Avorter en 1976

Enfant des années 80, femme des années 2000, j’ai grandi dans un monde où « test de grossesse » signifiait « faire pipi sur un bâtonnet » (et non pas tuer des grenouilles), où on prenait la pilule après avoir été passer main dans la main un test HIV avec son copain (génération SIDA oblige), et où l’avortement était avant tout considéré comme un droit inaliénable des femmes.

Dans le monde où j’ai grandi, 1975 représentait la date de notre libération pour nous, les femmes. 1975, c’était l’année durant laquelle est entrée en vigueur à titre d’expérimentation la loi Veil dépénalisant l’avortement. On revoit le discours solennel de Simone Veil plaidant la cause des femmes devant une assemblée d’hommes, démontant les arguments moralistes et réactionnaires par l’urgence sanitaire des avortements clandestins, par l’ampleur de la demande et par l’hypocrisie du système de l’époque face aux avortements.

Alors voilà, dans ma petite tête de gamine des années 80, avant 1975, c’était la quasi-préhistoire: des grossesses à répétition, des bouches à nourrir qui se multipliaient, des faiseuses d’anges plus ou moins recommandables, plus ou moins intègres, plus ou moins compétentes, les informations passées sous le manteau, l’injustice sociale subies par celles qui ne pouvaient pas payer… et du jour au lendemain, Mesdames, la MO-DER-NI-TE !!!!

Je manque de temps aujourd’hui pour démonter devant vos yeux ébahis mes illusions enfantines portant sur la période antérieure à 1975. Pour vous donner un ordre d’idée de l’écart qu’il peut y avoir avec la réalité, je vous invite à révéler à vos enfants (en ayant au préalable veillé à ce qu’ils soient bien assis, afin de limiter tout risque de choc psychologique) que lorsque vous étiez petit INTERNET N’EXISTAIT PAS (ou peu), que les téléphones étaient non transportables (au delà du rayon approximatif de 1m que le fil autorisait), que le nombre de chaînes de télé se comptait sur les doigts d’une main, qu’appeler sa famille à l’autre bout de la France coûtait la modique somme de 15 centimes par minute, mais que pour commander sur La Redoute, ouf, on avait quand même le Minitel.

Ce que je vais vous montrer aujourd’hui c’est que l’avortement en 1976, même dépénalisé toussa, c’était quand même pas Byzance.


En 1975, l’avortement n’est pas remboursé par la Sécurité Sociale

La loi votée en 1975 à titre d’expérimentation a pour but la dépénalisation et l’encadrement de l’IVG: « Dépénalisation » veut dire que l’avortement n’était plus susceptible de donner lieu à des sanctions pénales. La formulation de la loi est donc en ce sens très claire:

Est suspendue pendant une période de cinq ans à compter de la promulgation de la présente loi, l’application des dispositions des quatre premiers alinéas de l’article 317 du code pénal lorsque l’interruption volontaire de la grossesse est pratiquée avant la fin de la dixième semaine par un médecin dans un établissement d’hospitalisation public ou un établissement d’hospitalisation privé satisfaisant aux dispositions de l’article L. 176 du code de la santé publique.

Mais en aucun cas cette loi ne semble avoir pour objet d’ériger l’avortement en tant que droit des femmes à disposer de leur corps, il faut donc entre autres choses attendre la loi Roudy en 1982 pour que l’IVG soit remboursé par la Sécurité Sociale.


Entre 1975 et 1982, ça ressemblait à quoi un avortement?

Réponse rapide: à un acte cher et douloureux, quand on avait la chance de trouver un praticien pour le réaliser.

Les Dossiers de l’obstétrique n°23 de 1976 nous donnent quelques informations supplémentaires (merci à @orcrawn et @BInmichele pour leur aide!)

Dossier de l'obstétrique

Stigmatisation, pratiques médicales humiliantes (pourquoi donc raser le pubis??), désinformation, maltraitances, déshumanisation, infantilisation, incapacité de désigner le soignant à qui il incomberait « d’écouter » (l’infirmière surchargée et non qualifiée pour, le médecin happé par des tâches jugées plus capitales… reste la sage-femme déjà chargée d’humaniser la médecine désincarnée?).

La proximité des pratiques médicales décrites dans ce document avec certaines maltraitances encore actuellement subies trop souvent par les personnes en demande d’IVG ont de quoi nous interroger. Un tel document nous renseignerait-il au moins sur leur origine? En même temps qu’il nous montrerait le chemin parcouru depuis?


Les malheurs des uns font les choux gras des autres

Quoiqu’il en soit, en plus d’être maltraitées, les femmes en demande d’avortement à la fin des années 70 étaient en plus de cela purement et simplement rackettées.

