Nous avons vu que la circoncision s’est répandue, à des degrés inégaux selon les pays, dans le monde « occidental », notamment aux fins de lutter contre la masturbation, condamnée pour des raisons de morale chrétienne et de charlatanisme médical. Voyons maintenant deux autres raisons de circoncire les enfants : la propreté et le phimosis.

L’obsession « hygiéniste »

Le succès dans certains pays de la recommandation de la circoncision à titre « hygiénique » et de prévention de la masturbation s’explique sans doute par le climat moral de l’époque : puritanisme, désapprobation du plaisir sexuel non reproductif ; hygiénisme, culte d’une forme de « propreté » artificielle obtenue par les détergents, haine des sécrétions et odeurs.

Sur ce dernier point, notons qu’assez récemment l’usage de la douche vaginale était répandu aux États-Unis, et qu’en France il était courant il y a 20 ou 30 ans pour les mères de famille d’imposer à leur progéniture mâle ou femelle une toilette intime à l’eau et au savon tous les soirs ; alors que dans les deux cas ces mesures de « propreté » répétées tendent en fait à susciter des irritations ou infections des muqueuses plutôt que de les prévenir. (On remarquera que de nos jours on propose des produits spéciaux non savonneux et non irritants pour la toilette intime des femmes ; je ne sais si c’est un progrès.)

L’obsession médicale pour la circoncision a abouti à ce qu’aux États-Unis, la quasi-totalité des nouveaux-nés masculins nés entre 1940 et 2000 étaient circoncis dans les jours suivant la naissance. C’était devenu une habitude, la procédure par défaut dans les maternités — à telle enseigne que certains rapportent qu’ils ont été circoncis contre l’avis d’un de leurs parents ou du moins sans leur consentement. On a inventé divers procédés afin de simplifier l’opération, dont l’un consiste à inciser le prépuce et à le pincer dans un anneau jusqu’à ce qu’il se nécrose. On a longtemps pratiqué sans anesthésie, le nouveau-né n’étant pas censé sentir la douleur comme nous ou s’en rappeler plus tard…

L’américain·e moyen·ne né·e après la Seconde guerre mondiale n’a souvent jamais vu que des pénis circoncis, y compris dans la pornographie, et les considère donc comme la normalité. Comme d’ailleurs pour les circoncisions religieuses, il peut y avoir des pressions de la famille pour que le nouveau né soit circoncis « comme les autres ».

Plus curieusement encore, suite à la présence de troupes américaines en Corée, la coutume de circoncire les enfants s’est répandue dans ce pays ; une différence est que l’opération n’est pas faite à la naissance. La circoncision à la naissance semble une pratique presque uniquement américaine.

Le phimosis et le décalottage

En France, même s’il y a certainement des circoncisions pour motifs de lubies d’hygiène des parents, il s’agit surtout de motifs religieux (juifs et musulmans) et du traitement du fameux phimosis. Expliquons ce dont il s’agit.

Le prépuce des bébés tend à recouvrir le gland d’une façon qui ne le laisse pas apparaître, même en le tirant en arrière — ce que l’on appelle décalottage. On a au XXe siècle souvent incité les parents à décalotter leurs petits garçons, sous l’influence d’idées hygiénistes (là encore, propreté, laver ces parties sales de l’individu…) ; ce genre d’idées se transmet dans les familles et il n’est pas rare que les grand-mères interviennent dans ce sens. Lorsque le décalottage n’est pas possible car le prépuce résiste, après un certain âge (par exemple 6 ans), on parle de phimosis. Le corps médical pratiquait ou incitait les mères à pratiquer un décalottage forcé. Cette opération est très douloureuse ; ma mère mentionne encore mes hurlements lorsqu’elle l’a pratiquée sur avis de notre médecin (il semble que de nos jours des crèmes à la cortisone la rendent plus facile ; il ne me semble pas qu’on en ait utilisé sur moi).

De nos jours, de nombreux médecins déconseillent le décalottage forcé car souvent, au lieu de faire résorber le phimosis, il peut le faire empirer : les traumatismes répétés produisent des micro-cicatrices avec durcissement du prépuce rétif. Il semble que c’est ce qui s’est passé dans mon cas. Par ailleurs, un prépuce décalotté de force peut se coincer derrière le gland, une situation très douloureuse nommée paraphimosis, qui est une urgence à faire traiter par des professionnels et peut nécessiter une circoncision en urgence.

