Comment élever un enfant sauvage en ville ?

Lorsque Comment élever un enfant sauvage en ville, de Scott D. Sampson a été proposé aux groupes des chroniqueuses, j’ai été séduite par le titre et ai demandé aussitôt à le recevoir.

Pour le dire tout net, je m’attendais surtout à un livre amusant et un tantinet provocateur, et j’ai été étonnée d’y trouver une telle richesse. L’ouvrage est à la fois un guide pratique qui propose un large éventail de pistes pour donner le goût de la nature aux enfants en fonction de leur âge et une réflexion plus large sur la place de l’Homme dans la nature et le rôle de l’éducateur.

L’auteur, Scott D. Sampson, est un paléontologue renommé qui a grandi près des forêts de Vancouver, pas loin des tribus indiennes. Vous le connaissez peut-être déjà, il est le conseiller technique du dessin animé le Dino Train. Dès le premier chapitre, l’auteur explique sa vocation à partir d’un épisode de son enfance, celui de « la mare aux grenouilles ». Sa mère, désireuse de lui faire aimer la nature, l’avait un jour emmené dans une mare peuplée d’une infinité de têtards. Devant l’émerveillement de l’enfant, elle n’intervint pas lorsqu’il entra tout habillé malgré le froid dans la mare et le laissa jouer avec les têtards. Selon Scott D. Sampson, la joie intense de cette découverte, permise et provoquée par un adulte avisé, est l’événement fondateur de sa passion pour la nature. Et selon lui «  Plus d’enfants ont besoin d’avoir des têtards pleins leurs bottes ».

Comment élever un enfant sauvage en ville est une mine de conseils et de réflexions originales, étayées par de nombreuses références bibliographiques. On s’y perdrait un peu parfois, devant tant de réflexions politiques, philosophiques, écologiques, mais la lecture en vaut la chandelle. En particulier aussi car l’auteur a fait de sa passion d’enfant un métier. Devenu un scientifique renommé et cultivé, il a su faire grandir son enthousiasme initial, et le partager à d’autre.Ce récit d’expérience est déjà en soi une raison de lire le livre.

L’ouvrage s’articule autour de trois grands thèmes :

         La rupture du rapport entre l’humanité et nature

         Les modalités de notre connexion à la nature

        Comment aider les adultes à devenir des passeurs de nature alors même que notre propre rapport à la nature est parfois superficiel.

De façon préliminaire, on peut se demander ce qu’est vraiment la nature ? Est-ce de vastes espaces préservés, ou est-ce que la nature est partout et que nous y sommes inclus ? C’est évidemment cette dernière proposition que défend l’auteur. Tout petits, nous sommes attirés par la nature à laquelle nous nous sentons connectés. Tout au long de notre vie le contact, même limité, avec la nature nous apporte réconfort, santé et  plaisir. Beaucoup d’études citées par l’auteur rapportent ces bienfaits psychologiques, en particulier sur le stress la dépression et l’agressivité.

Scott D. Sampson expose en particulier le concept de topophilie. C’est l’idée que les humains nouent des liens particuliers avec le lieu et la vie qui les entourent, tendance héritée de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. A l’instar de l’attachement d’un nourrisson à sa mère, former un lien intime avec le lieu dans lequel nous vivons augmente nos chances de survie en nous permettant d’acquérir des connaissances approfondies et adaptées au terrain. L’attachement est ainsi plus fort s’il se met en place durant la petite enfance, et qu’il se produit dans un environnement local, et enfin s’il est favorisé par des mentors adultes. La topophilie serait une tendance innée renforcée ou découragée par les comportements culturels. Ainsi, on ne doit pas considérer la nature uniquement comme de grands espaces sauvages, protégés, et relativement inaccessibles à nos enfants en dehors des vacances scolaires, mais surtout comme notre lieu d’habitat fréquenté quotidiennement (le parc, les plantations d’un balconnet.. .). Par exemple, l’auteur raconte avoir appris le chant des oiseaux de son jardin avec sa fille. C’est une façon de développer,  par l’attention portée, notre empathie envers le milieu naturel.

