Chronique du livre Profession du père, de Sorj Chalandon

Alors que nous étions venues écouter Philippe Meirieu et Anne Bideault de passage dans une incontournable librairie Croix Roussienne à l’occasion de la sortie de leur dernier livre (sur lequel je vous donnerais à lire incessamment sous peu!), mon amie Elisabeth Martineau  m’a confié qu’elle était assez bouleversée par sa récente lecture du dernier livre de Sorj Chalandon. Alors forcément, je n’ai pas pu résister à l’envie de lui demander une petite chronique pour les V.I.. La voici:

profession du père

Je viens de lire « Profession du père », le dernier roman, autobiographique cette fois, de Sorj Chalandon. J’ai choisi cet ouvrage non pour son thème – je n’ai même pas lu la quatrième de couverture – mais parce que c’était un Chalandon. Je lis tout de cet auteur depuis deux ou trois ans. C’est une lecture costaud, je le sais et m’y prépare. Les livres de ce Lyonnais sexagénaire, ancien grand reporter à Libération et actuel plume au Canard Enchainé, marquent par leurs histoires fictives mais situées dans un milieu bien réel, ou plausible, au Liban, en Irlande du Nord, en France… On découvre des éléments de l’humanité dont on ne soupçonne pas la force – la cruauté en temps de guerre, la fidélité profonde des êtres, la compassion. Et on y va parce que l’auteur sait nous prendre par la main, et nous transmettre mystérieusement toute sa tendresse et son empathie pour les personnages que l’on rencontre au fil des pages.
Dans « Profession du père », un garçon de douze ans, Émile Choulans, raconte les merveilleuses aventures de son père agent secret jadis parachutiste, professeur de judo, chanteur, pasteur pentecôtiste et conseiller du Général de Gaulle devenu traître qu’il faut éliminer. L’énigme centrale du récit se joue ici :

« A la maison, nous n’avions pas le droit de parler du métier de papa.

– Ça ne regarde personne, disait-il.

Le père de Pécousse était aiguilleur du ciel. Monsieur Legris était carrossier. Il y avait des pères ouvriers, employés, serveurs de restaurant comme celui du rouquin. Roman allait voir le sien à la scierie du lac. Celui de Chavanay était postier. Mais le mien, je ne savais pas. Je ne l’avais jamais vu avec un cartable ou une blouse. Il n’était ni dans une vitrine ni derrière un bureau.

Quand je partais le matin, il dormait. Le soir, il était parfois en pyjama. »

Fabulation et réalité se mêlent. Le jeune Émile se laisse embarquer dans les histoires de son père qui lui confie des « missions » de résistance sur le terrain. Le père est un héros dans les yeux du fils, ce qui permet à l’enfant de pardonner toute la violence qu’il lui inflige. Une mauvaise note, un léger retard, selon l’humeur du père, le traitement sera plus ou moins dur.

« …Lorsque mon père me frappait, je fixais un point dans la chambre, le pied de mon lit, mon carnet déchiré, un livre jeté sur le sol, ses mules de cuir. Je pensais à tout ce qui finirait bien par disparaître. Parce qu’ils s’arrêtent, les coups. Toujours, ils s’arrêtaient. Lorsque mon père avait mal aux mains, que ma mère criait fort, que je ne bougeais plus. Il y avait toujours un moment où son poing retombait. Et cette fois encore, son poing est retombé. J’ai ouvert les yeux. Il m’a regardé à la recherche d’air. La chambre, les draps, la couverture, l’oreiller, les pages arrachées, le danseur lacéré. C’était comme chaque fois. Il se réveillait. Se demandait ce qui s’était passé dans notre maison. Son regard le disait. Il était perdu à me voir à ses pieds. »

La mère regarde impuissante, victime elle aussi de la mégalomanie de son mari, et de ses coups.. « Tu connais ton père » répète-t-elle à son fils. La famille vit enfermée dans un petit appartement à Lyon où personne – même pas les grands-parents – ne rend visite. Ce serait trop dangereux d’après l’attitude du père qui surveille la rue depuis sa fenêtre. L’histoire est tordue au point qu’on croit ce scénario possible, quelque part, non loin de chez soi. En réalité, Sorj Chalandon n’a jamais connu la profession de son père. Ce roman m’a touchée non pas pour les scènes de violence, difficilement supportables, mais pour ce qui suit à chaque fois – une femme qui acquiesce, l’âme abattue ; un fils loyal qui cherche le moindre signe d’encouragement de son père. Une lueur d’espoir malgré tout en dernière partie du livre avec le recul de quelques décennies. Sans parler de « happy end », mais sachant l’adulte qu’est devenu Émile/Sorj, on refait confiance à l’enfant, à son innocence et à ses ressources infinies de survie.

Elisabeth Martineau

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