publiés et 49 livres à son actif, outre-Atlantique, il est un très médiatique expert dont le travail a été traduit dans plusieurs langues à travers le monde. On pourrait regretter son manque de visibilité ici (il n’est pas traduit en français) car il propose une approche très différente de ce que l’on lit en Europe.

Les principes et le modèle ABC

La méthode Kazdin®, étape après étape, est orientée vers la résolution de problème. De quoi parle-t-on ? De problèmes de comportement à la maison et à l’école (nous n’abordons pas les compétences émotionnelles).

Ce programme est directement issu du courant behavioriste de la psychologie dans laquelle s’inscrit l’analyse appliquée du comportement ou ABA (Applied Behavioral Analysis)3. Les quelques sources présentées dans les notes de fin sont principalement issues de publications du « Journal of Applied Behavior Analysis ». Mais le behaviorisme a fait beaucoup de chemin depuis les années 20, il ne se contente plus d’observer strictement l’observable, de nos jours, les fameuses TCC s’attaquent aux croyances et états mentaux avec efficacité.

L’ouvrage est divisé en 6 parties. Les 3 premières sont consacrées au modèle ABC de Skinner : A pour Antecedents (antécédents), B pour behavior (comportement), C pour Consequences (conséquences, celles que le comportement amène). « Le comportement est déclenché par les conditions préalables (les stimuli ou Antécédents) et par les conséquences prévisibles (renforcement ou Conséquences). »4

Nous chercherons donc à identifier les relations entre les événements (avant et après), l’environnement et les comportements de l’enfant. Le parent enquête, observe puis met en place des méthodes d’intervention pour 1/ augmenter l’apparition d’un comportement approprié, 2/ maintenir la fréquence d’apparition de ce comportement (jusqu’à ce qu’il devienne volontaire) puis 3/ diminuer la répétition du comportement non-désiré. Le pari est lancé, l’auteur promet une amélioration possible en seulement quelques semaines sans jamais exiger du parent une perfection illusoire.

Les détracteurs du béhaviorisme s’offusqueront de cette méthode appliquée à la parentalité tant il est vrai que l’idée qu’on se fait du conditionnement peut être mauvaise. Aux Etats-Unis, l’utilisation de ce type de programme se fait de manière décomplexée, culturellement les différences sont notables, en France, dans certains salons, on frôlerait le scandale.

Voilà ce que je me suis dit pour m’aider à poursuivre la lecture : avec un même outil, on peut très bien faire deux actions parfaitement opposées. Imaginez-vous, la tronçonneuse qui fait disparaître une forêt et celle qui sculpte un magnifique décor de glace. L’important avec un outil est l’usage que l’on en fait. De plus, j’ai un penchant pour les données, pour me faire un avis, il me faut beaucoup de données. En parentalité comme sur d’autre sujets, je m’interdis de brider ma curiosité.

The everyday parenting annoyances ou les agacements de la parentalité au quotidien

Certaines petites scènes du quotidien, deAdobe Spark (19) par leur répétition et installation dans le temps, se transforment en véritables challenges pour le parent. Mon enfant n’exprime pas sa colère autrement qu’en hurlant, refuse de faire ses devoirs, dit non à tout, jette ses vêtements dans l’entrée chaque soir, boycotte la brosse à dents, se montre agressif avec ses camarades à l’école. A chaque âge ses frustrations, le parent et l’enfant sont souvent tous les deux perdants dans ces « petits » conflits. La relation peut souffrir du temps consacré à résoudre des  problèmes qui semblent prendre l’allure de ce que j’appellerais des routines comportementales pour chacun des protagonistes. Aucune d’elles ne semblent pouvoir résister au modèle ABC, pas même celles qu’on rencontre à l’école.

La première étape de la réflexion sur les antécédents met le parent au centre des questionnements. Son attitude, le ton qu’il emploie, la légitimité de ses attentes, tout est passé à la loupe afin d’augmenter les chances d’obtenir le changement du comportement de son enfant. Tout part d’ici, le livre invite à repenser notre manière d’adresser nos demandes. Mais ça ne s’arrête pas là.

