Avorter reste un combat.

Dans le contexte actuel de libération de la parole concernant les violences et maltraitances gynécologiques et obstétricales, il semble qu’il faille revenir sur un sujet largement égratigné au cours des dernières années : le droit à l’avortement. Faut-il le rappeler, l’avortement est un droit, âprement acquis. Après les aiguilles à tricoter, les ventouses, et autres cocktails de plantes, après les avortements auto-induits ou ceux pratiqués par faiseuses d’ange, avorter est devenu un droit français en 1975, encadré par une pratique médicale sûre, gratuite, respectant l’anonymat et l’intégrité physique des femmes. A condition de montrer qu’elle était en situation de détresse – condition largement infantilisante abrogée il y a peu dans le cadre de la loi pour l’égalité réelle entre les hommes et les femmes, provoquant les cris d’orfraie de la frange conservatrice de nos politiques – la femme pouvait disposer librement de son ventre. Il était toutefois précisé que nul médecin, nulle sage-femme n’était tenu de pratiquer cet acte, à condition qu’ils puissent motiver leur refus.

 Art. L. 162-1. – La femme enceinte que son état place dans une situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de sa grossesse. Cette interruption ne peut être pratiquée qu’avant la fin de la dixième semaine de grossesse.

Non ce n’est pas la panacée d’avorter, ce n’est pas une partie de plaisir, ni une fête ou un rite sacrificiel des rebuts de l’humanité. Avorter est un choix, une liberté à disposer de soi et de son corps -un droit que par défaut aucun homme ne s’est jamais vu refusé, cet homme qui ne connaît pas dans sa chair ce lien qui enchaîne le sexe à la grossesse.

Avorter est un droit. Cela signifie que les femmes peuvent y avoir légalement recours quand elles en conçoivent la nécessité. On n’avorte pas sur un coup de tête, ou pour s’amuser. On avorte parce qu’on estime, en toute conscience, qu’on ne peut mener à bien cette grossesse et cette maternité. On n’avorte pas par faiblesse, par inhumanité, par bêtise, ou par lâcheté. On avorte parce que notre ventre nous appartient et qu’aucun autre humain n’a le droit de nous imposer ce qui doit ou non s’y dérouler -ni médecin, ni mari, ni agresseur, pas même la bienséance.

J’ai avorté. C’était un tabou. Un tabou pour moi, pour mon entourage, pour ma famille. Je n’en ai que très peu parlé, et je conçois aujourd’hui l’absurdité de mon silence. Parler de son avortement n’est pas impudique. Parler de son avortement n’est pas déplacé. Parler de son avortement est une nécessité politique et sociale. Parce que c’est un droit attaqué. Parce que c’est un droit parfois bafoué. Parce que certaines en ont honte. Parler de l’avortement et de la contraception, parler du viol conjugal et du viol tout court, parler de son cancer et de sa mastectomie. Parler de ce qui est tabou et de ce qu’on nous renvoie trop souvent à la figure, ce qu’on confine bien volontiers et paresseusement à l’intime, au privé, à ces sphères qui ne sauraient se dire en public autrement que par indécence et toupet. Comment ne pas voir que ces sujets nous dépassent en tant qu’individus, nous excèdent en tant que personne? C’est pourquoi nous devons en parler. Parler, les rendre publics, pour les femmes, et les hommes, les générations à venir et les plus faibles que nous. Car ces sujets de société, ces problèmes proprement chiffrés sont aussi des situations vécues individuellement et subjectivement – ce sont des jeunes filles qui parfois n’osent pas, ont peur d’être jugées, ce sont des femmes qui doivent montrer par a + b qu’elles n’agissent pas par caprice et se justifier.

Se taire de peur de choquer c’est donner raison aux censeurs, c’est intérioriser la culpabilité, l’infériorité et l’inconsistance qu’on prête aux femmes qui ont recours à ce qui leur est pourtant reconnu par la loi comme un droit.

La femme qui avortait était, jusqu’au 31 juillet 2014 (date de suppression de la mention explicite de la détresse), implicitement en situation de détresse. C’est sa détresse qui, depuis le texte de  1975, légitimait son recours à l’IVG.

LOI n° 2014-873 du 4 août 2014
Article 24 – A la première phrase de l’article L. 2212-1 du même code, les mots : « que son état place dans une situation de détresse » sont remplacés par les mots : « qui ne veut pas poursuivre une grossesse ».

