Questions de bienveillance

Chers lecteurs et lectrices des VI,

Je me lance ici dans un ambitieux projet : celui de partager avec vous, petit à petit et de manière accessible le contenu de mon mémoire de master portant sur la bienveillance dans l’éducation (nationale)… En effet, je suis jeune professeure des écoles, qui a passé de nombreuses années dans les pays nordiques où la bienveillance envers les enfants est un trait de société. Quel choc culturel en retrouvant la France et son système éducatif !

Vous lirez dans ce succédané de master de l’histoire de l’éducation en France, de la neurobiologie comme de la communication-non-violente… Bonne lecture !

 

Etymologie et définition de la bienveillance

Le mot bienveillance vient du latin ‘benevolentia’, traduit par le même mot en anglais. Bene-volent : qui veut bien faire. Par extension toute personnelle : qui veut faire de son mieux, pour le bien-être de l’autre, pour soi-même. Vers 1175 on parle de bienvoillance, soit « une disposition favorable envers quelqu’un ». En 1680, c’est « une disposition favorable d’un supérieur envers un inférieur » (Unité de recherche Analyse et Traitement Informati).

Le dictionnaire Robert[1] en garde la substance: « qui a de la bienveillance », laquelle est un « sentiment par lequel on veut du bien à quelqu’un, voir altruisme » ; mais aussi « disposition favorable envers une personne inférieure (en âge ou mérite), voir bonté, indulgence ». Aujourd’hui la définition commune portée par le portail collaboratif de wikipédia est celle d’une « Disposition généreuse à l’égard de l’humanité. Qualité d’une volonté qui vise le bien et le bonheur d’autrui ».

Lorsque je parle de bienveillance à d’autres étudiants des métiers de l’éducation ou à des personnes lambda, les réactions sont contrastées. Il y a ceux que cela touche, qui voudraient une école plus humaine, selon leurs termes récurrents. Il y a ceux qui me regardent avec un air contrit, et me traitant à mi- mot d’hippie utopiste et laxiste, me disant que je vais me faire marcher sur les pieds et qui me tiendraient presque de responsable des enfants-rois comme du vau-l’eau de la société.

Or, lors d’un enseignement à la fac, en réfléchissant en groupe aux mots-clefs associés au concept d’autorité[2], la bienveillance est apparue comme une composante majeure, c’est un garde-fou qui permet de ne pas sombrer dans l’autoritarisme. J’en ai fait une carte-mentale pour mettre en lien les concepts : la bienveillance, l’exigence, la rigueur et la fermeté sont autant de composantes du cadre, lequel permet aux enfants de se structurer.

concept d'autoritéFigure 1 : tentative de définition du concept d’autorité

Nous avons plus spécifiquement défini la bienveillance en milieu scolaire comme l’élément qui permet à chaque enfant de progresser dans ses apprentissages en s’épanouissant. L’exigence et la bienveillance s’associent pour donner la différentiation : être exigeant envers les enfants à la mesure juste de leur capacités individuelles. Elles s’associent aussi pour permettre la confiance, où une nouvelle fois chaque individu est respecté dans sa différence, tout en respectant la cohérence du groupe et l’esprit de justesse donné par le cadre. Ainsi, confiance, différentiation et cadre sont des composantes d’une autorité juste, antithèse de l’autoritarisme qui n’est que rigueur dans sa dureté extrême et sa sévérité.

La différentiation prend corps dans le cadre de la vie de classe quand il y a un espace, un champ où chacun à une place particulière, une latitude quant à l’expression de ses besoins et une ouverture à ses capacités. Par exemple, face à un élève de ma classe de CE2 qui débordait d’enthousiasme et avait du mal à lever la main avant d’intervenir, rien ne servait de se braquer et de le clouer au pilori car la règle était qu’il fallait attendre d’être interrogé pour intervenir en classe. Nous avons travaillé ensemble, dans une relation de confiance, à ce qu’il prenne conscience de son comportement et de son impact sur les autres élèves et qu’il trouve les ressources pour respirer un grand coup alors même qu’il voudrait tellement partager sa réponse. Et, parce qu’il avait confiance en ma réaction et mes rappels, et que j’avais confiance en ses efforts, nous sommes allés à son rythme avec des tentatives, des oublis et des succès. Il y a, outre cet enfant, d’autres pour qui lever la main n’est pas un souci, d’autres encore qu’il est bon d’encourager à oser s’exprimer… Par cet exemple simple et par la mise en relation de ces concepts qui pourraient paraître antithétiques au premier abord, on comprend bien que la bienveillance n’est pas l’absence de cadre mais une latitude à l’intérieur de celui-ci.

