parentalité et remise en question professionnelle (ou pas…)

Je suis en train de lire un livre – ou plutôt je suis en train d’essayer de lire un livre puisque mon loupiot semble s’obstiner à se coucher le soir sur le livre posé devant moi dans mon lit pour s’installer pour téter (ça doit être le titre qui l’inspire: « Dormir avec son bébé: un guide sur le sommeil partagé » de James Mc Kenna). Je détaillerai cette lecture un peu plus tard quand j’aurai réussi à la terminer ^^.

Ce qui m’inspire ici c’est déjà les dédicaces, préface, avant-propos, et introduction avec les témoignages de nombreux chercheurs et auteurs de grande renommée sur le sujet, dont William Sears et James Mc Kenna lui-même.

Ce qui m’a frappée c’est l’interaction entre expérience personnelle et vie professionnelle de ces chercheurs.
Lorsqu’ils évoquent leur parcours professionnel et ce qui les a amenés à s’intéresser au sommeil du nourrisson en général et au partage du lieu de sommeil en particulier, ils décrivent tous que c’est leur expérience personnelle de parents de jeunes bébés et enfants confrontés au manque de sommeil chronique de cette période de vie-là. Cette expérience les a amenés à réfléchir et à expérimenter d’autres manières de voir et d’organiser les lieux de sommeil familiaux.

« Une nuit, exténuée, ma femme Martha déclara: « Je me fiche de ce que disent les livres. Moi, je dois absolument dormir… » C’est ainsi qu’elle accueillit Hayden dans notre lit, où elles ont toutes deux dormi paisiblement.

[…] J’étais fasciné par la reposante synchronicité entre la mère et son enfant. Martha se réveillait à moitié, tout juste avant Hayden, l’allaitait et l’endormait à nouveau sans que l’une ou l’autre soit complètement éveillée. » (William Sears, M.D.)

 

« Avec la naissance de notre fils Jeffrey, en 1978, ma conjointe Joanne et moi sommes entrés dans l’univers des parents. Inquiets des nouvelles responsabilités qui nous incombaient, nous avons lu plusieurs livres sur l’art d’être parent. Les anthropologues que nous étions ont été abasourdis par ce que nous offrait la littérature consacrée à la puériculture. […] Plus nous poussions nos lectures, plus nous constations que le discours dominant n’avait aucune assise scientifique: une découverte qui a changé ma carrière. « (James Mc Kenna, Ph.D.)

C’est leur expérience personnelle qui leur a amené le « déclic », qui leur a posé de nouvelles questions. « Nouvelles » dans la culture du moment où ils ont vécu ces expériences parentales assez universelles. Mais ce qui a fait la différence pour ces chercheurs a été leur capacité à se faire confiance dans leurs observations et réflexions et leur soif de recherche et de réponses sur des bases scientifiques.

En 1981, le docteur William Sears a rencontré James Mc Kenna, qui « documentait scientifiquement les différences physiologiques entre les duos [mère-bébé]qui dormaient ensemble et ceux qui dormaient séparément. [Il se] souvient lui avoir dit »:

[…]je suis convaincu du bien qui ressort d’un bébé qui dort auprès de sa mère. cependant je ne peux pas le prouver. Ma devise médicale est: « présentez-moi des preuves scientifiques ». L’éducation d’un enfant est trop importante pour être réduite à une simple question d’opinion

Ils ne se sont pas contentés de s’appuyer sur leur expérience personnelle pour tenter de la généraliser à d’autres familles, ils se sont appuyés sur leur expérience personnelle pour remettre en question scientifiquement et professionnellement les dogmes du moment, pour confronter les idées opposées et chercher à y voir plus clair avec les méthodes d’aujourd’hui, expérimentales, reproductibles et indépendantes de l’examinateur, ce qu’on appelle la science. Chercher à y voir plus clair sur des « non-sujets » de l’époque: le sommeil du bébé, l’allaitement, le corps du bébé, le corps de la femme-mère, les relations mère-enfant, les situations physiologiques de développement de l’être humain.

Cela me fait penser à tous ces professionnels de première ligne, à tous les politiques qui pourraient avoir des actions en faveur de la généralisation d’une meilleure connaissance et adéquation entre les besoins des bébés et de leur famille et qui ne le font pas. La plupart du temps c’est « simplement » par ignorance. Par « non-connaissance » de ce qui relève pour eux de « non-sujets ».
On ne peut pas chercher à en savoir plus sur un sujet dont on n’a pas conscience, comme chercher à découvrir la richesse de la finesse des couleurs lorsqu’on est aveugle, ou chercher à découvrir la richesse de la finesse du fonctionnement du corps féminin, de celui du nourrisson ou des interactions entre les deux quand on est dans une culture occidentale à la fin du XXe siècle.