Enfant jouant au bord d'un ruisseau

Nul besoin d’aller loin pour trouver un bout de nature

Le lien entre l’enfant et la nature grandira harmonieusement si sa construction fait appel à la triade intellect/émotions/valeurs. L’auteur rappelle que« le savoir donne le meilleur de lui-même lorsqu’il passe par notre tête mais aussi par notre cœur ». Il y ajoute  la liberté : le lien crée entre une personne et la nature ne pourra être que personnel et intime. Il est vain pour l’éducateur de vouloir le créer à la place de l’autre.

Ainsi, une fois ce lien d’amour à la nature crée, on peut faire confiance à l’enfant pour trouver des stratégies permettant de la protéger. C’est cette éducation qui se révélera beaucoup plus efficace que tous les discours alarmiste et injonctions sur l’écologie.

Le bouquin ne nous parle pas que de nature, il pose aussi de vraies questions politiques, en particulier sur l’école  qui « loin d’élever l’enfant sauvage en nous, se signale par la rare efficacité avec laquelle il le piétine ». Il constate que l’école « classique » favorise le carriérisme alors qu’une éducation par et sur le terrain pourrait faire la place à d’autres valeurs comme la communauté, la durabilité, la beauté.

Le passeur de nature doit alors trouver le bon tempo. Les parents et éducateurs n’ont pas à avoir de complexes si leur connaissances sont limitées. Si le passeur de nature était un animal de conte, il serait d’abord un coyote rusé, un mentor invisible. Il se signale d’abord par son enthousiasme et l’attention qu’il porte à celui qu’il guide. Il n’est pas forcément un spécialiste  et sait toujours distribuer ses connaissances avec parcimonie. Il respecte et nourrit  la propension innée des jeunes enfants à voir la nature comme un être vivant et sait faire grandir chez eux le sentiment d’interconnexion.

Ainsi la boîte à outils du passeur de nature ressemble à un coffre aux trésors :

       Le conte, les histoires, et en particulier les cosmogonies. 

        Le rapprochement à un club de nature, l’entraide avec d’autres parents

        Le respect du besoin naturel qu’ont les enfants de jouer librement à l’extérieur

        L’instauration des rites de passage

        L’encouragement de l’intérêt des enfants pour les collections : Utiliser l’appareil photo,  les cueillettes

        Les jeux (le livre en propose quelques uns), les sorties nocturnes, se fabriquer un poste d’observation

        Les nouvelles technologies (les applis géocache, les appareils photos numériques…), s’avèrent en définitive de précieuses aliées dans la découverte. L’auteur cite d’ailleurs Richar Louv « plus nos vies deviennent High Tech plus nous avons besoin de nature » .

Le dernier conseil, celui qui résume bien le propos du livre, est tout simplement de retomber amoureux. “au fond le passeur de nature joue les entremetteurs en aidant les enfants à tomber amoureux de la nature. A leur départ dans la vie, ils sont tous portés vers elle, par un attachement inné. Mais cet amour s’entretient, sous peine de s’étioler, de disparaître et d’être oublié. Les enfants tendent à valoriser et à chérir ce que nous mêmes nous valorisons et chérissons. Aussi le plus sûr moyen d’élever un enfant sauvage consiste-t-il à réensauvager notre esprit et à retomber amoureux de la nature. Ménagez-vous des moments dans les espaces sauvages ou semi-sauvage, ne s’agirait-il que d’un simple pique nique au parc local. Faites de la nature une priorité, pour vous et pour les enfants que vous aimez. Marquez le pas et prenez le temps de vous détendre et de réfléchir. Elargissez votre conscience de l’environnement et parlez de la beauté qui vous entoure -les nuages, les fleurs, les arbres, les oiseaux.Si vos donnez l’exemple, les enfants suivront”.

J’ai vraiment adoré Comment élever un enfant sauvage en ville. D’une part parce que son contenu est riche est original. D’autre part parce que l’auteur réussit à donner envie d’être passeur de nature, alors même que notre propre connexion à la nature laisse parfois à désirer. Ceux qui ont aimé le film Demain seront peut-être séduits par cette lecture car le cheminement est très comparable. Je vous invite vivement à lire et à le faire lire (il est disponible dans la bibliothèque volante des Vendredis Intellos, ainsi que, sur le même thème, le livre de Marie Gervais).

Kelissen 

 

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2 réflexions sur “Comment élever un enfant sauvage en ville ?

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