[1] Celui-ci est presque antique : il date de 1982…

[2] Les termes d’exigence, de bienveillance, de fermeté et de rigueur à mettre en relation avec le concept d’autorité étaient imposés par l’enseignant.

16 réflexions sur “Questions de bienveillance

    • Coucou la Farfa ! J’espère que ces billets t’éclairerons un peu sur ce gros mammouth qu’est l’éduc nat… Mais c’est un peu anti-conformiste et je ne sais pas si ça passera aux oraux… Bon courage pour les concours !

  1. Pingback: Questions de bienveillance | Bienveillance et e...

  2. Ouh là vaste sujet effectivement dans notre système français… Très intéressée par cet article et les suivants à venir. Merci pour ce partage :-)

  3. Bravo pour le thème de ton mémoire, je fais partie de ceux et celles qui pensent que ce serait un bienfait pour l’humanité entière de faire entrer la bienveillance dans tous les aspects de nos vies et à tous les niveaux de la société, et encore plus fondamentalement dans la vie de nos petits pour qu’ils deviennent à leur tour des adultes bienveillants et respectueux les uns des autres. C’est génial si tu contribues à faire entrer cette attitude à l’E.N. – on sera nombreux à te soutenir!

    J’ai passé un moment sur ton schéma car je le trouve très intéressant.
    Je ne suis pas sûre de le saisir en entier. Je comprends que tu aies choisi d’isoler le mot « rigueur » comme ayant des caractères positifs (logique, exactitude, précision) et des caractères négatifs (dureté extrême, sévérité), ce qui correspond en effet aux deux sens du mot rigueur, mais je suis étonnée que tu n’aies pas fait de même pour le mot situé à l’autre extrémité de ton diagramme, le mot « exigence » qui pour moi a également avoir un sens positif ou négatif. L’exigence seule conduirait elle aussi à l’autoritarisme, non ? Qu’en penses-tu ?

    En tout cas, continue à poster, c’est super intéressant.

    • Merci Nathalie pour le commentaire,
      pour choisir les mots clefs associés aux concepts de rigueur, exigence, fermeté et bienveillance, j’avais simplement regardé dans le dictionnaire. Ainsi, ni Robert ni Larousse n’associaient le terme exigence avec un contenu négatif. Mais je pense bien qu’un excès d’exigence, sans prendre en compte les capacités, les limites et les besoins de la personne peut aussi faire pencher la balance vers la maltraitance. C’est mon expérience d’enfant…
      Donc rigueur ou fermeté (?) seules -> autoritarisme /maltritance
      exigence seule -> maltraitance
      En tout cas dès que la bienveillance est absente, ça dessert la personne…

      Qu’en penses-tu ?

      • Pardon de ne pas t’avoir répondu plus vite, j’ai des semaines trop pleines ! En fait, je n’ai pas compris comment tu avais choisi ces quatre mots au départ. Ce sont les mots-clés associés au concept d’autorité tel qu’il a été défini dans ton cours de fac ?
        J’ai vraiment du mal à associer (sans que ce soit de façon négative) rigueur et exigence avec l’autorité. Je mettrai bien plus volontiers le mot respect : je pense profondément que si nous respectons les enfants, ils apprennent en même temps à nous respecter. Il n’y a rien de mieux que prêcher par l’exemple.

        • « je pense profondément que si nous respectons les enfants, ils apprennent en même temps à nous respecter. Il n’y a rien de mieux que prêcher par l’exemple. » -> je suis 100% d’accord avec toi !
          Une partie de ma thèse c’est qu’en étant des adultes alignés, bien dans notre peau, sachant gérer nos stress, nos relations à autrui et sachant communiquer sereinenement, on montre l’exemple aux enfants et pour reprendre un terme cher à l’éducation nationale (que j’ai oublié d’inclure dit donc !) : on devient des adultes modélisants !
          Et oui, les 4 mots étaient imposés… 1) ça reflète un état d’esprit général :-( , 2) il y avait de jeunes étudiant.e.s qui étaient en mode à-la-baguette, c’est pas source de confiance pour l’avenir non plus… :-(((

          • Les quatre mots étaient imposés ? Je suis sous le choc. Comme tu dis, bonjour l’esprit général ! Bon courage pour la suite…

            As-tu entendu parler du travail de Céline Alvarez de « maternelle à Gennevilliers »? Est-ce que ça te parle ? Tu dis que tu as eu des CM2 – as-tu des pistes pour adapter son travail en maternelle aux plus grandes classes ?