Si, au nom de l’égalité réelle entre les hommes et les femmes, celle qui avorte n’est plus obligée de satisfaire cette clause infantilisante, force est de constater qu’elle doit toujours correspondre, implicitement du moins, à un portait type – désorientée, sans ressources, sans éducation, irresponsable, paumée. C’est du moins l’image que lui renvoient d’elle certains membres du corps médical qui confondent volontiers devoir d’informer et d’accompagner, comme le prévoit la loi, et leçon de morale.

Mais la femme qui avorte n’existe pas. Il n’existe que des femmes. Avec leurs histoires, leurs parcours, leurs cultures. Leurs ventres. Il existe mille et une raisons d’avorter. Il existe des situations désespérées, il existe des femmes sans ressource, il existe des mineures fragiles, il existe aussi des femmes qui choisissent d’avorter pour préserver leur liberté, leur autonomie, leur indépendance. Des femmes pour qui l’avortement est moins un renoncement ou une perte qu’une préservation d’elles-mêmes, de leur santé mentale, de leur intégrité physique.

J’ai avorté alors que je veux d’autres enfants. J’ai avorté alors que je ne connais pas de problème matériel, que je suis éduquée (comme on dit dans les statistiques), que j’ai une famille. J’ai avorté parce que c’était une nécessité pour moi à ce moment-là. Ai-je besoin de donner d’autres justifications que celle-là quand c’est mon droit? Ai-je besoin de m’excuser auprès de mon médecin et de me confondre en justifications? Ai-je besoin de culpabiliser et de me ronger les sangs? De payer symboliquement ce droit controversé? Je suis une femme, adulte, responsable.

J’ai été sermonnée par un médecin qui m’a seriné mon irresponsabilité, mon inconscience, mon ambiguité vis-à-vis de la maternité. Moi, diplômée, mère, gérant une famille recomposée complexe, je n’étais pas capable de surveiller mon propre ventre. J’étais coupable de négligence. Plus coupable encore que la jeune fille ignorante en matière de contraception. Moi, j’étais coupable justement parce que ça m’était arrivé à moi, alors que ça ne devait arriver qu’aux autres. C’était non par un défaut de connaissance mais en raison d’une faute morale que j’en étais arrivée là. J’espère que les médecins qui tiennent ce genre de propos à leurs patientes sont minoritaires, car d’autres moins déterminées que moi auraient sans doute abandonné avant que ne prenne fin l’interminable délai de réflexion qu’on nous inflige.

Il suffit en effet de quelques clics sur la toile pour tomber sur la désinformation massive orchestrée par les sites anti-avortement: ivg.net ou ecouteivg.org. Seule devant son ordinateur, la candidate à l’avortement plus ébranlée qu’informée ou accompagnée par le corps médical, aura accès à un contenu qui sous couvert d’informations neutres (ces sites miment la neutralité des sites officiels, avec des onglets « santé », « que faire », « droit » ou des liens renvoyant vers un « centre de documentation médicale sur l’avortement » ) lui présentera, à renforts de témoignages et images traumatiques, un tableau anxiogène et hautement dramatique de l’IVG. Loin de la neutralité attendue en pareil cas, il est ici question de conseils murmurés (plus efficaces que les injonctions morales), de « il faudrait », et de « loi du silence » de l’Etat sur les risques liés à l’IVG. On y décrit l’IVG dans sa dimension potentiellement traumatique (l’IVG n’est pas un acte anodin, il comporte des risques, etc.) avant même d’avoir précisé de quoi il s’agit, médicalement et légalement. En somme on retrouve là tous les éléments de l’information neutre, mais sous sa forme grimaçante, avec pour effet patent une franche dramatisation. Les risques sont décrits avant l’acte lui-même, les données statistiquement non signifiantes sont érigées en norme, on met l’accent sur des témoignages sélectionnés – donc largement biaisés, etc. Et cela fonctionne d’autant plus sûrement qu’on n’y lit jamais, frontalement, qu’il ne faut pas avorter. La rhétorique est en effet d’autant plus efficace qu’elle contrôlera, discrètement, l’interprétation du lecteur. Comme le dit Samuel Laurent dans un article du Monde

Les « pro-vie » opposés à l’avortement tirent parti du manque de référencement des sites officiels sur l’IVG pour placer un maximum de leurs sites sur la première page de résultats Google. Et derrière ces sites d’apparence neutre, des associations parfois de taille considérable se livrent à une forme de manipulation. Prenons par exemple ecouteivg.org ou sosbebe.org.