En cas d’insuccès du décalottage forcé, on conseillait une circoncision non rituelle, appelée pour cela posthectomie. Ma mère m’a longtemps soutenu qu’on m’en avait moins enlevé que lors d’une circoncision rituelle, mais je ne vois pas de différence entre mon pénis et les pénis circoncis d’américains, juifs ou musulmans que l’on peut trouver en ligne. L’opération, pratiquée sous anesthésie, n’est pas douloureuse, mais je me rappelle encore de ma surprise lorsque, une fois le pansement ôté, j’ai découvert mon gland définitivement dénudé. Il ne me semble pas que l’on m’avait expliqué ce qu’il en adviendrait.

De nos jours, de nombreux médecins recommandent de laisser faire la nature, les érections naturelles et la masturbation du jeune patient, qui, ressentant ce qui se passe dans son prépuce, est plus à même de l’étirer progressivement sans douleur excessive et sans micro-cicatrices. Il sera toujours temps de se préoccuper de cela après la puberté, si la situation ne s’est pas réglée d’ici là.

Ma mère, cependant, s’était convaincue qu’en l’absence de la possibilité de laver le gland il y avait un risque d’infection locale qui pourrait s’étendre… difficile de démêler là dedans ses idées personnelles, celles de notre médecin traitante, et les recommandations médicales communes de l’époque en France. Là encore on peut penser qu’il s’agit au moins pour partie de la vision « hygiéniste » qui voit dans dans les organes génitaux la saleté qu’il faut récurer : ma mère, durant mon enfance après l’opération, insistait pour que je lave au savon tous les soirs le pénis en rétractant le peu qui restait à rétracter.

J’ai parcouru quelques formulaires de « consentement éclairé » à destination des parents. On y parle largement des pansements et précautions à court terme (ne pas prendre de bain pendant la cicatrisation), mais jamais des conséquences à long terme sur la santé sexuelle, si ce n’est parfois brièvement, par exemple

« En aucun cas, les érections, l’éjaculation ou l’orgasme ne seront modifiés si ce n’est dans le sens d’une amélioration (cas des glands totalement couverts chez l’adulte) ».

Si en effet un phimosis persistant est une gêne pour l’adulte (on dit que Louis XVI était hors d’état de faire un enfant à son épouse en raison d’un phimosis), pareille phrase est trompeuse : s’il est en effet possible d’avoir un orgasme et d’éjaculer avec un pénis circoncis, cette phrase n’exclut nullement que les sensations sexuelles aient été atténuées et la masturbation gênée.

On peut faire un parallèle avec l’obstétrique : longtemps on n’a eu tendance à considérer que les conséquences sur la capacité reproductive de la femme, comme si la seule fonction des organes génitaux était la reproduction, en occultant le plaisir. Le même raisonnement semble s’appliquer ici : ce qui compte est la capacité à éjaculer ; de même que dans d’autres contextes d’urologie, c’est le risque de stérilité qui est mis en avant.

J’ai vu mentionner comme opérations alternatives à la circoncision complète la « plastie du prépuce », ou des opérations consistant en une incision libérant le prépuce sans l’ôter (mais donnant peut-être un résultat à l’esthétique inhabituelle pour un européen). J’ignore de quoi il s’agit ; ma mère m’affirme qu’on ne lui a pas parlé de telles alternatives.

Mon opinion personnelle est que si l’on a un jeune garçon atteint de phimosis, il est urgent d’attendre, sauf cas justifiant une action rapide (paraphimosis, infections répétées). La circoncision est censée prévenir des infections locales éventuelles et non certaines, assez bénignes et traitables ; il est d’ailleurs toujours possible de circoncire au moment de l’infection. Il me semble abusif de pratiquer l’ablation d’un organe sensible pour une simple éventualité de ce genre, sachant que le problème pourra se résorber avec l’évolution pubertaire, les érections spontanées ou provoquées…

Il ne faut pas non plus se laisser entraîner dans les obsessions hygiénistes de vouloir tout nettoyer : après tout, passe-t-on le vagin des petites filles à l’écouvillon et au savon ? Et pourtant elles n’en tombent pas malade pour autant. Culturellement, tout se passe comme si concernant les garçons il fallait absolument manipuler et agir, tandis que chez les filles on faisait comme s’il n’y avait rien entre les jambes.

On m’a également cité un raisonnement inverse : un père de famille refusait que son fils, souffrant de douloureuses infections répétées en raison d’un phimosis, soit circoncis, au motif qu’il n’avait pas envie qu’il ressemble à un sémite. À mon sentiment, les infections répétées sont pourtant l’unique raison justifiant cette opération avant la puberté. Là encore, très mauvais mélange d’idées personnelles et d’options médicales.

