La circoncision est pratiquée depuis des millénaires. Je voudrais ici discuter de sa forme médicale et moderne, telle que pratiquée dans les pays « occidentaux », des raisons invoquées pour cette pratique et des conséquences possibles. En effet, en tant que parent, nous pouvons avoir à décider de l’ablation du prépuce d’un jeune garçon, et un peu de recul sur la situation ne nuit pas.

Dans ces deux billets je vais expliquer mon point de vue sur cette chirurgie. Jeune garçon hors d’état de vraiment comprendre ou de consentir, j’ai subi cette intervention suite à un phimosis ; j’expliquerai ce terme. Je vais également expliquer comment la circoncision, très rare chez les européens non juifs avant le XIXe siècle, a été alors promue notamment pour lutter contre la masturbation, considérée comme une pratique immorale et dangereuse.

Le prépuce et la circoncision

Expliquons d’abord ce dont il s’agit. Chez un homme non opéré, le gland du pénis est recouvert, au moins lorsque le pénis est flaccide, par une sorte de capuchon de peau nommé prépuce. Ce capuchon protège le gland, et, en cas de masturbation ou de rapport sexuel, coulisse sur le gland — il y a une sorte de lubrification naturelle nommé smegma entre les deux.

La circoncision (on dit aussi posthectomie si elle est pratiquée pour des raisons non religieuses) consiste en l’ablation du prépuce. La quantité ôtée semble dépendre du but de l’opération et de la technique employée, mais habituellement le gland de l’homme circoncis est en permanence exposé, même si le pénis est flaccide. En érection, on distingue sur le pénis circoncis trois régions : la peau, puis une zone rosée, cicatricielle, sensible et très fragile, puis le gland. En pleine érection, chez moi, la zone rosée cicatricielle est tendue et à nu, même s’il est possible, en tirant fort, de la recouvrir du restant de peau. Il m’est en tout cas impossible de couvrir le gland autrement que partiellement, même à pleine flaccidité.

La perte de confort et de sensibilité due à la circoncision

Les études médicales ne concordent pas sur les conséquences de la circoncision en terme de confort et de sensations sexuels : certaines les prétendent inchangés, d’autres pointent que le prépuce est une zone sexuellement sensible, que le gland circoncis, continuellement en contact avec les vêtements, finit par s’épaissir et devenir insensible (kératinisation), ou encore, comme dans cette étude, que le pénis circoncis est notablement moins sensible au toucher que le pénis non circoncis. Certains déplorent la moindre sensibilité du gland circoncis, d’autres considèrent que c’est un atout car elle éviterait l’éjaculation précoce lors des rapports vaginaux.

Pour ma part, ayant été circoncis enfant, je ne saurais comparer ma sensibilité avant et après. Je relève toutefois que mon gland, après avoir été très sensible à la puberté, est effectivement devenu peu sensible et que la zone cicatricielle, située en arrière de celui-ci, si elle est effectivement sensible, est très sujette aux irritations et micro-coupures. La masturbation par une partenaire est vite douloureuse, de par le frottement direct de la peau des doigts sur cette zone fragile ; ou alors il faut lubrifier, ce qui est peu pratique. Ce problème s’atténue avec l’habitude de la partenaire, qui apprend comment ne plus blesser. Chez un homme non circoncis, le prépuce coulisse naturellement et évite les frictions directes sur les zones fragiles. Il m’apparaît donc assez probable que le prépuce rend la masturbation plus aisée et agréable.

Les rapports vaginaux sont bien plus satisfaisants, en raison de la lubrification naturelle et de la texture lisse du vagin. Il m’est cependant arrivé, lorsqu’une partenaire m’avait masturbé un peu maladroitement avant de passer à un rapport vaginal, de ressentir la brûlure de l’acidité des sécrétions vaginales sur la petite zone lésée.

Une opération féminine analogue serait l’ablation du prépuce clitoridien, c’est-à-dire du repli de peau qui normalement protège le clitoris, exposant celui-ci continûment aux frottements vestimentaires. J’ai connu plusieurs femmes qui trouvaient insupportable le contact direct des doigts avec leur clitoris découvert lors d’une masturbation en couple ; ce doit être l’analogue du contact direct avec ma zone de cicatrisation.