  4. hmmm, pour moi la bienveillance c’est comme la malveillance, c’est veillé SUR, donc on est toujours dans un rapport de domination, donc ça ne peut pas être bon pour les enfants (pas épanouissant, pas maturant, pas respectueux, pas digne).

    En fait, ça peut peut-être même être encore pire à la réflexion car autant dans la malveillance, il est facile de tirer la sonnette d’alarme et de comprendre le problème, autant la bienveillance est plus sournoise puisqu’elle est là « pour le bien de l’enfant ». De quoi créer de graves problèmes sur le long terme et laisser des traces indélébiles dans le psychisme des enfants, qui associeront domination et récompense.

    Perso, en tant que maman, je suis passée par tous les éléments de ton schéma et ça a été nécessaire pour réussir à prendre du recul et à me passer :

    – du cadre (pas nécessaire, la Loi existe déjà et se suffit à elle-même),
    – de la confiance (pas nécessaire si on la remplace par le respect qui s’applique à tous, enfants comme adultes),
    – de la différentation (qui est avantageusement remplacée par le respect de la vie privée), – et de l’autorité (qui n’a plus lieu d’être et est remplacée par le dialogue, tout bêtement).

    • Bonsoir Trilby,
      merci pour ce commentaire super intéressant.

      D’abord je tiens à rappeler que les termes que j’ai mis en relations étaient imposé dans un exercice universitaire. Personnellement je n’avais pas pensé à la fermeté et à la rigueur ni à l’exigence. Ce ne sont pas des termes que j’emploie lorsque je pense à ma pratique de classe !
      Par contre les termes de différentiation et cadre sont bien du jargon de l’EN dont je me suis imprégnée…

      J’aime beaucoup que tu amènes la notion de respect qui pour moi précède la confiance. Si je respecte l’enfant exactement pour ce qu’il est, alors nous avons une relation de confiance, et dans ce cas la différentiation n’est plus pensée en plus. Néanmoins, faisant l’expérience de classes où les élèves sont trop nombreux, ce terme de différentiation permet d’offrir une attention particulière à certains enfants dans certains domaines.

      Ton commentaire fait aussi écho à mon expérience scandinave où j’ai travaillé dans une crèche quelques temps. Une fois où, accroupie face à un petit bonhomme d’un an en lui faisant « non » du doigt et en lui expliquant tout doucement quelque chose de bénin, je me suis faite reprendre par ma hiérarchie qui m’a dit que « faire non du doigt c’était imposer mon autorité d’adulte sur l’enfant et abuser de mon pouvoir ». D’ici à ce que les français pensent comme des scandinaves, traitant leurs enfants comme des égaux, et où l’école aura les moyens de donner à chaque enfant une place unique, de l’eau risque de couler sous les ponts !

      Pour reprendre enfin bienveillance versus malveillance, le pouvoir SUR l’enfant, je pense plutôt la bienveillance comme un accompagnement, marcher ensemble vers un épanouissement. Je n’en parle pas dans mes écrits, mais c’est un cheminement qui se fait à deux. Lorsque je vis une relation en bienveillance épanouie avec ma classe, je grandis aussi dans la relation.

      Qu’en penses-tu ?

  5. Bonsoir,
    La bienveillance est un sujet qui me tient particulièrement à cœur.
    Après presque 40 ans de cheminement dans l’éducation nationale avec de multiples parcours, je mets la clé sous la porte et je laisse la place.
    Mais voilà, je sais que le travail que je fais depuis 20 ans est en voie de disparition (1 enfant à la fois, ça coute cher…) et je suis encore trop souvent dépitée quant aux réactions de mépris de mes collègues face aux enfants
    Alors, me voici rassurée de voir que de jeunes collègues puissent entrouvrir une autre porte, celle de la bienveillance et s’y engager de pied ferme.
    Tenez moi au courant car si je mets la clé sous la porte EN, j’ai bien l’intention d’en ouvrir une autre et serai ravie de vous accompagner.
    A très bientôt j’espère!
    Véronique

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