L’accouchement est politique – fécondité, femmes en travail et institutions [Bibli des VI]

Cl-accouchement-est-politiqueet ouvrage de Laëtitia Négrié et Béatrice Cascales est ouvertement militant. Les deux auteures sont féministes et engagées, l’une au planning familial, l’autre en tant que doula. Pour elles, l’accouchement est injustement absent des préoccupations féministes qui se sont avant tout focalisées sur la liberté des femmes à procréer ou non. Pourtant, la médicalisation de l’accouchement et sa récupération progressive – jusqu’à devenir exclusive – par le corps médical, résultent selon elles d’une appropriation du corps des femmes par la société. Un corps contrôlé à outrance et maltraité parfois au cours de la grossesse et de l’accouchement. « L’accouchement est politique » dans la mesure où il représente un enjeu de position (au propre comme au figuré – les femmes accouchant toujours sur le dos – la position la moins physiologique qui soit) dans notre société.

La première partie du livre montre comment l’accouchement est peu à peu sorti de la sphère privée et sexuelle pour être progressivement « pathologisé » et mis sous contrôle d’une médecine androcentrée. Une majorité de grossesses, normales ou à risque, sont aujourd’hui suivies par des gynécologues obstétriciens formés à détecter et traiter la pathologie. Tout le suivi de la grossesse est donc orienté dans ce sens. Les actes médicaux se dé-multiplient et la physiologie est reléguée au second plan. De la même manière, la majorité des accouchements se déroulent en structure hospitalière et de nombreux actes visant à diminuer des risques soi disant inhérents à l’accouchement sont pratiqués : monitoring en continu, touchers vaginaux toutes les heures, injection d’ocytocine de synthèse, pose de péridurale systématique etc. Ces actes favorisent un climat anxiogène autour de la femme accouchante : personnel changeant et intrusif, lumière vive, bruit des appareils etc. Les deux auteures rappellent pourtant que « pour que l’accouchement se passe dans de bonnes conditions, […] il faut favoriser autant qu’on le peut un environnement familier, chaud, qui respecte la pudeur et laisse aux femmes toute la liberté possible. […] Par-dessus tout, un sentiment optimal de sécurité est un facteur prédominant pour un bon déroulement du processus de l’accouchement »

Dans un passage édifiant, les deux auteures décrivent le déroulement de ce qu’elles appellent la cascade des actes.

 On place d’abord la parturiente en position allongée sur le dos, position anti-physiologique par excellence, on lui pose une perfusion, un monitoring. On effectue un toucher vaginal. On cherche à confirmer la mise en travail par déclenchement, on peut alors percer la poche des eaux, et ce, parfois très tôt dans le travail. La plupart des femmes en travail ressentent alors les contractions comme étant plus douloureuses, et la poche des eaux étant percée, le fœtus n’est plus protégé des infections. Il faut donc continuer le processus d’accélération. On peut soit poser une péridurale soit injecter du Syntocinon. Si l’on commence par l’un, l’autre va devenir très vite indispensable. Ces actes entravent le processus physiologique de la naissance, empêchent les femmes en travail de se mouvoir et d’adopter des positions de confort. Ils inhibent les sécrétions hormonales qui font avancer le travail et supporter les douleurs, et peuvent générer une détresse fœtale. La cascade se poursuit, il faut absolument « faire sortir cet enfant », s’il n y a pas de détresse trop importante, on peut continuer d’injecter du Syntocinon pour arriver à dilatation complète et donc augmenter les doses de péridurale. Au moment de l’expulsion on va demander à la parturiente de pousser, chose rendue plus difficile voire impossible par les doses de péridurale. On aura alors recours aux forceps, à la ventouse, à l’épisiotomie, et si l’enfant est en détresse, on aura recours à la césarienne. »

Finalement, les actes médicaux interviennent pour prévenir d’éventuelles complications mais ces actes créent eux-mêmes des complications  ce qui conduit à de nouveaux actes, de plus en plus invasifs. En plus de déposséder totalement les femmes de leur accouchement, la démultiplication de ces actes introduit dans la pensée collective que l’accouchement est dangereux, il se médicalise donc encore davantage. Les auteures rappellent pourtant des chiffres qui démontrent que le nombre de décès de mères en couche ou de nouveaux-nés a baissé avec l’apparition des règles d’hygiène mais que dès lors que ces règles d’hygiène sont respectées, le risque n’est pas plus important en accouchant chez soi qu’à l’hôpital. L’accouchement n’est donc pas intrinsèquement dangereux.

