IVG médicamenteuse : la pomme de discorde

Le 6 juin dernier, on annonçait dans le Huffington post et ailleurs l’autorisation donnée aux sages-femmes de réaliser certains vaccins, ainsi que les IVG médicamenteuses, assorties d’un arrêt de travail de 4 jours renouvelable une fois.

Selon l’article du Huffington Post, la ministre de la santé, Marisol Touraine, déclarait en janvier 2015 :

« Je veux garantir à toutes les femmes qu’elles pourront trouver à côté de chez elles un moyen d’avorter si elles le souhaitent, et avoir le choix entre les méthodes utilisées ».

Cette proposition a donc été suivie d’effet puisque le décret est paru le 5 juin dernier, suite au vote de la loi Santé le 28 septembre 2015. On notera avec profit que le délai entre la loi et le décret est beaucoup plus court que celui qui a séparé la loi sur l’expérimentation des maisons de naissance et son décret (9 mois au lieu de 20 mois).

Dans l’article, Fabienne Keller, du parti Les Républicains, indiquait lors du vote de la loi, que :

« Permettre aux sages-femmes de pratiquer l’IVG médicamenteuse permettra ainsi d’améliorer l’accès des femmes à ce type d’IVG en France, à proximité de chez elles ».

Cette décision produits deux effets : elle rend plus facilement accessible l’IVG aux femmes qui en ont besoin ; elle étend le champ de compétence légal des sages-femmes.

La raison politique annoncée pour le vote de cet amendement de la loi Santé fut bien sûr l’amélioration de l’accès des femmes à l’IVG. On le sait, l’IVG a beau être légale depuis 40 ans, 6 000 femmes sur 200 000 continuent de partir chaque année à l’étranger pour avorter, en raison de la disparition progressive des services d’orthogénie dans les cliniques et les hôpitaux, ainsi que des difficultés rencontrées par les plannings familiaux. En novembre 2014, le journal télévisé pointait d’ailleurs du doigt ces difficultés, avec 130 centres de planning familial fermés en 10 ans. Il fallait donc, pour garantir ce droit à l’IVG, trouver des solutions. Étendre aux sages-femmes la pratique de l’IVG médicamenteuse constitue l’une des solutions, puisqu’il y a environ 20 000 sages-femmes en France (source) et que prendre rendez-vous avec un•e sage-femme libéral•e est aujourd’hui aussi facile et parfois plus rapide qu’avec un•e gynécologue. Quand on y ajoute la dimension non pathologique du rapport entre la patiente et le/la sage-femme, on comprend à quel point cela peut rendre la démarche plus aisée, car moins dramatique, pour les femmes victimes de grossesses non désirées.

Le deuxième effet, collatéral pourrait-on dire, de cette décision, est le renforcement du champ d’action des sages-femmes. C’est une profession médicale à compétence définie (et non « restreinte », comme on peut parfois le lire ailleurs). Les sages-femmes ont depuis longtemps de droit de prescrire,  de donner des arrêts de travail dans le cadre du suivi de grossesse, etc. Avec ce décret, on élargit les possibilités (IVG médicamenteuse, arrêt de travail lié et vaccination) pour des professionnel•le•s très longtemps cantonné•e•s à des missions largement en-deçà de leurs compétences réelles.

Voici une autre citation tirée de l’article du Huffington Post :

« Ce n’est pas le seul pouvoir acquis par la profession, le décret explicitant qu’elles peuvent aussi vacciner l’entourage de la mère et du nouveau-né. »

Je mets en gras le mot pouvoir. Car c’est de cela qu’il s’agit, et d’un jeu vieux comme le monde : le jeu de pouvoir. Certain•e•s d’entre vous l’auront peut-être remarqué : ce décret ne fait pas l’unanimité. En particulier au Syndicat des Gynécologues et Obstétriciens de France (SYNGOF), qui a immédiatement critiqué, dans ce communiqué, la possibilité donnée aux sages-femmes de proposer un arrêt de travail suite à l’IVG, arguant de leur supposée incompétence dans le domaine.

Puis sur sa page Facebook, pour illustrer le point du vue du syndicat, une des représentantes du SYNGOF s’est fendue d’un communiqué d’un goût douteux sur l’inutilité de proposer un arrêt de travail aux femmes qui font une IVG médicamenteuse. D’un goût douteux, parce qu’elle le justifie en le transformant en argumentaire pour l’égalité homme-femme.