Les deux sites ont été conçus par la même société de création de sites, Cephaspropriété de Pierre Gauer, qui est également le webmaster du site d’Alliance Vita et un militant de cette association créée par Christine Boutin, qui s’oppose à l’avortement, à l’euthanasie et au mariage homosexuel. SOS bébé a d’ailleurs pour responsable identifiée Caroline Roux, secrétaire générale d’Alliance Vita.

J’espère donc que les médecins savent bien que lorsqu’une femme a décidé d’avorter c’est qu’elle y a déjà bien pensé. Pas la peine de la décourager, de l’humilier, de l’infantiliser et de la jeter dans les bras des sites pro-life qui, profitant de l’illisibilité d’internet, se délectent précisément de genre d’indélicatesse. Toutes celles qui sont passées par là le savent. Avorter est un droit, et un acte médicalement simple qu’il convient de ne pas dramatiser. Cela n’en fait pas pour autant un acte anodin. Entre les règles routinières et le massacre brandi par les pro-life, entre l’amas de cellules anonyme et le proto petit humain, il existe un territoire complexe, informe, il existe un acte qui justement s’appelle avortement. Avorter est une réelle épreuve physique et psychique, mais cela n’en fait pas pour autant un traumatisme dont les femmes seraient les victimes (bêtement) consentantes. Et le simple fait qu’une femme soit prête, en toute conscience, à l’affronter devrait nous inciter à l’accompagner plutôt qu’à la culpabiliser. On m’a dit, afin sans doute de légitimer la leçon qu’on me donnait, que certaines femmes avaient de nos jours tendance à confondre avortement et contraception. Je ne sais pas qui sont ces femmes ni si elles existent. Et j’ai la faiblesse de penser que si de telles femmes existent, leur pratique (systématique?) de l’avortement devrait tout autant interroger notre politique en matière d’éducation sexuelle, de prévention et d’accompagnement que leur discernement, leur morale viciée, ou leur impotence.

J’ai avorté. Parce que ce n’était pas possible pour moi à ce moment-là. Faut-il punir cette incapacité du seul fait que mon ventre peut porter des enfants?

Quoiqu’il en soit, cet incident de parcours comme on pourrait pudiquement le nommer, m’a contrainte à m’interroger sur la contraception et ma connaissance de mon ventre. Et autant le dire tout de suite, ne pas tomber enceinte est un véritable parcours du combattant depuis mon accouchement.

Il y a eu la pilule 4e génération et ses scandales, et le souhait de passer à autre chose. Un rejet de stérilet, et une contre-indication pour une nouvelle pose. La pilule old-school quand même avec son cortège d’effets secondaires, donc. Et puis le refus d’un pharmacien gentleman de me délivrer mon précieux cachet, un jour de vacances, quand ma prescription était dépassée.

Ma sexualité a toujours connu la contraception. Je n’ai jamais eu à associer la peur de tomber enceinte au plaisir de faire l’amour. Je suis comme les filles de ma génération, je fais l’amour légèrement – j’ai toujours connu la pilule -, dangereusement aussi – j’ai toujours connu le Sida.

Le sexe n’a jamais été pour moi lié à l’angoisse des grossesses non désirées, mais il a toujours été chevillé à la peur de la maladie.

Alors que ma grand-mère a connu les fausses couches à répétition, les accouchements sous anesthésie générale et les avortements clandestins, j’ai grandi en adhérant à un droit fondamental – mon ventre m’appartient et j’ai le choix.