La pratique de la méthode Kazdin ®

Je vous propose de rentrer dans le vif du sujet en abordant la méthode autour d’un exemple concret. Attardons-nous sur les étapes de la réflexion, l’anecdote n’étant qu’accessoire.

1 – Identifier le comportement qui pose problème le plus précisément possible (« the behavior »)

Mon fils aîné tape sa sœur lorsqu’ils jouent ensemble

2 – Identifier le comportement positif opposé (« the positive opposite »)

Mon fils est capable de jouer calmement avec sa sœur

3 – Renforcer le comportement adéquat quand il apparait avec :

  • des louanges (outil n°1 de la méthode, sur lequel Kazdin insiste le plus, a priori, il se suffit presque à lui-même pour accompagner chaque changement de comportement). La louange est plus exigeante qu’il n’y parait, nous y reviendrons.

Tu as réussi à jouer calmement avec ta sœur pendant X minutes ! C’est super !

  • un contact physique (vous ferez ce qui vous ressemble le plus, le but étant de rester fidèle à votre style habituel même lors de ces interventions spécifiques)

Un câlin, une caresse, une main dans le dos, ou encore un “high five” ou un “check”

  • d’autres récompenses si nécessaires (si et seulement si la louange ne suffit pas ou plus)

Un point sur un tableau de récompenses qui permettra de gagner un privilège ; une récompense immédiate (il suffit parfois d’une toute petite chose pour faire plaisir : être celui qui décide du menu du soir, 10 min de plus ce soir avant le coucher sont des récompenses suffisantes)

4 – Définir les conséquences éventuelles : l’enfant doit être informé des conséquences auxquelles il doit s’attendre s’il adopte le comportement inadéquat. Définir sa durée, ses modalités.

Exemples : un « time out », temps à l’écart de 5 min. Ou la privation d’un privilège comme celui de jouer à la console avant le repas.

  • Appliquer les conséquences prévues : lorsque le comportement problématique se présente, en fait : être cohérent avec ce qu’on a dit

Ici, le « time out » durera 5 min et sera appliqué. Ou le privilège (jouer à la console avant le repas) sera ôté.

Adobe Spark (18)

Une méthode de parentalité déshumanisée ?

Cette présentation est résumée, il est très difficile de retranscrire toutes les variables qu’offre le livre. Rien qu’en ce qui concerne les antécédents, il nous est proposé plusieurs techniques pour insuffler le changement. En voici trois exemples :

– la « simulation » : lorsque le comportement opposé-positif ne se présente jamais, on le simule, en le jouant, comme au théâtre. A première vue, ça peut paraître très étrange, surtout quand Kazdin cite l’exemple d’une colère d’un jeune enfant qu’on souhaiterait « moins violente ». Il sera félicité par la suite pour avoir fait une colère convenable.
– le « shaping », ou façonnement/formation : invite le parent à entrainer l’enfant à adopter le comportement progressivement, étape par étape5.
– le « modeling », ou modelage : le parent fait une démonstration du comportement, montre l’exemple. Il peut également aider à l’amorcer en participant lui-même.

 

Cette méthode ne fait-elle pas de nous des robots dresseurs d’enfant ? C’est une question que nous pourrions nous poser. La méthode de cet « Everyday parenting toolkit » n’est simple qu’en apparence, comme beaucoup de conseils en éducation. Son déroulé méthodologique ne nous dispense jamais de mettre l’accent sur des nuances très importantes, comme définir des attentes légitimes en fonction de l’âge de l’enfant, ou de dompter la puissance du « modeling », là où le pouvoir de l’imitation peut se révéler être notre pire ennemi.

Attardons-nous sur l’exemple des louanges : le fait de féliciter son enfant a souvent une réputation négative en parentalité. Entre ceux qui craignent l’hypertrophie de l’estime de soi qui pourrait conduire au narcissisme et ceux qui la refusent, en la décrivant comme un outil de manipulation, qui n’apprend pas à l’enfant à agir pour lui-même mais dans le seul but d’obtenir une récompense, on a achevé de la diaboliser. Pourtant, la louange, si elle est offerte convenablement, est très efficace : elle se doit d’être précise, descriptive et immédiate. Encore une fois, du même outil on peut faire deux usages. Face à un enfant qui parvient à boucler son problème de maths, un « Tu es trop intelligent ! » n’a rien à voir avec un « Tu as persévéré alors que c’était difficile et tu as trouvé la solution au problème en faisant des recherches, sans mon aide, c’est super ! », vous en conviendrez.

