L’égalité des filles et des garçons dès la petite enfance [Bibli des VI]

Lorsqu’en 1973, Elena Belotti déclenchait un raz de marée en Italie et ailleurs avec la parution du désormais best-seller Du côté des petites filles, je n’étais pas née et – évidemment – je n’étais pas encore mère. C’était il y a plus de quarante ans et aujourd’hui, je suis née, je suis femme, je suis mère d’une petite fille et je me demande ce qui a vraiment changé. Ma petite fille aura t-elle droit à une éducation plus égalitaire ?

Pour tenter de le deviner, et aussi de trouver des pistes pour contribuer à ce que ce soit possible, je me suis lancée dans la lecture d’un ouvrage intitulé L’égalité des filles et des petits garçons dès la petite enfance. Un ouvrage qui tente justement d’analyser ce qui a changé – ou pas – entre 1973 et aujourd’hui. Cet ouvrage est une production collective initiée par l’association Le Furet (association de lutte contre les phénomènes d’exclusion, de discrimination dans le secteur de l’Enfance et de la Petite Enfance) et le CIDFF 67 (association dont l’objectif est de favoriser l’autonomie des femmes et de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes). Il est divisé entre sujets théoriques et retours d’expérimentations.

egalite-filles-garcons-eres

La première partie revient sur des définitions et notions essentielles concernant le genre, « une étape nécessaire pour ensuite questionner l’évidence de pratiques professionnelles qui, sans le savoir, contribuent au maintien d’un ordre social inégalitaire. »

Pour aborder les notions de différence, complémentarité et égalité, le rapprochement avec les mathématiques est très explicite.

Le fait que 2+1= 6-3 ne rend pas les deux parties de cette équation identiques, tout en leur permettant d’être égales. En outre les mathématiques savent bien que la complémentarité n’a rien à voir avec l’égalité : 2 est le complémentaire de 8 pour obtenir 10 ; 2 est indispensable à 8 pour obtenir 10 … Ce qui n’empêche pas 2 d’être inférieur à 8.

Ce sont donc les inégalités qu’il convient de combattre, et non les différences. L’égalité n’est pas recherchée du point de vue de la stricte égalité mathématiques mais plutôt du point de vue d’une équivalence, comme celle qui peut exister entre un kilo de plume et un kilo de plomb.

Par ailleurs, comment ne pas revenir sur la fameuse phrase de Simone de Beauvoir, , « on ne naît pas femme, on le devient. » ? Ce qui fait l’identité des filles et des garçons est fabriqué et non naturel. Cette construction n’est ni inéluctable ni figée dans le temps, c’est pourquoi tous les acteurs – parents, professionnels, institutions ont un rôle à jouer dans la déconstruction des stéréotypes, d’où le rôle fondamental des structures d’accueil de la Petite Enfance qui peuvent prendre le mal à la racine. Rien d’étonnant à ce que les hommes soient souvent taiseux et que les femmes aient du mal à lire une carte routière: les petits garçons qu’on aura encouragé dans des activités sportives, de plein air auront plutôt développé la partie du cerveau qui gère la représentation dans l’espace tandis que les petites filles auront développé les parties chargées de la communication.

Tel un muscle que l’on entraîne, le cerveau s’adapte à l’exercice qu’on lui demande de produire. C’est pourquoi bien des test de différences d’aptitudes entre hommes et femmes comportent un biais indépassable : ils ont été pratiqués post-socialisation.

Si de micro-différences sont observées très tôt, ce qui les rend déterminantes, c’est qu’elles sont ensuite encouragées ou inhibées en fonction de leur conformité ou non aux stéréotypes. Encore une fois, le problème n’est pas la différence, mais la hiérarchie qui est faite entre caractéristiques masculines et féminines dans le système de genre.

[…] le genre est un système de normes qui hiérarchisent le masculin et le féminin : le masculin valant plus que le féminin, qu’il soit incarné par des hommes ou par des femmes. Cette définition permet de comprendre […] pourquoi on laisse plus volontiers les filles pratiquer des activités masculines que les garçons des activités dites féminines.

Concernant la problématique de la mixité dans le secteur de la petite enfance, malgré un certain nombre de programmes européens, la part d’hommes dans ces métiers culmine péniblement à 8,6% (en Norvège en 2012), quand l’Europe aurait voulu atteindre 20%. Ce secteur reste donc très majoritairement féminin.

La raison essentielle traditionnellement invoquée pour expliquer cet écart hommes/femmes serait un « habitus » profondément ancré qui associe les métiers de care à des métiers mal payés, peu considérés socialement et essentiellement féminins.

