A quoi servent les vacances ?

C’est le titre d’un article du journal du CNRS paru l’an dernier, qui a recirculé récemment, et m’a inspiré bien des questions sur ce temps entre parenthèses pendant lequel beaucoup d’entre nous changent complètement de vie.

Si les congés payés sont une invention relativement récente, ce temps n’a jamais été inactif, et le serait de moins en moins.

Il s’agirait aussi d’une « conquête récente », et d’un « facteur d’intégration sociale ».

 

Le concept de vacances

Mais au fait, ce concept de vacances qui paraît évident à nombre d’entre nous , d’où vient-il ?

Le Larousse nous indique que les vacances se définissent comme :

Période d’arrêt légal de travail dans les écoles, les universités, fixées selon un calendrier.
Période légale d’arrêt de travail des salariés, pendant laquelle de nombreuses personnes se déplacent : Avoir cinq semaines de vacances.

 

Selon wikipédia,

Le concept des vacances est lié à l’apparition des civilisations urbaines, contrairement au monde agricole qui, à cause du climat, ne dicte pas un rythme de travail continu tout au long de l’année. Au Moyen Âge, il existait déjà en Europe de l’Ouest des « vacances » qui correspondaient à la période des moissons en été où les universités fermaient pour permettre à tous d’aller travailler aux champs.

Au XIXe siècle, les vacances se répandent dans toute l’aristocratie et la bourgeoisie d’Europe occidentale. Elles correspondaient donc la période où les classes supérieures de la société quittaient leurs demeures principales (elles les laissaient vacantes) pour rejoindre des résidences secondaires, profiter de la nature (le romantisme est à son apogée) ou des bienfaits du climat marin ou montagnard pour la santé.

Les Britanniques, dont l’économie était la plus florissante au monde, ont été les premiers à se tourner vers les stations balnéaires, d’abord sur leurs côtes, puis de l’autre côté de la Manche (à Deauville, Dinard, etc.) puis enfin dans le sud de la France, sur la Côte d’Azur (la Promenade des Anglais à Nice doit son nom aux nombreuses résidences où les Britanniques venaient passer les mois d’hiver) mais aussi à Biarritz.

À partir de la fin des années 1940, avec l’apparition des congés d’été, les vacances deviennent au contraire un moment où l’on bouge, où l’on voyage. Avec l’essor de la publicité, les vacances deviennent incontournables bien qu’elles restent inaccessibles à environ un foyer sur trois en 2009 en France. Quelques dates importantes en France : 1936 (les premiers congés payés, 2 semaines, introduits par le gouvernement du Front populaire, 1956 (3e semaine de congés payés), 1969 et 1981 (4e et 5e semaines, respectivement).

Donc en premier lieu, il ne s’agissait pas de farniente, mais que les élèves des universités puissent participer aux travaux des champs en été, et notamment aux moissons.

Ce principe  a été conservé lorsque l’école a été rendue obligatoire en 1882 pour les enfants ayant entre 6 ans et 13 ans. A noter qu’à l’époque pouvaient être « dispensés d’une des deux classes de la journée » les élèves « employés de l’industrie ou dans l’agriculture » ! (voir texte de loi ici).  Ne pas aller à l’école ne signifiait donc en rien être oisif !!

 

Une conquête sociale ?

Les sociologues s’entendent sur le fait que le droit aux vacances effectif pour tous date des années 50 – 60.

Voici un résumé de Laure Célérier, « Bertrand Reau, Les Français et les vacances. Sociologie des pratiques et offres de loisir », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2011, mis en ligne le 15 juillet 2011

 Les classes populaires, quant à elles, ont longtemps eu un temps libre restreint, étant de toutes façon soupçonnées d’utiliser ce temps libre à des fins peu avouables de débauche et d’alcool. Alors que la loi sur les congés payés est votée en 1936, l’extrême droite bourgeoise fustige les « salopards en casquette » gambadant allègrement dans tout le pays. Néanmoins, les départs en vacances ne connaissent une forte hausse que depuis les années 1960, après la mise en place de la troisième, puis de la quatrième semaine de congés payés, en 1956 et 1969. Le tourisme populaire se développe par l’intervention des syndicats, des associations, des entreprises et de l’Etat, dans un contexte de planification économique. Le tourisme est perçu comme une industrie méritant le soutien de l’Etat. Néanmoins, si les initiatives se multiplient, permettant le soutien économique du secteur touristique ainsi que le développement de l’aide aux vacances, les interventions publiques ne prennent pas de forme centralisée et cohérente, et l’on ne peut représenter les années 1960 et 1970 comme un âge d’or du tourisme social.

Loin de moi l’idée de remettre en cause ce droit aux vacances.

Mais j’avoue que je m’interroge de plus en plus sur ce besoin d’un temps de rupture avec nos occupations quotidiennes. Comment se fait-il que nous en éprouvions une telle nécessité ? Ne serait-il pas préférable d’être bien dans sa vie « de tous les jours » ?

Par ailleurs l’universalité de ce nouvel accès aux congés payé est très discuté.