En 1980, la loi fixe les tarifs des IVG, qui varient selon le type de prise en charge:

L’IVG n’est pas remboursée par la sécurité sociale mais elle est strictement tarifée.

(Tarifs au 1er octobre 1980)

Dépense globale.

IVG sans anesthésie :

445 En hôpital public – 492 En clinique privée TVA comprise.

IVG avec anesthésie générale et hospitalisation de 24 heures :

661 En hôpital public – 727 En clinique privée TVA comprise.

IVG avec anesthésie générale et hospitalisation de 48 heures :

771 En hôpital public – 856 En clinique privée TVA comprise.

Au-delà de 48 heures d’hospitalisation c’est-à-dire en cas de complications les frais sont pris en charge par la sécurité sociale.

Ces prix sont des prix-plafonds qui ne doivent pas être dépassés. Renseignez-vous avant l’IVG auprès de l’établissement qui la pratiquera et demandez une facture détaillée. Sachez que le règlement en espèces ne peut être exigé Tout dépassement des tarifs ou toute irrégularité doit être signalé à la direction départementale des affaires sanitaires et sociales (Voir adresse en annexe).

Ces prix peuvent paraître un peu difficiles à appréhender pour qui n’a plus l’habitude de convertir les francs en euros, et plus encore compte tenu de l’inflation. Pour vous permettre de comparer, sachez que le SMIC s’élevait en 1982 à 3145 francs. Avorter coûtait donc l’équivalent d’un quart à un sixième du salaire d’un employé à plein temps au SMIC.

Le coût relatif de l’IVG semble avoir peu varié depuis les années 80, à la différence qu’aujourd’hui la collectivité a reconnu la nécessité sociale de le prendre en charge.


Quel regard du corps médical de l’époque sur l’IVG dépénalisé?

Regardant les années 70 toujours chaussée de mes lunettes déformantes des années 90 et 2000, je me suis toujours imaginée le corps médical faisant front avec les militantes féministes contre les obscurantistes réactionnaires (catholiques évidemment) pour revendiquer le droit à l’avortement en même temps que le triomphe de la science sur la croyance.

Il semblerait que je me sois également un peu illusionnée sur ce point…

Si les médecins militants de l’avortement ont probablement été nombreux à l’oeuvre, ne serait-ce qu’au sein du Mouvement français pour le Planning Familial, il semble que les divergences n’aient pas été moins nombreuses au sein du corps médical que dans le reste de la population, on peut par exemple lire dans Les Dossiers de l’Obstétrique n°27 de 1976:

Quepensentlesmédecins

 

Quepensentlesmédecins2


 

Que conclure de tout cela?

Que ce qui est décrit plus haut n’est  pas la vie antérieure de notre société, mais tout juste notre hier et ce pourrait bien devenir notre demain si nous n’y prêtons pas garde…

Qu’une fois de plus, il semblerait qu’un coup dans le rétroviseur du passé, nous permet avantageusement d’éclairer notre présent pour mieux nous préparer à l’avenir.


Quelques liens complémentaires (merci à @karimibzt et @anne_JE pour leurs suggestions!)

Cliquer pour agrandir

Chantal Montellier, L’Unité, 28 Février 1975, reproduit dans « La Reconstitution », Chantal Montellier, Acte Sud, l’an 2, 2015.

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14 réflexions sur “Avorter en 1976

  1. J’ai repris des études et je découvre le monde de l’anesthésie, et avec, les IVG. Sur 3 hôpitaux différents, j’ai remarqué trop souvent les même jugements de valeurs. J’ai eu fréquemment honte de l’attitude des soignants envers ces femmes et leur histoire. Et surtout en 2015, je ne pensais pas entendre des remarques blessantes et moralisatrices, même si inconscientes de la part de soignants. J’aime votre démarche, je souhaite qu’elle amène réflexion jusqu’en des lieux où elle devrait déjà être…

    • Il y a peu une ancienne aide-soignante me disait qu’on leur enseignait encore à « bien montrer aux femmes en demande d’IVG qu’elles ont fait une connerie ». Je crois que ce sont des choses qui ne faut pas oublier, pour exiger qu’elles cessent (enfin!).

  2. Dans les années 80, il y a eu aussi la révolution du Ru486, qui a permis des avortements sans intervention mécanique, et à je pense permis à de nombreuses femmes de moins souffrir

    • oui!! Je garde ça pour une prochaine fois :-)
      Néanmoins il me semble ici que la souffrance psychologique (liée au traitement inhumain) est probablement aussi difficile à supporter que la souffrance physique.