De nombreuses réactions et critiques ont inondé le SYNGOF, en particulier sur les réseaux sociaux. De la part des sages-femmes bien sûr, mais aussi de la part de patientes ulcérées, de médecins, de journalistes et de féministes. A tel point que le SYNGOF a publié un autre communiqué visant à mettre fin à la polémique. Qui, si c’est possible, trouve le moyen d’envenimer la situation.

Voici un petit tour d’horizon des réactions.

  • Le relent des assertions de Mme Paganelli était tellement nauséabond que Marina Carrère d’Encausse et Michel Cymès ont envoyé un carton rouge au SYNGOF via leur émission télévisée Le magazine de la santé.

 

  • 10 Lunes, sage-femme et blogueuse, a réagit deux fois. La première fois, elle répondait au communiqué du SYNGOF sur son site web critiquant le droit donné aux sages-femmes de prescrire un arrêt de travail :

Le Syngof aurait-il souhaité que nous ne puissions signer cet arrêt, histoire de faire payer leur outrecuidance aux femmes osant s’adresser à une sage-femme  ?

Comme chaque fois, le $yngof rame et tente de tirer sur les sages-femmes $an$ que ça re$$emble à du corporati$me, en appelant pour cela à la $anté de$ femme$.

La deuxième fois, ce fut 3 jours plus tard, lors de la parution du poste de Mme Paganelli sur la page facebook du SYNGOF :

La dame, elle a qu’à choisir de faire son IVG le week-end ou alors poser un jour de congé.

NDLR : Ben c’est comme quand tu as la grippe hein, tu poses des jours de congé.

Et pourquoi éviter l’arrêt de travail ?
Pour ne pas avoir à donner d’explications à ton employeur.

NDRL : Ben oui quand t’as la grippe, tu reviens, t’as le nez qui coule, ça permet de te justifier. Apres une IVG, c’est pas ton nez qui coule alors ça justifie rien.

 

  • Martin Winckler (Marc Zaffran de son vrai nom) a publié en commentaire du fameux post sur Facebook de Mme Paganelli :

« Ce que vous écrivez ici montre que beaucoup de gynécologues français.e.s n’ont pas pour mission de soigner ou d’assister les femmes, mais d’appliquer des valeurs et des normes qui n’ont rien à voir avec la vie et les besoins des citoyen.ne.s. Un arrêt de travail ne peut pas être décidé a priori. C’est la femme qui sait en quoi une IVG perturbe ou non sa vie, et c’est à elle de dire ce qui rendra les choses confortables. Ce qu’on accorde aux hommes qui ont un lumbago ou une colique néphrétique (de dire s’ils se sentent capables ou non de retourner au boulot), les femmes y ont droit elles aussi. Et ce n’est pas aux médecins de définir a priori ce qu’un AT pour IVG doit être. Sauf s’ils se considèrent d’abord comme des flics ou des juges, et non comme des soignants. Votre position sur le sujet n’est pas seulement dénuée d’empathie, elle est aussi profondément réactionnaire. Félicitations. »

 

  • Marie-Hélène Lahaye, auteure du blog Marie accouche là a elle aussi, comme Dix lunes, réagi deux fois. La première fois, elle évoque le sexisme et la misogynie du Syndicat. Elle détaille pour le profit de tous – et en particulier des membres de ce syndicat de… gynécologues (!) le déroulé d’une IVG médicamenteuse :

L’absorption de cette médication [les pilules prescrites pour l’IVG – NDLR] produit d’intenses douleurs abdominales et une perte de sang et de caillots très importante pendant plusieurs heures. Les femmes se trouvent souvent dans la situation où, en larmes, elles vident leurs boyaux en recouvrant d’hémoglobine et de membranes diverses la cuvette des WC, parfois pendant une grande partie de la nuit. Comment peut-on alors leur imposer de retourner travailler dès le lendemain matin, en les obligeant à masquer l’impact psychologique du parcours du combattant qu’est souvent l’IVG, la fatigue et les secousses émotionnelles de ce qu’elles ont subi la veille ? Et comment ose-t-on les contraindre à interrompre régulièrement leur activité professionnelle pour tapisser, par d’abondantes pertes de sang, la cuvette des WC de leur patron pendant les jours qui suivent l’expulsion ? En quoi est-ce défendre l’égalité des femmes avec leurs collègues masculins qui peuvent s’absenter pour un simple refroidissement, de les forcer à travailler dans de telles conditions ? Et quand bien même une femme souhaiterait reprendre son travail le lendemain de son avortement, elle dispose de la liberté de ne pas remettre son certificat médical à son employeur. Refuser par principe un arrêt de travail à des femmes qui avortent revient non pas à leur garantir l’égalité professionnelle avec les hommes, mais à les punir encore plus pour leur choix de l’IVG.