Témoin l’extrait de cet article de Christophe Guibert, « Jean Viard, Le Triomphe d’une utopie. Vacances, loisirs, voyages : la révolution des temps libres », Mondes du Tourisme [En ligne], 11 | 2015, mis en ligne le 01 décembre 2015 (Christophe Guibert est maître de conférence en sociologie à l’université d’Angers, Jean Viard est directeur de rechercheà Sciences Po, notamment sur le thème des vacances)

Les transformations sociales et historiques de l’usage du temps libre font par exemple dire à Jean Viard que la société du XXIe siècle est une “société de transhumance” (p. 421) où “la culture du temps libre et des vacances, cet art du voyage, sont un atout majeur des sociétés européennes” (p. 426). Il en résulterait “la naissance d’un individu libre, propriétaire de son temps et acharné à inventer l’habiter d’un monde dorénavant fini”. Cette posture place l’auteur dans une perspective bourgeoise, teintée d’angélisme. Si, à plusieurs reprises, Jean Viard rappelle le taux de non-départ en vacances dans la population française (40 %), les raisons en sont confidentiellement évoquées et sont exclusivement associées aux capacités économiques modestes des non-partants, ainsi qualifiés de “pauvres”. L’auteur fait fi des enquêtes (de l’Insee, par exemple) selon lesquelles la sédentarité peut aussi constituer un choix. Le tourisme et le temps libre auraient “bouleversé” les structures sociales et “la société” au point que l’on puisse parler de “mise en voyage du monde” (p. 430). Rappelons tout de même que ce qui structure une trajectoire individuelle, ce sont davantage l’école (le diplôme) et le travail (emploi stable) que la réflexion sur l’occupation de son temps libre (cf. nombre de travaux en sciences sociales, et notamment ceux de Robert Castel). Jean Viard n’hésite d’ailleurs pas à affirmer, sans élément de preuve et sans argumentation, que “des voyages aideraient [les jeunes] certainement à s’intégrer beaucoup mieux dans la société actuelle que bien des formations et des stages”.

Plus factuellement une publication de l’Observatoire des Inégalités « qui va partir en vacances? » montre que le départ en vacances est conditionné à la fois par les revenus, et par le mode de vie. (82% des cadres partent en vacances, contre 47% des ouvriers). La cause de non départ évoquée reste malgré tout majoritairement financière.

A noter aussi que depuis la crise de 2008, les personnes gagnant moins de 1200 Euros pas mois n’ont pas retrouvé leur taux de départ en congés de la fin des années 90 (cliquer pour agrandir le schéma ci-dessous)

taux_depart_conges

Un autre schéma publié par l’Insee avec des chiffres datant des 2013, montre que parmi les français qui partent en vacances , 66,7% séjournent en « hébergement non marchand », c’est à dire, en résidence secondaire, chez des amis ou dans de la famille.

Selon l’article de journal du CNRS dont je suis partie, le fait de ne pas partir en vacances serait marginal.

Je ne sais pas si on peut réellement qualifier de marginale 40 % de la population ! (selon les chiffres 2014, 60% des personnes sont parties en vacances)

 

Distinguer vacances et tourisme

Mais « être en vacances » n’est pas obligatoirement synonyme de « faire du tourisme », et bien heureusement, il n’est nul besoin d’être fortuné pour passer de bons moments avec des proches ou des amis.

C’est un temps pendant lequel chacun est plus détendu, où les enfants oublieront leur état d’élève pour révéler et faire reconnaître par leur famille d’autres parts d’eux-mêmes.

Que les enfants partent en famille, chez leurs grands-parents, ou fréquentent un centre de loisirs, ils expérimentent d’autres occupations , d’autres relations, c’est ce qui est évoqué dans l’article assez complet de Florence Pagneux, « Un temps pour l’ailleurs », L’école des parents 4/2011 (N° 591) , p. 18-23 

Les vacances sont un temps de l’affectif, un temps qui reste dans nos mémoires, et construit notre identité.

Cela n’a pas forcément grand chose à voir avec la consommation touristique ou les nuitées en « hébergement marchand ».

Nos vacances de cette année n’ont pas beaucoup différé de celles que je décrivais l’an dernier ici.

Cette année , je n’ai pas vraiment eu le temps de faire des cookies maison ! Par contre nous avons fréquenté assidument la bibliothèque : les vacances, c’est aussi avoir du temps pour lire !

Nous avons admiré les vieux gréments aux fêtes maritimes de Douarnenez. Ces fêtes sont organisées par une association et mobilisent environ 700 bénévoles, c’est un bel exemple de réalisation collective.  Nous y avons visité une réplique du Nao Victoria, le seul bateau qui est revenu de l’expédition Magellan, et bien que nous n’ayons pas navigué dessus, c’etait un contact assez concrêt avec cette incroyable aventure d’une autre époque.

Nous avons aussi visité le Conservatoire National Botanique de Brest  et admiré toutes sortes de plantes exotiques qu’on n’imagine pas pousser en France (A noter que l’accès au jardin botanique lui-même est gratuit, seul l’accès aux serres est payant.)

Et coté gourmandise nous avons appris comment sont cultivés les pommiers à la Maison du cidre, et je n’imaginais pas que c’était aussi compliqué (au moins trois greffes par arbre, des espèces de pommes différentes sur chaque parcelle sinon la pollinisation ne se fait pas !)

 

En guise de conclusion

Les sociologues ont beau être unanimes sur la nécessité des vacances, je ne peux m’empêcher de penser que si nous avions des vies plus équilibrées, nous n’en aurions pas à ce point besoin.

C’est le droit à une vie saine pour tous qu’il faut conquérir.

Et il y a du boulot …

 

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2 réflexions sur “A quoi servent les vacances ?

  1. Merci de cet article !
    Pour ma part, je me demande si les vacances n’ont pas une valeur en soi, même si la qualité de vie le reste de l’année est bonne : possibilité de vivre ailleurs éventuellement, autrement, à un autre rythme… En somme, je pense que les vacances sont précieuses justement parce qu’elles ne sont pas l’ordinaire. Je souscris donc particulièrement au passage qui dit que les vacances sont le temps de l’affectif.
    Anne-Cé

  2. La tourisme semble même être en passe de devenir un véritable fléau partout où il s’accroche. Venise est par exemple une ville dont les fondations sont en piteux état avec les hordes de touristes qui s’y rendent chaque année. L’évasion, ça peut aussi se passer dans la tête, et dans la proximité d’autrui.

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