Malgré la schoolification du secteur depuis le début des années 2000 (la schoolification désignant une orientation des programmes des crèches vers plus d’apprentissage et moins de maternage), censée professionnaliser, revaloriser les métiers de la petite enfance et donc attirer plus d’hommes, le constat reste accablant. Une des problématiques majeures reste la relation au corps de l’enfant. Pour les enfants en bas âge, le corps est un outil d’apprentissage, de découverte du monde. Les enfants incarnent aussi ce qu’ils sont/doivent être au travers des soins corporels qu’on leur prodigue. Au travers de la relation au corps, les professionnel.le.s transmettent des valeurs, des représentations, c’est ce qu’on appelle la subjectivité incarnée. Or, les soins du corps, lorsqu’ils sont réalisés par des hommes, laissent tout de suite planer le soupçon de la pédophilie. Il n’est d’ailleurs pas rare que des parents s’opposent à ce que ces soins soient réalisés par des hommes. Mais alors, comment les hommes peuvent-ils trouver leur place afin de transmettre leur propre “subjectivité incarnée”?

D’une part on pense que leur investissement doit apporter une part plus virile dans la kita [équivalent des crèches en Allemagne], par exemple un plus grand intérêt pour le football et les jeux sportifs ou les travaux manuels et techniques. D’autre part on attend d’eux qu’ils répondent pas aux stéréotypes liés à leur sexe mais qu’ils agissent à égalité avec leurs collègues femmes et transmettent aux enfants une image élargie de la masculinité.

Difficile pour les hommes de se positionner. Pourtant plus d’hommes dans les structure d’accueil de la Petite Enfance aurait un impact positif sur plusieurs aspects : dans la relations aux enfants, bien sûr, notamment pour des garçons qui ne bénéficieraient pas d’une présence masculine à la maison ; dans la dynamique des groupes de travail, les équipes mixtes fonctionnant souvent mieux ; et dans la relations avec les parents, les pères s’impliquant plus dans la vie de la crèche lorsque des hommes y travaillent. Alors comment séduire les hommes ? Comment les attirer ?

Le Kolding College, un institut supérieur de formation pour les professionnels de l’éducation des jeunes enfants a supprimé les cours traditionnels sur les soins du corps et les a remplacés par des cours sur la nature et le sport. Depuis, ils ont remarqué que le nombre d’hommes qui s’inscrivaient à la formation a augmenté, de même que le nombre de décrocheurs a baissé.

Ici, on offre aux personnels hommes et femmes d’aborder le corps de façon différente, permettant aux hommes de « mieux travailler à leur manière en dehors du cadre maternel habituel. » La dimension physique est incarnée par les hommes comme par les femmes mais de façon différente, dans des sphères différentes. Offrir aux personnels masculins l’occasion d’investir ce champ à leur façon leur permet de trouver leur place. C’est également une richesse pour les enfants qui ont des occasions d’incarner leur corps de différente manières, selon ce que leur renvoient les personnels des deux sexes dans une diversité d’activités.

A l’échelle de l’Europe, les initiatives ne manquent pas autour de l’éducation égalitaire. Le livre revient sur deux de ces programmes.

Le programme La poupée de Timothée et le camion de Lison en Suisse romande est un programme de formation et de sensibilisation du deuxième Observatoire, institut de recherche et de formation sur les rapports de genre, créé en Suisse romande en 1998. L’organisation a émis un guide pratique destiné avant tout aux professionnel-le-s de l’enfance et aux étudiant-e-s, afin de leur permettre de décrypter les messages véhiculés au travers de leurs attitudes et de leurs paroles et de celles des enfants. Le guide doit servir de support de formation et permettre aux professionnel.le.s de prendre conscience de leur pratique qui peut être discriminatoire à l’encontre d’un sexe, d’en discuter au sein de l’équipe, de remettre en cause leurs comportements et d’envisager personnellement et collectivement des changements, afin de promouvoir de nouvelles pratiques éducatives avec une charte pédagogique qui tienne compte d’une éducation non sexiste. Ce qui est intéressant c’est que les professionnelles ont suivi la formation de bon cœur et sont revenues sur leur lieu de travail réconfortées car persuadées que ce qui leur avait été expliqué était déjà acquis :

Toutes les éducatrices s’accordent à dire que la journée de formation a été utile et intéressante. Néanmoins, elles estiment qu’elles avaient déjà abordé cette question dans le cadre de leur formation de base et se sentent déjà concernées par les questions de socialisation différenciée des filles et des garçons.

Persuadées qu’elles ont déjà intégré ces questions et qu’elles ne font aucune différence, elles prônent la liberté d’être, de jouer et de choisir pour tous les enfants, sans penser que ces enfants évoluent dans un groupe social contraint par les rapports de genre. Les encadrants pensent qu’en laissant les enfants choisir eux même leurs activités, ils choisissent uniquement en fonction de leur personnalité, et non en fonction de leur genre. C’est sans compter sur la pression du groupe : comment se sentira un garçon qui se retrouve seul dans un groupe de filles dans le coin dînette ? Comment sera accueillie une fille parmi des garçons jouant à la balle ? Dans un groupe, on laisse à chaque enfant la liberté de s’exprimer, mais on ne considère pas que dans notre système de genre, les petits garçons peuvent se permettre de s’imposer, d’accaparer l’attention, quand les petites filles se doivent d’être sages et effacées.Les enfants se conforment très tôt à ce qu’ils pensent être des attitudes socialement conformes. Par souci de neutralité, les personnels permettent en fait à la norme de perdurer au lieu de donner à la personnalité de chacun l’occasion de s’exprimer.