      • pour avoir avorté par les 2 methodes, la pilule abortive n’est pas moins douloureuse (physiquement), au contraire meme… et plusieurs de mes amies ont fait le meme constat.
        ceci dit on peux quand meme considerer que c’est une avancée dans certaines situations
        :-)
        quand au traitement  » inhumain « , meme si c’est sans commune mesure, il est toujours la aujourd’hui, suivant le personnel sur qui on tombe.
        mon dernier IVG date d’il y a 4 ans a peine, et l’echographe a bien fait en sorte que je vois l’embryon et que j’entende son coeur.

  3. Article très intéressant, merci!

    2 commentaires toutefois:

    – intégriste réactionnaire catholique évidemment? tiens donc, vous croyez ça…je ne nie pas que les catholiques intégristes soient contre l’avortement, mais je pense que la frange de population constituée par cette catégorie est infime…et certainement pas suffisante pour créer les obstructions et débordements que vous évoquez à demi-mot.

    – L’avortement est et doit être considéré comme un acte médical grave, fruit d’une réflexion. On n’est pas train de se faire enlever un grain de beauté mal placé, on va éviter une grossesse et la naissance d’un bébé. Qu’est ce qui peut justifier plusieurs recours à l’avortement? plus de 2 disons? pas compris comment fonctionne un stérilet? la pilule? le préservatif? la bonne vieille méthode du retrait? la pilule du lendemain? Si retour en arrière il y a au sujet de ce droit à l’avortement, ce comportement irresponsable en sera la cause.

    • Avorter quand on ne désire pas ou qu’on ne se sent pas capable d’élever un enfant est le seul comportement responsable. Une contraception, même prise parfaitement correctement, peut échouer. Et, si elle convient mal à la femme, peut échouer plus d’une fois.Sans compter qu’il est compliqué de trouver une contraception qui convienne vraiment. Même si on considère que la contraception fonctionne parfaitement, se planter plus de deux fois en 30 ans de vie fertile, ça ne me semble pas aberrant.
      Considérer qu’il faut « justifier » un recours à l’avortement, considérer que des femmes qui avortent plus qu’un seuil fixé arbitrairement comme irresponsables (ou comme des avortement de confort), c’est à mes yeux ce discours qui peut être la cause d’un recul du droit à l’avortement, pas les femmes qui avortent.

    • « ce comportement irresponsable en sera la cause »
      ?????
      parce que bien sur la contraception fonctionne a 100%, la pilule du lendemain aussi…. remettez les pieds sur terre madame !
      je suis moi meme tombée enceinte plusieurs fois malgrés une contraception prise correctement .. j’ai aussi pris la pilule du lendemain qui n’a pas fonctionné
      apres ma derniere grossesse j’ai pris une pilule en continu pour reduire les risques au max, avec mon telephone qui sonnait tous les jours a midi pour que je n’oublie pas de la prendre, et pourtant, encore une grossesse..
      ne jugez pas le comportement « irresponsable » des filles qui avortent car souvent ca n’est pas le cas…
      une meilleure politique de planning familial dans les colleges est a esperer, pour les grossesse precoces, mais le manque de contraception n’est pas le seul probleme..
      et puis la cause ou la raison n’est pas le sujet, le sujet est de pouvoir choisir d’arreter ou non une grossesse

    • Il y a 4,5% des français qui vont à la messe tous les dimanches (source la croix), en admettant que la proportion d’extrémistes y est de 1/10ème (c’est le score du FN dans la population générale), cela nous fait quasiment 300 000 intégristes… largement de quoi attaquer les 700 centres pratiquant l’IVG dans ce pays…

    • Si vous lisez attentivement mon article vous remarquerez que la partie où j’évoque les catholiques traditionalistes est une partie où je parle de mes représentations, représentations que cet article vise à démonter en partie justement (puisqu’à l’époque vraisemblablement les opposants à l’avortement étaient bien plus nombreux)
      En revanche, je ne vous suis pas du tout sur la deuxième partie de votre commentaire: dans le droit français, le foetus et a fortiori l’embryon n’est pas considéré comme un bébé mais simplement comme une potentialité de bébé. Quant à discuter le bien fondé du recours à l’avortement, je vous rappelle que depuis l’arrêt Lahache en 1981 la loi française considère que la femme est seule compétente pour évaluer si elle a besoin ou non d’un avortement, et depuis 2014 la notion de « détresse » a été supprimée des raisons nécessaires pour recourir à un avortement.

  4. En lien avec cet article, je ne peux que recommander vivement la lecture de la BD « le choix » d’Alain et Désirée Frappier aux éditions la ville brûle, qui raconte l’histoire de l’avortement des années 60 à nos jours. Le politique et l’intime s’y mêlent merveilleusement. Différentes personnes y témoignent, personnel médical, femmes, militantes au MLAC…
    On se rend compte que l’idée que les femmes devaient être « punies » pour leur passer l’envie de recommencer (maltraitance médical, absence d’analgésie suffisante, paroles dégradantes) était fréquente.

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