De la description du comportement positif-opposé à la conséquence, tout cet ouvrage est précisément décrit afin d’éviter la mauvaise manipulation des concepts. Et si nous n’en avons pas assez, le livre poursuit avec des techniques de dépannage. Au fur et à mesure de la lecture, cependant, les questions affluent. C’est comme s’il manquait quelque chose… Se fondre dans cette mécanique, cette chronologie de l’observation des comportements et de leur changement n’est pas toujours évidente, même si l’on entame, comme conseillé, la mise en pratique. Nous sommes encouragés à choisir les outils qui nous semblent le plus nous convenir et à nous concentrer rapidement sur un objectif avec notre enfant.

« The ABCs of Child Rearing », un cours gratuit disponible en ligne

En parallèle de ma lecture, j’ai choisi de suivre le cours « Everyday Parenting: The ABCs of Child Rearing »6 qu’Alan E. Kazdin offre gratuitement sur la plateforme Coursera. Ce cours en ligne est particulièrement complet et reprend cette notion de parentalité de tous les jours. Il est animé par Alan E. Kazdin lui-même. A noter, ô bonheur, qu’il ne s’agit pas d’un petit module attrayant pour nous vendre une bonne grosse formation hors de prix7 ni des livres par dizaines (le cours se substitue au livre). Suivre ce cours peut être une motivation supplémentaire à l’implication dans cette méthode et une véritable aide à la compréhension (notamment pour la façon de travailler les antécédents et d’offrir les louanges).

Les récompenses et les punitions

Au sujet des récompenses, le livre est clair : la louange est le principal outil de renforcement positif à utiliser. Avec une modulation à prévoir au fur et à mesure que l’enfant grandit. Le ton ne sera pas le même, le « contact physique » pas automatique (notamment avec un adolescent qui n’est pas en phase avec ça). Lorsque les louanges ne suffisent pas ou que le parent désire mettre en valeur les progrès, le recours à des tableaux de récompenses peut être stimulant.

J’émettrais cependant une réserve sur les récompenses matérielles (petit jouet etc…). En faisant quelques recherches, j’ai trouvé une étude réalisée en 2008 par Felix Warneken et Michael Tomasello. Elle portait sur les effets des petites récompenses matérielles sur les tendances altruistes d’enfants de 20 mois. Ils les ont répartis en trois groupes :

• Le premier groupe était entrainé à recevoir un petit jouet pour avoir aider.
• Le second groupe recevait des félicitations simples.
• Le troisième groupe ne recevait rien, ni louange, ni jouet.

Plus tard, on leur donna l’opportunité d’aider un adulte inconnu. Le résultat fut le suivant : Comparativement aux enfants n’ayant rien reçu et ceux qui ont reçu des louanges, les enfants du premier groupe furent les moins enclins à aider. On peut en déduire que les récompenses matérielles n’aideront pas à améliorer un comportement altruiste.

Le professeur Kazdin est foncièrement anti-punition, anti-fessée, anti-violence. Il explique à de nombreuses reprises leurs limites. L’accent est mis principalement sur ce qu’on pourrait appeler les antécédents, les renforcements positifs (qui ne « retirent » rien) et les louanges. Cependant, il cadre très rigoureusement l’utilisation de certaines interventions qui peuvent être considérées comme des punitions. Parmi lesquelles :