Au cours de l’Histoire, le contrôle de la fécondité s’est justifié tantôt par un besoin d’augmenter les naissances tantôt par un besoin de les réduire mais il a toujours été contrôlé, contrôle renforcé par la médicalisation. La lutte contre la mortalité maternelle et infantile a légitimé une médicalisation de plus en plus grande. Les matrones et les sage-femmes qui avait développé un savoir quant à la physiologie de l’accouchement ont peu à peu été écartées. L’accouchement est passé d’un acte intime, accompagné par des femmes, à un acte médical accompagné par des médecins – hommes pour la plupart.  Les moyens de l’autonomie des femmes – contraception, avortement – ont également contribué à inscrire la fécondité dans le champ du médical.  Dans ce champ là, le corps médical a été un véritable allié.. Ainsi, « […] le féminisme institutionnel, – puisqu’il considère que la médicalisation est l’outil idéal de maîtrise de la fécondité – accepte la domination patriarcale du corps médical sur les femmes. L’intérêt du corps médical réside dans la possibilité d’utiliser la caution féministe pour légitimer son action sur le corps des femmes. » Les féministes ont donc accepté un « compromis patriarcal » afin de trouver dans le corps médical un allié dans le contrôle de la fécondité, en échange de quoi le corps médical pouvait en toute légitimité exercer un contrôle sur le corps des femmes.

En outre, alors qu’il est admis que l’instinct maternel est une construction sociale, l’accouchement, lui, reste profondément ancré dans l’idée de nature. Ainsi, “un essentialisme qui s’ignore persiste autour de l’accouchement et agit comme un rempart à toute réflexion, féministe sur cet “endroit” de la vie des femmes.” En reléguant la reproduction dans le champ du naturel, on ignore les rapports sociaux de genre qui s’exercent dans ce domaine, on légitime le statu quo.

Mais pourquoi faire de l’accouchement un enjeu politique ?

Le moment de la grossesse et de l’accouchement s’inscrivent dans un continuum de la vie sexuelle des femmes. Le contrôle de la sexualité est omniprésent dans notre société. Sous couvert de liberté de choix, la société légitime surtout une sexualité hétérosexuelle et reproductive, toute femme – a fortiori enceinte – s’inscrivant en dehors de ces codes étant diabolisée qu’elle soit lesbienne, prostituée ou tout simplement qu’elle souhaite accoucher chez elle ou sans péridurale. Le moment de l’accouchement est vue par certaines féministes comme Gayle Rubin comme un “rite initiatique” visant à ancrer physiquement et psychiquement la soumission dans l’esprit des femmes.  

En démontrant aux femmes-mères leur faiblesse, leur vulnérabilité physique, psychique, leur incompétence à accoucher par elle-mêmes, et en leur infligeant des violences, l’accouchement hypermédicalisé agit comme un rite initiatique secret et invisible d’apprentissage de la soumission.

La salle d’accouchement serait donc un “bio-techno-eco-musée du patriarcat”. Ce moment de la vie des femmes fait donc partie de l’ensemble des mécanismes qui visent à renvoyer la femme à un corps naturel, assigné aux tâches domestiques et reproductives et l’homme à la production et à la maîtrise de cette nature. L’oppression qui se joue au travers de l’accouchement est d’autant plus perverse qu’elle s’appuie sur le concept de psychologie sociale de “soumission librement consentie”.  

[Ce concept] est le résultat d’une interaction qui amène une personne à adopter le comportement que l’on attend d’elle tout en se sentant responsable de ses décisions.