Et d’ajouter in fine de son article :

A la décharge d’Elisabeth Paganelli, si soucieuse de l’égalité entre les femmes et les hommes, il est vrai qu’aucun homme n’a jamais demandé un arrêt de travail pour son IVG.

La deuxième fois, Marie-Hélène Lahaye commente le second communiqué du SYNGOF, censé apaiser la polémique. On en ricane encore dans les chaumières (mode ironique on) :

Donc, si nous résumons la pensée du SYNGOF, les femmes ont la liberté de choisir le jour qui leur convient le mieux, en fonction de leurs propres contraintes, mais à condition que cette date:

(1) soit un jour férié,

(2) tombe avant la 5ème semaine de grossesse

(3) soit convenue par le gynécologue.

Les femmes que nous sommes ne peuvent qu’admirer l’étendue des libertés que ces praticiens, dans leur grande mansuétude, sont prêts à nous accorder, et l’importance des mesures qu’ils prennent pour nous faciliter l’accès à l’IVG.

Et de poursuivre :

Je cite : « Le SYNGOF souligne qu’un adulte accompagnant doit obligatoirement être présent le jour du saignement. Faut-il prévoir un arrêt de travail pour l’accompagnant dans ce cas ? »

[…] Aucune loi n’impose la présence d’une personne près de la femme qui avorte. Il est en revanche recommandé que la femme ne soit pas seule lorsqu’elle absorbe ses médications, afin qu’elle puisse plus facilement rejoindre une structure hospitalière si une complication ou une hémorragie se déclarait. Le terme « obligatoirement » est très révélateur de la toute-puissance que les médecins veulent s’arroger au point d’imaginer que leurs décisions ont force de loi, et réduire encore plus les marges de manœuvre des femmes par des interdits et obligations non explicités.

Le SYNGOF poursuit dans sa méconnaissance de la physiologie des femmes, en évoquant « le jour du saignement ». Les gynécologues ignorent donc qu’une IVG produit chez la plupart des femmes non seulement d’intenses saignements et l’évacuation de caillots le jour de l’IVG, mais également des pertes très abondantes, parfois accompagnées de douleur, pendant les jours qui suivent. C’est précisément la raison pour laquelle il est judicieux que les femmes puissent bénéficier d’un arrêt maladie de quelques jours afin qu’elles ne soient pas contraintes d’interrompre à tout bout de champ leurs activités professionnelles pour tapisser de sang la cuvette des WC de leur patron. Alors qu’il s’agit du cœur de la polémique, le SYNGOF ne se prononce pas sur ces jours supplémentaires.

 

  • Enfin, Clara de Bort, directrice d’hôpital, a elle aussi réagi dans un article publié mercredi dans le Plus du Nouvel Obs.

Malgré [le] haut niveau de formation des sages-femmes françaises, reconnu en Europe et dans le monde, malgré le fait que les enseignants (bien souvent) et directeurs pédagogiques (exclusivement) sont des gynécologues-obstétriciens, malgré le fait que l’IVG médicamenteux est un acte parfaitement connu et maîtrisé, les gynécos sont inquiets que les sages-femmes puissent ainsi prendre en charge ces actes.

[…]

Une IVG, au-delà d’un acte médical, c’est un événement pour la femme. Un événement qui génère des désagréments que seule la femme vit, dans sa chair. Un événement qui fait marquer un temps d’arrêt, qui interrompt le décours de sa vie personnelle, sexuelle, sentimentale.

Un événement qui met nécessairement face à sa vie amoureuse, sa vie familiale, les enfants que l’on a, les enfants que l’on aura, les enfants qu’on ne veut plus, les enfants que l’on aurait bien aimé avoir mais pas maintenant, pas avec lui, pas avec ce boulot, cette promotion, cette mutation, ces vieux parents, ce compte en banque.

Alors quand on a tout ça dans la tête, aller pointer à l’usine, supporter les clients au guichet, défendre un dossier en réunion, sur fond de crampes et de grosses garnitures dans la culotte, ce n’est pas… vraiment raisonnable.