Une tradition médicale prenant racine dans la lutte contre la masturbation

La masturbation, parlons-en. Celle-ci, réprouvée par la religion chrétienne et désapprouvée par l’Islam, est devenue au XIXe siècle une cause médicale. Divers médecins occidentaux, en effet, ont vu dans la masturbation, surtout chez l’enfant ou l’adolescent·e, la cause de nombreux maux : folie, épilepsie, nervosité, faiblesse et fatigue, autres affections physiques ou mentales. Ils ont donc proposé des remèdes. Outre divers dispositifs de chasteté, allant d’étuis péniens à des anneaux à pointe passés autour du pénis afin de rendre l’érection douloureuse, des solutions chirurgicales ont été avancées pour soigner l’« onanisme ».

Si la castration n’a semble-t-il été utilisée qu’exceptionnellement, en raison de son caractère radical, la circoncision a été proposée par de nombreux médecins à la fois comme prévention et comme traitement de la masturbation. La lecture de la littérature médicale de l’époque sur ce sujet est assez glaçante… Voyons maintenant les arguments avancés, dans un ordre arbitraire :

Raison numéro 1 : Les petits garçons en viennent à se masturber parce qu’ils ont pris l’habitude de se toucher le bout du pénis en raison d’irritations causées par les « adhérences » du prépuce. Supprimer le prépuce préventivement évite que le garçon ne prenne de « mauvaises habitudes ».

Raison numéro 2: L’hygiène est facilitée : plus de smegma qui s’accumule et la toilette est plus rapide. Non seulement c’est mieux car plus propre, mais une toilette nécessitant peu ou pas de manipulation du pénis est préférable afin d’éviter les mauvaises habitudes.

Commentaire : Que l’on soit circoncis ou non il est nécessaire de se laver assez régulièrement. Par exemple, que l’on soit circoncis ou non, il est en général préférable de faire un peu de nettoyage avant une fellation. On ne voit pas très bien comment justifier l’ablation du prépuce par l’hygiène, sauf à supposer que les hommes sont des malpropres qui ne se lavent pas.

Raison numéro 3 : Si la circoncision est faite de façon à ce que la peau et la zone cicatricielle soient bien tendue sur le pénis en érection, la masturbation est malaisée et peu satisfaisante. Le médecin E. J. Spratling (« Masturbation in the adult », The Medical Record, 28 septembre 1965, pp 443-444) le dit lui-même :

« On peut obtenir de bons résultats seulement en ôtant du pénis une grande quantité de peau et de muqueuse. Après cicatrisation de la plaie, la peau sera tendue sur l’organe, ce qui gênera considérablement la masturbation voire l’éradiquera. »

Commentaire : Voir plus haut mon expérience personnelle qui confirme partiellement cette raison : la masturbation est effectivement plus délicate à mener sur un pénis circoncis, elle tend à causer des irritations. À noter toutefois que la masturbation sur soi-même est moins délicate que sur un partenaire, car l’on sait si l’on commence à irriter ou blesser.

Raison numéro 4 : Si l’habitude de masturbation est déjà acquise avant la circoncision, la période de cicatrisation (où la masturbation est impossible) est l’occasion de la perdre.

Raison numéro 5 : La circoncision constitue une sorte d’avertissement solennel, voire de punition pour le masturbateur. Le médecin américain John Harvey Kellogg, par ailleurs co-inventeur des fameux corn flakes, déclarait même (Kellogg, Plain Facts for Old and Young, 1881) suggère même de renforcer son caractère punitif par l’omission de l’anesthésie :

« Chez des enfants plus jeunes, chez qui les considérations morales n’ont pas de poids, d’autres méthodes pourront être utilisées. On a obtenu des résultats en entourant les organes de bandages. Attacher les mains convient dans certains cas, mais ne réussira pas forcément à empêcher la poursuite des mauvaises habitudes [la masturbation] d’autres façons, en agitant leurs membres ou en se mettant sur le ventre. On a obtenu des résultats en couvrant les organes d’une cage.