[…]ces livres s’appuyaient sur les idées culturelles véhiculées au cours des années 1970 et 1980; idées purement occidentales et sensiblement récentes. Des idées qui reflétaient surtout les valeurs de médecins masculins qui n’avaient non seulement jamais changé de couches, mais qui n’avaient jamais non plus pris soin – de façon significative – de leurs propres enfants. Ces médecins, des hommes d’âge mûr, préféraient définir les bébés selon ce qu’ils souhaitaient qu’ils deviennent plutôt qu’en fonction de qui ils étaient réellement, c’est-à-dire de petites créatures dépendantes physiologiquement, socialement et psychologiquement de la présence de leurs parents à un niveau inégalé pour une très longue période de temps en comparaison avec d’autres mammifères. (James Mc Kenna)

L’anatomie fonctionnelle sexuelle et reproductrice féminine a été l’objet de découvertes toutes récentes car non étudiée avant (anatomie du clitoris: 1998, anatomie fonctionnelle dynamique du sein lactant avec l’échographie: 2007 et encore en cours d’étude…). Le sein était connu du point de vue esthétique mais pas du point de vue fonctionnel lactant jusqu’à il y a  9 ans, le clitoris est apparu et a disparu des planches anatomiques un nombre incalculable de fois jusqu’à il y a 18 ans (il est majeur cette année ;-) ), la place physiologique du bébé pendant son sommeil n’est étudiée que depuis environ 25-30 ans, et encore, par très peu de laboratoires, les autres étudiant le sommeil solitaire du bébé selon notre norme culturelle occidentale récente…

Non-sujet -> non-étude -> non-connaissance -> raisonnements purement culturels basés sur des projections des personnes à expression de pensée dominantes… généralement masculines.

Dans une culture occidentale à la fin du XXe siècle OK.
Mais le 21e siècle est maintenant bien entamé et internet s’est développé et démocratisé depuis au moins  20 ans. Les informations fiables (scientifiquement validées) sont aujourd’hui accessibles par tout le monde, que ce soit sous forme d’articles scientifiques, de livres ou d’articles journalistiques fouillés, pour peu qu’on se donne la peine de vérifier les sources de lecture auxquelles on donne de l’intérêt.

Comment se fait-il aujourd’hui que les professionnels de première ligne en France soient encore majoritairement sur leurs anciennes connaissances? Comment se fait-il aujourd’hui que les autorités politiques, sanitaires et sociales soient toujours aussi frileuses en ce qui concerne les actions à mener pour accompagner au mieux les êtres humains de tous âges autour de ces périodes fondatrices que sont la grossesse, l’accouchement-naissance et les premières années de vie de l’enfant?

La Co-FAM par exemple est toujours associative, l’initiative IHAB aussi et ne sont toujours pas rattachées au ministère des Affaires Sociales, de la Santé et des Droits des Femmes… Comment se fait-il qu’il n’y ait toujours pas de politique publique et de réelle volonté de former massivement les professionnels de santé de première ligne sur des bases scientifiquement validées, pour une puériculture du 21e siècle et non plus du 19e?
La culture personnelle des personnes en situation de responsabilité peut être un élément de réponse à ces questions (personnels médicaux et politiques) ainsi que l’effet de « non-sujet » qui recouvre toujours ces vrais sujets personnels et de société que sont le corps des femmes, de l’enfant et de la période périnatale.

Mais il est temps que cela change. Les pays occidentaux autour de nous (voir l’IHAB dans les pays industrialisés et en Europe) ont mis l’accent sur la formation des professionnels. Les retours sont payants, en terme de satisfaction des familles et des personnels, en terme de santé publique et en termes financiers. Favoriser le bon déroulement de l’allaitement maternel chez les 70% de femmes dont c’est le souhait enceintes, favoriser l’épanouissement parental et maternel dans les premières années de vie par des suivis et accompagnements adéquats sont aussi gage d’économies financières pour la société entière. Dans un article de Santélog publié vendredi 29 janvier à propos de la dernière édition du Lancet sur l’Allaitement Maternel:

[L’allaitement maternel] est aussi un investissement durable en [les] capacités physiques, cognitives, et sociales [de l’enfant].
L’allaitement maternel est donc un engagement pour la santé de la mère et de l’enfant mais aussi un engagement dans une « économie responsable ».
Augmenter le taux d’allaitement pourrait permettre une économie mondiale estimée à 300 milliards de dollars.