Le projet de la crèche pilote Marcel Bourdarias en Seine-Saint-Denis s’est basé sur un exemple suédois pour monter une crèche pilote sur la question de l’éducation égalitaire. Le projet s’est étendu sur plusieurs années, avec une importante de formation des éducateurs, formation basée sur des séquences filmées de leur propre comportement visant à permettre la prise de conscience. Les parents ont également été impliqués. Cette initiative montre que le laisser-faire ne suffit pas et que pour changer des comportements très ancrés, il faut faire preuve d’une démarche volontaire : proposer des temps de jeu mixtes mais également non mixtes, pour permettre aux garçons comme aux filles d’explorer des activités moins conformes à leur genre sans craindre le jugement des pairs et des adultes. Au travers d’ateliers pouponnage, musique, bricolage, cuisine, émotions, garçons et filles sont encouragés à explorer des activités plus ou moins conformes à leur genre. Les professionnel.le.s veillent particulièrement à ce que les filles puissent prendre la parole devant le groupe, bouger, affirmer leurs choix et à ce que les garçons puissent expriment leurs émotions par exemple. La démarche effectuée dans cette crèche, plébiscitée par tous les acteurs – parents, personnels, tutelle, enfants, semble aujourd’hui être l’approche à privilégier car elle s’appuie sur une auto-analyse concrète des personnels qui sont mis face à leurs propres contradictions (analyses de séquences filmées) avant de pouvoir s’en défaire et de s’engager pleinement dans une “pédagogie égalitaire active”.

Alors, après la lecture de ce livre, quel est le constat ? Du moins le mien ? La parole circule et c’est bien. Les associations agissent et c’est bien. Des livres paraissent, des formations sont organisées, des films sont réalisés. Des initiatives publiques voient le jour. Certains pays d’Europe voient le nombre d’hommes dans les métiers de la petite enfance augmenter. Tout cela est très bien. On constate quand même que malgré les bonnes volontés, la prise de conscience reste une étape difficile à franchir. Comme pour tout ce qui touche à l’égalité entre hommes et femmes, on a tendance à penser que le travail est fait, que le pire est derrière nous, qu’il ne reste que des détails. Le sujet irrite et agresse des professionnelles passionnées, convaincues de faire au mieux. A la crèche Bourdarias, il a fallu 7 ans pour passer du rêve à la réalité, c’est dire si c’est compliqué ! Bon, en même temps, ma fille ne va pas à la crèche. Mais quand je me souviens du nombre de cadeaux invariablement roses et/ou pailletés qu’elle a reçu pour sa naissance et les tout aussi nombreux “Merci” polis que j’ai prononcés, je me dis que le sujet est partout, et avant tout du côté des parents.

Ouvrage disponible au prêt dans la bibli des VI https://docs.google.com/spreadsheets/d/1RgUYpDhxJM2CEtnIBlhmk5FP4iOcR1U4ZGTWI0wsN98/edit#gid=0

Advertisements

4 réflexions sur “L’égalité des filles et des garçons dès la petite enfance [Bibli des VI]

  1. Le thème de l’égalité filles-garçons me tient aussi à coeur, et a été beaucoup discuté sur les Vendredis Intellos.
    https://lesvendredisintellos.com/2015/05/25/une-education-anti-sexiste-pourquoi-comment-dossier-thematique/

    Pas tellement en effet, je crois, sur le thème de la petite enfance, et de l’ominiprésence féminine dans cette tranche de vie des enfants, ce qui décuple l’importance des modèles masculins de l’entourage familial. (mais je n’ai pas lu tout le site !)

    Que la formation des personnes qui interviennent auprès des enfants, qu’elles soient hommes ou femmes, leur permette d’avoir conscience de leurs attitudes susceptibles d’enfermer les enfants dans un rôle, et de savoir comment y remédier, serait déjà un grand pas.

    Je crois que le livre « Du coté des petites filles » d’Elena Belotti est encore à bien des égards d’actualité.
    NB on le trouve encore en librairie, et certainement en bibliothèque

    • Oui, la prise de conscience est la première étape, mais c’est la plus difficile finalement. Et puis j’imagine que ça ne doit pas être simple pour les professionnels de jongler entre les parents qui ne veulent absolument pas que leurs petites filles soient des « garçons manqués » et ceux qui, au contraire n’attendent que ça ; entre ceux qui craignent l’homosexualité présumée de leurs petits choux à la première session dînette et ceux qui rêveraient de voir leurs garçons considérés autrement que comme des casse-cous. Si on rajoute à cela le fait qu’en plus d’être des professionnels de la petite enfance, ces personnes sont aussi des parents qui ont leurs propres convictions personnelles, ça en fait des choses à démêler !

  2. Pingback: Je boycotte les éditions Fleurus | Végébon

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s