  • « Time out » (mise à l’écart, toujours brève) ; on n’enferme pas l’enfant, on ne le force pas physiquement
  • « Planned ignoring »8 (ignorance volontaire) ; l’ignorance en opposition au fait de donner de l’attention (réprimander un enfant est une forme d’attention portée, donc un renforcement), là on choisit délibérément de ne pas prêter attention à un comportement ou une partie de l’interaction
  • Soustraire un objet (attention : priver plus longtemps n’est pas synonyme de plus d’efficacité, quelques minutes ou heures, selon l’âge, suffisent)
  • Ôter un privilège (là encore, la durée n’est pas proportionnelle à l’efficacité)
  • Demander une réparation concrète (si casse, ou dégradation) qu’on pourrait voir comme une conséquence naturelle

Les punitions, (ou « Consequences » dans le modèle ABC) ne servent qu’à interrompre un comportement dans l’instant. Elles n’immunisent pas contre la réapparition du comportement. Kazdin est très insistant sur la question des punitions dans son livre et dans le cours en ligne (nous sommes Adobe Spark (17)interrompus dans la lecture par un questionnaire à cocher qui empêche de poursuivre la vidéo afin de s’assurer du fait que nous avons bien compris que les punitions et la violence sont contre-productifs). Il souligne que les punitions et les cris sont problématiques car ils invitent à l’escalade (le risque du « toujours plus, toujours plus fort »). Il attire notre attention sur l’habituation aux punitions, la nôtre et celle de nos enfants et autorise l’utilisation de ses punitions douces seulement dans un cadre très restreint. Sans parler de ratio à respecter, il ajoute qu’il faut offrir nettement plus de louanges (toujours précises) que de punitions. Il est donc important d’observer son enfant pour relever chaque petite progression. On comprend que le travail de conditionnement est à l’œuvre dans notre regard : nous détacher du biais de négativité pour enfin donner une véritable place au positif.

Des outils au cœur d’une approche plus large de la parentalité

Au fil de la lecture, une question devient essentielle : quid des préalables à l’utilisation de ce programme au sein d’un foyer ? Il me parait inconcevable de le mettre en application sans avoir à l’esprit quelques concepts, sans être inscrit dans un certain ‘style parental’, au sens de ‘vision’. Dans ces prérequis, j’intégrerais par exemple des notions sur le développement de l’enfant et ses besoins (dialogue, émotions, écoute…) et le fait de l’accepter dans sa complexité sans lui attribuer une quelconque volonté de manipulation.

L’environnement n’est pas clairement évoqué dans les premiers chapitres, il est pourtant primordial. La partie évoquant ce contexte est détaillée au chapitre 5. Intitulée « The routines of Family life : creating the context for success » les routines de la vie de famille : créer le contexte propice au succès, elle décrit l’environnement nourrissant offert par les parents et nécessaire à l’enfant.

Cette base aurait peut-être dû être posée en préambule : prendre soin de nos communications interpersonnelles, renforcer les connexions entre les membres de la famille ou favoriser les comportements pro-sociaux et l’échange-écoute libre sans jugement, sans oublier le laïus au sujet de l’importance du soin de soi, même s’il sonne comme un vœu pieux pour bon nombre de parents débordés et/ou isolés.

Le style et la touche « Kazdin », mêlants bienveillance et assurance, humanisent la démonstration car il n’omet finalement pas de souligner l’importance du lien affectif, de la flexibilité et du contexte. Ce livre ne se contente pas de donner une recette, chaque ingrédient est décrit de manière précise. Chaque outil a son mode d’emploi en fonction de l’âge de l’enfant. Presque rien n’est laissé au hasard. Chaque étape du processus est ensuite abordée de manière à comprendre ce que peut causer une erreur de compréhension, un mésusage.

Comme il est dit en introduction : « A lot of people associate the word science with cold, remote abstractions, the opposite of your relationship to your kids »10 nombreuses sont les personnes qui associent le mot science à froideur, abstractions détachées, l’opposée de votre relation à vos enfants. Il est vrai que la lecture de cet ouvrage pourrait nous faire craindre de perdre en authenticité (tout le monde ne sait pas spontanément louer ou féliciter), ou de tomber dans la manipulation. C’est la face B de l’exposé scientifique, il semble détaché des contingences, un peu déconnecté de la réalité. Il suffirait de dérouler le protocole, ou de bien respecter les dosages pour obtenir la potion magique. Nous pourrions accuser cette approche du comportement d’être trop mécanique.