Un remède presque toujours efficace chez les petits garçons est la circoncision, surtout s’il y a quelque degré de phimosis. L’opération devra être effectuée par le chirurgien sans administrer d’anesthésique, car la brève douleur lors de celle-ci aura un effet salutaire sur l’esprit, surtout si elle est reliée à l’idée de punition, comme elle devrait bien l’être dans certains cas. La douleur qui persistera pendant plusieurs semaines interrompra la pratique de la masturbation, et si celle-ci n’est pas trop ancrée chez l’enfant, elle pourra bien être oubliée. »

Commentaire : Quelle cruauté ! Il est vrai que Kellogg, s’agissant des filles masturbatrices, recommandait de leur badigeonner le clitoris d’un puissant irritant (« acide carbolique », sans doute du phénol) à titre d’avertissement…

Raison numéro 6 : Il est bon de diminuer la sensibilité des organes sexuels. Peut-être qu’une grande sensibilité était adaptée aux époques précédentes, moins civilisées.

Ce genre de recommandations a été repris par divers ouvrages destinés aux mères de famille, notamment aux États-Unis. Ainsi, la médecin Mary R. Melendy, en 1903 (Perfect womanhood for maidens, wives, mothers, p.32-35), attribuait des conséquences terrifiantes à la masturbation chez les petits garçons ; elle recommandait la surveillance des garçons au cas où ils se toucheraient la nuit, et concluait en recommandant la prophylaxie par la circoncision. Il faut dire que le Dr Melendy mélangeait allègrement morale chrétienne et médecine :

« Allez expliquer à votre enfant, sans honte, ces organes qui le rendent un homme. Dites lui qu’on les nomme organes sexuels, qu’ils ne sont pas impurs, mais d’une importance spéciale, et créés par Dieu pour un motif précis. Dites lui que si l’on abuse de ces organes ou qu’on les emploie à un usage autre que celui pour lequel Dieu les a créés — et Il n’a pas voulu qu’on les emploie avant l’âge adulte — ils amèneront la maladie et la ruine sur ceux qui abusent d’eux et désobéissent aux lois que Dieu a fait pour les gouverner. »

Les propos sont parfois plus édulcorés : par exemple on peut conseiller la circoncision pour l’hygiène et éviter les « problèmes moraux ». Il est d’autant plus curieux de voir ce genre de recommandation moralistes que ces ouvrages présentaient par ailleurs des informations anatomiques à destination des futures mariées et mères dont elles ne bénéficiaient sans doute pas auprès de leurs parents.

La circoncision a continué au début du XXe siècle d’être présentée comme remède à des maladies sans rapport avec le pénis. Encore en 1916, un médecin (Thomas Jefferson Ritter, Mother’s remedies; over one thousand tried and tested remedies from mothers of the United States and Canada. « Remèdes de mères : plus d’un milliers de remèdes essayés et testés de mères des États-Unis et du Canada ») écrit :

« Les causes [de l’épilepsie] devraient être supprimées si possible. On doit circoncire l’enfant, surtout s’il est jeune. Pour une fille, le capuchon du clitoris doit être libre de mouvement. […] Si l’orifice du pénis est trop petit il rendra l’enfant irritable, d’où un mauvais sommeil ; il faut agir immédiatement. Le capuchon du clitoris est peut-être trop serré, rendant nerveuse la petite fille ; desserrez-le. Si votre enfant porte ses mains à ses organes génitaux vous devez faire examiner ceux-ci car c’est souvent ainsi que la masturbation commence : les parties intimes sont irritées et l’enfant tente de faire cesser cette irritation. Ces petits problèmes en cause des gros. »

Les médecins européens ne sont pas en reste, même si, contrairement aux américains, ils ont pas fait rentrer dans les mœurs le traitement chirurgical de la masturbation. Le Dr H. Fournier, en 1883 (De l’onanisme, dangers et inconvénients)  propose notamment l’infibulation du prépuce, c’est-à-dire une forme de ligature du prépuce qui rend douloureuses les érections et impossible la masturbation.