Ainsi, lorsqu’on dit à une femme qui refuse la péridurale : “C’est comme vous voulez, certaines femmes veulent avoir mal, si vous voulez avoir mal…” ou lorsqu’on fait peur aux femmes en leur laissant craindre pour la vie de leur enfant à naître, on induit clairement la réponse jugée appropriée. A l’arrivée, malgré la réalité des violences obstétricales, “beaucoup de femmes, sous l’emprise de représentations qui génèrent des sentiments de vulnérabilité et d’incompétence quant à leur fécondité, se livrent corps et âme aux médecins ; elles ne vont pas vivre les actes directifs, invasifs ou maltraitants comme tels et peuvent même plutôt ressentir de la gratitude envers le corps médical. » Les femmes sont donc partie prenante d’un système dans lequel ce ne sont plus les femmes qui accouchent mais les médecins qui accouchent les femmes. Un système d’oppression savamment orchestré et tout à fait invisibilisé dans notre société. Après l’accouchement, on entendra que “la mère et l’enfant vont bien” et que c’est bien là l’essentiel.

En conclusion, les auteures insistent sur la nécessité de faire des femmes mères un sujet d’une troisième vague du féminisme qui considère les oppressions comme entremêlées et interdépendantes les unes des autres. Dans une optique où chaque femme s’autodéfinit et ou deux genres ne suffisent plus, il pourrait exister un genre de la mère, “les femmes enceintes deviendraient un sujet politique à part entière, auprès des prostituées, des femmes voilées, des mères et des autres personnes ostracisées.

En guise de solution, l’accouchement dit respecté, en ce qu’il respecte non seulement la physiologie mais surtout la liberté de choix, offre une possibilité aux femmes-mères de se réapproprier ce moment. Et de terminer par ces mots

Quel que soit le degré de liberté du choix, de la situation de grossesse, le moment de l’accouchement peut ainsi devenir pour une femme en travail qui parvient à faire respecter son besoin d’autonomie, une expérience qui peut lui faire éprouver – à travers un mode atypique de résistance à l’emprise du genre, et avec une intensité particulière – sa capacité d’agir sur sa vie.”

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2 réflexions sur “L’accouchement est politique – fécondité, femmes en travail et institutions [Bibli des VI]

  1. Merci pour cet article.

    Ça fait du bien de lire ceci. J’achèterai ce livre :) c’est vraiment le ressenti que j’ai eu après mon accouchement.

    Par contre dire que ce sont les hommes, donc médecins qui véhiculent ce manque de respect, je ne suis pas d’accord. Les sages femmes sont tout aussi complices. Combien de fois elles ne respectent pas le choix de la maman alors que ce sont elles qui font tout le suivi de la grossesse ?

    Puis il y a aussi la situation particulière de la France en matière de soins. L’hôpital est publique, il dépend de l’état et l’état est là providence. Se plaindre d’un suivi hospitalier devient du pêché, du blasphème presque, puisque forcément, nul part ailleurs il y a un système de santé comme ça. Remettre les praticiens hospitaliers en cause est très difficile. Il n’est pas question donc que du patriarcat.

    Les féministes ont oublié les mères,certes. Mais Mais je ne sais pas pourquoi on categorise comme ça. Il y a des femmes qui ont des enfants et d’autres pas. Ça m’agace un peu cette histoire de femme et mère.

    Car du coup, la mère est toujours en dessous de la femme. On a réussi à séparer la procréation de la sexualité, mais au lieu de se retrouver plus épanouies, les femmes avec enfants on juste été déclassés.

    J’entends même de la part de certaines femmes que le rôle de la femme étant selon le patriarcat d’être mère, le fait de parler d’allaitement ou accouchement ne ferait que renforcer l’idée de ce rôle établit depuis des millénaires.

    Je pense que la conception de ce qui décrit une femme qui a des enfants et une qui en a pas devrait changer.

  2. Bonjour Angela. Je vous conseille vraiment de lire le livre qui aborde les questions de hiérarchie entre femme, mère, femme avec ou sans enfant, femme mariée, célibataire, lesbienne ou hétéro etc. Je n’ai pas vraiment exploré cet aspect dans ma chronique car le livre est très dense, et j’ai parlé de ce qui m’avait le plus interpellée, mais ces aspects sont abordés de manière très intéressante.

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