Où est la place des messages, des motivations qui se cachent parfois derrière les comportements ? Si mon fils hurle parce qu’il est fatigué, dois-je l’ignorer afin de ne pas renforcer son « comportement » ? Non. Parfois, la méthode Kazdin® n’a rien à faire là.

La méthode Kazdin®, ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas

En refermant le livre de Kazdin, j’ai imaginé toutes les réticences que pourraient avoir les parents à utiliser une méthode behavioriste présentée comme « basée sur les preuves » dont les techniques promettent de changer le comportement de leur enfant. La question du contrôle et des limites à donner est très sensible.

En France, la parentalité, pour ceux qui se mettent à table, est assaisonnée à la sauce « scientifique » partout, dans les centres sociaux, sur les blogs, les réseaux. Certaines figures médiatiques nappent également leur exposé d’études ou de photos d’IRM. Dans ce bouillon de références, on lit enAdobe Spark (16) filigrane une volonté d’asseoir sa légitimité en saupoudrant son approche de terminologies scientifiques comme autant de faire-valoir et d’arguments  d’autorité. Malheureusement, on y trouve aussi un mélange de points de vue tous personnels et de principes pas toujours bien-fondés voire contre-productifs11, flirtant avec les croyances et la pseudoscience. Que penser des stages, formations, vidéos, bibliographies qui s’alimentent à l’infini ? La parentalité semble se transformer en gigantesque plan-marketing  qui séduit la poignée de parents qui peuvent payer. Ce livre a l’intelligence de ne pas tomber dans le jargonnage, il évite de nous noyer dans un vocabulaire scientifique pour asseoir son argumentaire et ne nous propose pas de produits dérivés.

Bien sûr, cette méthode basée sur le conditionnement pose question.  Que veulent les parents qui cherchent des ‘trucs et astuces’ ? Des formules ‘qui marchent’ ? Tiraillés par l’envie de bien faire, ils se posent des questions et pianotent sur leur clavier pour trouver LA solution.  Dans certains livres, on nous parle négociation, écoute active, ‘débusquage’ de besoins, explication de texte et manipulation douce avec amour, schéma de l’hippocampe à l’appui. Alors, science ou pas science ? Ce pourrait-il que, là aussi, il y ait une distinction à faire entre une science positive et une autre qui le serait moins ?

Essayons de tracer les contours de la méthode Kazdin :  Elle n’est pas un style parental. Nous n’éduquerons pas notre enfant à la Kazdin. Elle ne répond pas aux grands défis de l’éducation (qui ne se limitent pas à faire adopter les bons comportements, nous le savons). Son utilisation ne s’inscrit pas sur le long terme. Elle n’est pas une technique de dressage car nous avons face à nous un enfant ou adolescent, soutenu dans son effort, qui est en mesure d’apprécier ses progrès et leurs avantages et aime apprendre. Vous n’avez pas en face de vous un pigeon et sa cage électrifiée, vous avez votre enfant avec lequel vous avez tissé un lien d’attachement12. Elle demande au parent de faire lui aussi des ajustements importants (j’oserais presque dire que tout le secret réside dans le travail sur les antécédents), ajustements dont l’enfant profite et qu’il peut constater. Car le changement n’est pas plus profitable à l’un qu’à l’autre, c’est la relation quotidienne entre le parent et l’enfant qui est améliorée.

Elle donne des outils et m’apparaît plus comme une aide, un de ces fameux ‘trucs’ pour accompagner un apprentissage; efficace lorsque l’enfant doit apprendre à composer avec les obligations ou compromis nécessaires à la vie en société ou au sein de la famille. Elle est une technique d’intervention et doit être utilisée pour répondre à une attente spécifique et précise autour d’un comportement.

Au-delà de la technique, nous savons qu’il faut penser la vie de famille comme un lieu qui respecte l’épanouissement de chacun.  Avec la méthode Kazdin®, toute la difficulté réside dans le fait de déterminer une limite entre le comportement sur lequel agir pour le bien de notre enfant et ce qui relèverait d’une simple préoccupation pour notre confort personnel. Un vrai jeu d’équilibriste ! C’est pourquoi les préalables que j’ai attendus de lire jusqu’au chapitre 5 me semblaient si importants.