Et d’ajouter :

Mme Paganelli indique, sans être démentie par son syndicat :

« Si on considère que la femme est l’égale de l’homme au sein du travail et qu’elle puisse enfin être payée comme l’homme et avec égalité, il faut que les professionnels de santé évitent les arrêts de travail injustifiés à leurs patientes. »

Il existerait donc semble-t-il une relation de cause à effet entre le fait que les femmes sont moins payées que les hommes et le fait qu’elles sont absentes. D’où l’importance, pour le bien de l’égalité, de cesser d’octroyer des congés maladie injustifiés. Quel désastre…

Sur le fond, c’est pourtant exact, les femmes sont davantage touchées par l’absentéisme que les hommes. Elles sont davantage touchées par les jours de carence par la même occasion, et sont aussi davantage touchées par le temps partiel. Mme Paganelli semble méconnaître que si les femmes sont davantage touchées par l’absentéisme c’est précisément parce que leurs conditions de travail sont moins bonnes que celles des hommes d’une part, et parce que ceux-ci ne s’arrêtent pas autant qu’elles pour s’occuper des enfants malades. Faire porter aux femmes la responsabilité de l’inégalité salariale qui les frappe, ce n’est pas seulement honteux, c’est carrément grossier

 

Merci d’avoir lu jusqu’ici. Il m’était impossible d’évoquer cette avancée sociale et médicale qu’est la pratique de l’IVG médicamenteuse par les sages-femmes sans la relier aux réactions qu’elle a suscitées.

Ces réactions témoignent de la tension permanente qui entoure les femmes lorsqu’il s’agit de la maîtrise de leurs corps et de leurs vies. Une tension qui se manifeste à travers les prises de position d’un corps de métier aux dépends des femmes, mais aussi aux dépends d’un autre corps de métier. Le premier historiquement peuplé d’hommes, le second de femmes. Le premier jouissant d’un prestige et d’une reconnaissance sans partage dans le monde scientifique et dans la vie publique, le second souvent renvoyé à la sphère de l’intimité féminine, fantasmé comme ayant des compétences floues issues d’une tradition orale séculaire et d’un empirisme sauvage.

Ce qui est totalement faux, comme nous le rappelle Clara de Bort dans son article :

En France la sage-femme est, rappelons-le, une profession médicale (et non paramédicale), titulaire d’un diplôme d’État sanctionnant 5 années d’études en écoles de sages-femmes, rattachées aux universités de médecine.

Là où les directeurs pédagogiques des écoles infirmières (les Ifsi) sont naturellement des infirmiers, le directeur pédagogique de chaque école de sage-femme reste encore, par une bizarrerie peu étrangère au paternalisme, obligatoirement un gynécologue-obstétricien (un homme, d’ailleurs, dans 100% des cas).

On peut voir dans cette actualité une forme tardive et larvée de lutte des genres dans une société patriarcale – et ce, sans capilotractage excessif. J’y vois aussi, pour mon compte, une preuve que ce syndicat de médecins se crispe sur un sujet qui devrait pourtant faire l’unanimité tant il étend et démocratise encore plus le soin aux patientes ; une crispation en forme d’obscures querelles de clocher, qui devraient pourtant se placer loin, très loin derrière l’impératif de l’accessibilité des soins et, partant, de la santé publique.

4 réflexions sur “IVG médicamenteuse : la pomme de discorde

  1. Merci pour cette très bonne synthèse! J’avais suivi la polémique et lu tous les articles cités, mais de les voir tous réunis donne encore plus de poids !
    On constate donc encore une fois que rien n’est acquis et que les querelles de clocher sont au détriment de la santé, publique en générale, des femmes en particulier. Heureuse tout de même de voir toutes ces réactions salutaires, et de tous bords.

  2. merci pour cet article complet sur cette actualité révoltante. Que ce genre de propos, publiques (de mme Paganelli et du SYNGOF) existe encore en France en 2016 est absolument ahurissant bien que pas si surprenant que ça. Ca montre l’étendue du chemin qui reste à faire et c’est assez révélateur du positionnement « groupal » de médecins gynécologues, donc spécialistes des femmes et de leur système reproducteur, vis à vis de leur coeur de métier.

    Il me semble plus que vital maintenant qu’il y ait des actions massives de formation à l’écoute des professionnels de santé car savoir écouter n’est pas inné, n’est absolument pas mis en place pendant leurs études – ni dans l’enseignement reçu ni dans leur expérience d’étudiant.e – et changerait fondamentalement le rapport aux patient.e.s et aux soins.
    Beaucoup sont encore coincés dans le système « bourreau – sauveur – victime » historique, ce qui conduit au genre de pensée produite dans cette affaire, mas il est plus que temps d’en sortir et de passer à des modes de positionnement réellement non jugeants et respectueux de chacun. Ca devrait poyr le coup être la vraie base du métier de soignant, toutes branches confondues.

    Notons au passage la réaction positive de la ministre de la santé, reprise dans le billet de Marie-Hélène Lahaye sur son blog « Marie accouche là ».

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