Les autres raisons parentales pour faire circoncire les enfants

Depuis une dizaine d’années un nouvel argument mis en avant en faveur de la circoncision est que celle-ci protège partiellement de certaines infections sexuellement transmissibles, comme le SIDA ou l’infection au papillomavirus, responsable chez les partenaires féminins de la majorité cancers du col de l’utérus. Il me semble que c’est pour les parents une ingérence incroyable dans la future vie sexuelle de leurs enfants que de les faire circoncire au motif que, des années plus tard, ils pourraient choisir d’avoir des relations non protégées avec des partenaires multiples. Cela peut se défendre dans des pays d’Afrique subsaharienne où une bonne partie de la population porte le virus du SIDA et où le port du préservatif n’est pas dans les mœurs, mais pas chez nous. Pourquoi troubler la vie sexuelle d’un homme monogame ? Là encore, il est urgent d’attendre : ceux qui voudraient se faire circoncire adultes le peuvent.

Une recherche rapide sur des forums parentaux montre que des parents, souvent des femmes, justifient la circoncision de leur enfant par l’esthétique : ils trouvent cela plus beau. Là encore, force est de constater que l’esthétisme des organes génitaux d’un être humain ne concerne que lui et, secondairement, ses partenaires sexuels (vu que nous sommes dans une société où on ne les montre guère en dehors de l’union sexuelle). Il y a quelque chose de malsain à ce qu’une mère de famille se mette en quelque sorte dans la position de la future amante de son fils.

Évoquons enfin les circoncisions pour motif religieux. Il m’est malaisé d’évoquer ce sujet en tant qu’agnostique non issu d’une famille musulmane ou juive. Des amis nés dans des familles musulmane et juive se sont plaints d’avoir été circoncis sans leur consentement ; c’est d’autant plus gênant s’agissant d’une personne devenue agnostique et porte donc une marque d’appartenance à une religion à laquelle il ne croit pas. Là encore, il me semble urgent d’attendre : il sera toujours temps au garçon, devenu adulte, de décider de marquer dans son corps son appartenance à telle ou telle religion.

Là encore, les formulaires de consentement éclairé font preuve d’un certain flou : par exemple on trouve cette mystérieuse phrase

« Les autres indications [de la circoncision d’un enfant] sont l’infection ou des raisons religieuses, voire éthiques. »

Quelles peuvent bien être les raisons éthiques non religieuses de la circoncision d’un enfant ? On espère qu’il ne s’agisse pas de celles citées jusque dans les années 1920 voire au-delà (gêner la masturbation). Plus probablement, il s’agit d’un terme maladroit pour parler des opinions voire lubies personnelles des parents (propreté, esthétique).

Rappelons que la circoncision n’est pas une opération sans risque. On s’est récemment félicité de la greffe de pénis sur un sud-africain de 21 ans, dont le pénis avait été amputé suite à une circoncision ratée (j’ignore s’il s’agissait d’une circoncision réalisée en hôpital ou artisanalement). On connaît également le cas de David Reimer, dont le pénis avait été irrémédiablement endommagé à l’âge de 8 mois par une circoncision ratée pour un phimosis, et dont les parents ont alors choisi de lui faire subir (sans son consentement, vu qu’il s’agissait d’un nourrisson) une chirurgie de réattribution sexuelle comme femme. Il s’agit là bien évidemment de deux cas extrêmes où devait jouer l’incompétence grossière du chirurgien, mais ils nous rappellent qu’une chirurgie même réputée bénigne et simple peut présenter des risques.

Conclusion

Enfant puis adolescent, ma circoncision, et d’autres actes médicaux invasifs de l’enfance, m’avaient laissé un certain goût amer ; mais je prenais l’ablation de mon prépuce pour une obligation médicale. Avec les rapports amoureux et sexuels, j’ai cependant pris conscience de certaines gênes et d’une certaine insensibilité qui, certes, ne me privent pas de sexualité et d’orgasmes, mais qui m’ont gâché certains actes.

Adulte, c’est par hasard que, aux États-Unis, je suis tombé sur un article dans une revue pour parents au sujet du choix cornélien de la circoncision à la naissance. Je suis tombé des nues, je ne savais pas que l’on circoncisait par simple coutume hygiénique, sans raison médicale ou religieuse. Je me suis documenté, ébahi, sur le charlatanisme médical qui a amené à la généralisation de cette coutume dans ce pays. Je me suis alors posé des questions sur mon propre statut. Plus récemment, en lisant des articles de médecins tels qu’Aldo Naouri ou Martin Winckler, je me suis rendu compte que ce que ma mère m’avait présenté comme une obligation médicale relève souvent en fait d’une certaine superstition, d’une obsession mal placée du nettoyage, d’un interventionnisme excessif.

Je conseille donc aux parents qui envisagent pareille opération, que ce soit pour un motif « hygiénique », médical ou religieux, de bien réfléchir au fait qu’elle est définitive et non sans conséquences, quoi qu’on leur ait expliqué, et de bien examiner les alternatives possibles, qu’on ne leur a peut-être pas présentées.