Ces outils impliquent (obligent, même) un certain cadre éthique et un climat familial sécurisant. La simple volonté de modeler des comportements me parait dangereuse si le parent n’est pas engagé dans une relation respectueuse où la communication est prépondérante.  La méthode n’est peut-être donc pas à mettre entre toutes les mains.

Kazdin le répète souvent, ce n’est pas parce que l’enfant sait, qu’il agit en fonction de ce savoir. Ceci noté,  rien ne nous dispense de continuer à expliquer. Intégrer un comportement de manière pratique ne dispensera jamais de l’aborder de manière théorique en explicitant le pourquoi, le comment et les valeurs que nous mettons derrière.

Il faut avouer que certains comportements de nos enfants ont un impact important sur notre vie quotidienne. N’avons-nous pas le pouvoir d’aider notre enfant à les modifier s’ ils génèrent une souffrance, s’ils lui nuisent ou lorsqu’ils impactent trop puissamment sur la vie de la famille ? Lorsqu’on a répété 100 fois le pourquoi, le comment à notre enfantlorsque les négociations sont stériles, lorsque tout a été essayé, lorsqu’on bute sans cesse avec lui sur le même pli du tapis : n’est-il pas nécessaire de montrer le chemin, de le guider vers un changement en l’encourageant ? La démarche que vous avez en questionnant votre rôle de parent, n’en est-elle pas une belle illustration ? Vous souhaitez apprendre, changer les choses, les améliorer. N’avez-vous pas déjà opéré des changements nécessaires dans vos vies ? Ne vous êtes-vous jamais récompensé/fait récompenser  pour avoir réussi quelque chose ?

Pour l’anecdote personnelle : j’ai principalement retenu les outils qui concernent les antécédents, car ils s’adaptaient bien à mon tempérament. Les défis, les paris correspondent à mon style parental où l’humour tient une place importante. J’ai également dédramatisé l’utilisation des louanges et félicitations, là aussi, parce que cela s’harmonisait bien avec mon désir de donner plus de place à ce qui se passe bien, au positif. Ce livre m’a permis une vraie réflexion pas toujours très confortable et m’a, moi aussi, mise au défi.

Je veux apprendre à mon enfant qu’il est propre à l’humain de travailler sur lui-même et de faire des efforts. J’ai confiance en ses capacités. Apprendre à changer UN comportement n’est qu’une toute petite partie de son éducation. Accepter et soutenir ce changement n’est pas une insulte à son individualité, c’est l’initier à une compétence qu’il lui faudra façonner pour évoluer et s’épanouir dans ses rapports avec les autres.

1 Extrait de « The everyday parenting toolkit », Alan E. Kazdin, p.14 suivi de ma traduction
2 Quelques articles ici : http://www.slate.com/search.html#search=kazdin
3 En France, l’ABA est notamment connue pour l’accompagnement des autismes mais il ne faut pas confondre l’ABA au sens large proposée ici, avec celle utilisée pour les TSA est beaucoup plus complexe
4 https://fr.wikipedia.org/wiki/Verbal_Behavior voir « conditions préalables »
5 http://alankazdin.com/use-shaping-for-reducing-screen-time/ Dans cet article, le professeur Kazdin parle du temps passé devant la télé. On obtient une réduction du temps d’exposition en entrainant l’enfant à éteindre le poste par lui-même après un décompte. Décompte que l’on réduit très progressivement au fur et à mesure des jours. L’enfant est bien sûr encouragé et félicité avec enthousiasme
6 https://www.coursera.org/learn/everyday-parenting/home/welcome
7 seule une vidéo de conclusion indique les cas très spécifiques qui devraient inviter les parents à consulter un spécialiste
8 Pour en savoir plus sur le « planned ignoring » (ignorance planifiée est ma traduction) https://www.nemours.org/content/dam/nemours/wwwv2/filebox/service/health/parenting/tips/13plannedignoring.pdf
9 http://archives.strategie.gouv.fr/cas/system/files/rapport_parentalite_2.pdf 
10 Extrait de « The everyday parenting toolkit », Alan E. Kazdin, p.7 suivi de ma traduction
11 Exemple : l’idée répandue qui consiste à offrir un « coussin de la colère » à un enfant pour se purger de sa rage en le tapant. Jacques Van Rillaer, dans son ouvrage « La nouvelle gestion de soi », consacre une partie aux liens étroits entre cognitions et affects. Il s’attarde sur cette idée de régulation des affects et souligne que « la répétition de manifestations émotionnelles entretient les affects et peut même les intensifier »(p. 269) . Dans la logique béhavioriste, si on ritualise l’expression de la colère de l’enfant avec ce coussin, on peut dire qu’on imprime chez lui cette manière de donner corps à son émotion et qu’on la renforce, l’intensifie.