Il m’appartient et c’est une conquête indéniable, mais voilà, je ne le connais pas. Je ne connais de lui que ces cycles artificiels, légers et sans douleurs. Je ne sais plus à quel point ce qu’on appelle « vie » peut s’y accrocher facilement. J’ai désappris qu’il était fertile. Ce « je » est un « nous ». Nous, les filles qui avons toujours connu la contraception et le droit à l’avortement. Nous, les filles à qui l’on a dit que leur pilule était un poison sans autre alternative que de retourner aux lourds effets secondaires des pilules anciennes générations. Nous qui cherchons d’autres voies, qui aspirons à d’autres contraceptions, et qui nous heurtons au corps médical, trop conservateur, ou pas suffisamment informé. Nous avons le choix, mais celui-ci est cadenassé. Et dans ce parcours non linéaire et chaotique qu’est la sexualité, dans ce contexte de défiance vis-à-vis de la contraception orale et d’absence d’accompagnement et de pédagogie efficaces, il arrive des accidents. La loi dit depuis plus d’un an qu’une femme qui ne veut pas poursuivre sa grossesse a le droit d’avorter. Aucun autre élément n’est légalement requis pour justifier son choix. A quoi nombre de médecins répondent encore que nous sommes des sottes, et qu’il ne fallait pas l’oublier, ce précieux cachet.

On m’a dit: tu es une femme, ton ventre est à toi. Tu auras le choix.

Puis j’ai voulu disposer de ce droit,

Et on m’a fait sentir fille de rien – enfant, irresponsable, qui nécessairement ne pouvait savoir ni ce qu’elle veut ni ce qui est bon pour elle.

Un droit dont on ne disposerait pas librement, un droit soumis à humiliations, recouvert de tant de silence, de tabous, de mensonges et de violences est sans doute un droit qui a encore du chemin à faire.

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9 réflexions sur “Avorter reste un combat.

  1. A reblogué ceci sur Peuvent-ils souffrir ?et a ajouté:

    Un excellent billet sur l’avortement par Cecilia, sur les Vendredis Intellos.
    Parce que l’avortement est encore contesté.
    Parce que les femmes sont infantilisées, culpabilisées et méprisées si elles avortent.
    Pourtant je ne crois pas qu’on refuse de soigner quelqu’un qui a eu un accident de voiture ou qui s’est cassé la jambe par imprudence, ou quelqu’un qui a eu un cancer après des années à fumer par exemple !

  2. Très bon article sur l’avortement… quand j’ai avorté, je suis tombée sur un hôpital avec un personnel super sympa, et personne pour me culpabiliser, et je me rends compte en lisant nombre de témoignages que j’ai eu beaucoup de chance…
    Par contre j’ai moins de chance avec les gynécos, j’ai d’ailleurs écrit un billet sur ma dernière expérience chez le gynéco sur mon blog, si ça t’intéresse.
    Bises et merci pour la qualité !

    • Merci pour cette précision! Effectivement, il y a sans doute des différences (pas forcément généralisables cependant) entre la médecine de ville et la médecine hospitalière dans la prise en charge de l’avortement. Pour mon avortement (par voie médicamenteuse), je n’ai eu comme interlocutrice qu’une gynécologue – particulièrement peu empathique. La prise en charge est peut-être meilleure dans les planning ou les hôpitaux. Cependant je reste très interloquée par le fait qu’on ne différencie pas vraiment entre les besoins spécifiques générés par les différentes formes d’avortements (IVG, IMG) dans les hôpitaux qui s’y déroulent normalement dans les maternités. Ainsi pratiquer les IVG au service maternité me semble être une source importante de culpabilisation pour les patientes qui n’en ont nullement besoin (impliquant projection, notion de deuil, etc.). Bref, je crois que la prise en charge et les pratiques de l’avortement ont encore des évolutions majeures à entreprendre.

      • J’ai avorté il y a quelques années, dans un service spécialement dédié à l’avortement. C’est-à-dire que tout le personnel de ce service – médecins, infirmières, secrétaires, AS… – avait choisi de travailler ici et était sensible et ouvert à cette problématique, et que toutes les femmes qui attendaient dans la salle d’attente avec moi venaient pour la même raison. Un cadre on ne peut plus rassurant dans ces moments difficiles. Cet hôpital était à Lyon, cet hôpital n’existe plus, il a été remplacé par le tout nouvel hôpital mère-enfant, où il n’y a plus de service dédié… Enfin, y’a qu’à lire le nom de l’hôpital pour comprendre, mère-enfant…

        • Si si à l’hôpital femme-mère-enfant (et il y a « femme » dans le nom de l’hôpital) il y a un service d’orthogénie, spécialement dédié à l’avortement. Je sais, je suis allée y faire un tour en juillet 2015… J’ai trouvé justement que la prise en charge était vraiment adaptée (avec quelques légers bémols, mais rien à voir avec le témoignage de Cécilia, que je trouve édifiant).

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