 

En résumé, l’expérience personnelle parentale de chacun jouera sur son positionnement et ses prises de consciences sur les sujets de périnatalité, que ce soit pour n’importe quel quidam (ainsi que pour sa belle-mère ;-) ) ou que ce soit pour un professionnel de santé ou une personne en situation de responsabilité politique.
Mais l’expérience personnelle ne doit pas être l’item principal qui fera tenir tel ou tel discours ou qui amènera telle ou telle décision ou non-décision.

On est aujourd’hui dans un monde qui appelle des décisions et paroles basées sur les preuves scientifiques. Personne ne peut tout savoir, pas même les médecins ou les responsables politiques ;-) , mais chacun a maintenant accès aux informations fiables s’il le souhaite.
Construire une relation de qualité avec les professionnels de santé qui nous suivent pour pouvoir échanger et faire avancer les connaissances de chacun est essentiel.

Mais des décisions globales de formations massives des professionnels doivent pouvoir être faites, pour moderniser l’approche de santé publique, pour la baser sur une approche scientifique sans oublier l’accompagnement individuel, et cela indépendamment des expériences personnelles des personnes – hommes ou femmes – en charge de prendre ces décisions.

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4 réflexions sur “parentalité et remise en question professionnelle (ou pas…)

  1. Oui, merci d’écrire ce que je pense! Cela m’épate toujours de voir avec quelle énergie les professionnels de la petite enfance, hôpitaux pour enfants, pédiatres, pédodentistes, crèches, assistantes maternelles etc…peuvent ne rien connaitre du développement du cerveau d’un tout petit et du processus d’attachement…
    Pourtant, comme tu le dis, tout est aujourd’hui accessible…encore faut il que le « supposé savoir » descende un peu de son pupitre de professionnel qui « sait » pour s’ouvrir…
    Alice Miller donne, en partie, une explication de ces comportements collectifs insensibles aux découvertes des touts petits et de leur cerveau.
    Idem d’ailleurs pour la femme enceinte, allaitante, etc…!

    • Les professionnels de santé et politiques sont des femmes et des hommes comme tout le monde, qui baignent dans notre culture de puériculture basée sur la séparation et dans le système « victime-bourreau-sauveur » de beaucoup de nos institutions.

      Ils n’ont pas ou que très peu d’informations sur la physiologie et l’anthropologie, comme le souligne James Mc Kenna dans ce livre, lors de leur formation initiale professionnelle (4h sur l’allaitement maternel sur 4 ans d’étude pour les sage-femmes je crois et 2h souvent facultatives pour les médecins avant internat par exemple, à vérifier mais très peu de temps dans tous les cas; et sur le sommeil… hum) .
      Effectivement ils doivent se dépatouiller avec leur expérience personnelle et leur envie de formation continue ensuite, sans avoir forcément conscience qu’ils n’ont pas d’infos etc’est là le hic.

      C’est logique, si on fait 4 ou 10 ans d’études spécialisées on peut légitimement partir du principe qu’on nous a enseigné tout ou le maximum de ce qui nous est utile pour notre métier et que donc dans un premier temps les informations contradictoires venant d’ailleurs sont forcément à mettre en doute. Ils n’ont pas de formation aux relations humaines, relation d’aide ou formation à l’écoute dans les formations initiales non plus alors que c’est une des bases des métiers de soin.

      Peut-être que le meilleur moyen de s’en sortir, pour un quidam « usager de soin » comme on dit, est de choisir ses personnes ressources et de savoir s’entourer de personnes fiables et à l’écoute, professionnels ou non.
      Il faudrait des formations massives sur la physiologie de la parentalité et du développement humain pour toutes les professions de première ligne… Mais pour ça, il faut que les personnes politiques, hommes et femmes comme tout le monde également pris dans notre culture de séparation, puissent être informés et éclairés pour prendre ce genre de décision massive :-) (ce qui est possible, d’autres pays l’ont fait et des maternités inclues dans des hôpitaux universitaires en France l’ont fait pour obtenir le label « Amie des bébés », comme à Lille par exemple, ce qui a nécessité une refonte des enseignements de première intention dans l’université également!. C’est possible!)

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