 

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5 réflexions sur “La boîte à outils de Kazdin : des techniques basées sur les preuves

  1. Bonjour Gwenaëlle

    Je suis impressionné par la qualité et la longueur de ton article.
    J’ai pris le temps de le lire en entier, et il m’a fait longuement réfléchir sur ce que nous sommes et ce que nous devons être en tant que parent.

    Avoir une boîte à outils pour être parent est rassurant je trouve, et c’est comme toute boîte à outils : certains sont utiles d’autre non, heureusement.

    Il faut savoir composer, comme j’ai ressenti que tu le faisais, avec ce que l’on est, et ce que l’on ressent aussi.

    Concernant les conséquences, je pense qu’il s’agit d’un bon point d’éducation : il s’agit en fait de mettre des bornes, de cadrer les possibilités de l’enfant.

    Pa exemple, à la maison, nous avons mis des règles sur le temps le matin : si Choub’ prend trop de temps, il n’aura pas le temps d’aller à la balançoire. C’est une conséquence juste, mais très dure pour lui. (car il est fan de balançoire).

    AU plaisir
    Evan

    PS: tu m’as donné envie d’acheter le livre .. :)

  2. Merci beaucoup pour ton commentaire Evan ! Je suis ravie d’être lue et d’apporter de l’eau au moulin des autres, y’a pas de raison que je sois la seule à en baver ! ahah ! Il y a effectivement, dans toute bonne boîte à outils, des clés qu’on n’utilise jamais et des écrous qui ne trouveront pas de vis à leur taille ;)

  3. Merci pour cet article vraiment très complet. J’avoue que la description de ce livre m’a fait un peu penser au livre « Au dodo les petits » ou la base de la méthode est le conditionnement. J’avoue que j’ai plutôt un avis négatif sur la question et que ça ne me met pas très à l’aise.
    Mais en même temps, peut être que pour certaines petites actions ça peut être intéressant. Effectivement tout dépend dans quel but c’est utilisé.
    Je reste dubitative mais je garde mon esprit ouvert :-)
    Après, je pense que ça convient peut être plus à certaines personnes qu’à d’autre.
    En tout cas, merci pour la réflexion :-)

  4. Bonjour Claire et merci pour ton retour. J’ai aussi un a priori négatif sur le conditionnement à la base. C’était d’autant plus dur de lire ce livre parfois, car mon mental discutait tout en amont, j’avais l’impression de ne pas savoir me positionner entre le noir et le blanc. Mais la vie m’a appris à faire des nuances, et je suis en mesure d’identifier les différences entre ce qui me hérisse dans cette méthode très « éducation canine like » et ce qu’on peut en retirer. Un grand merci pour le temps que tu as consacré à me lire, cet article (sans les photos) fait 9 pages A4, ça en calme plus d’un ! Ahah ! :)

  5. Maman d’un garçon autiste, confrontée donc à toutes sortes d’avis, méthodes et opinions, j’ai fini par composer à partir de ce que je sentais bon pour moi comme pour lui. Rien n’est parfait, mais la curiosité et les éclairages croisés m’ont permis d’avancer. Je salue votre curiosité et l’art de la nuance dont vous faites preuve ! :)

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