Enfants perdus de la République : que faire ?

Impossible de passer cette semaine sans écrire.

Autant que le dessin, les mots sont notre première et ultime résistance.

Comme beaucoup, j’ai été profondément choquée, peinée, effrayée par les évènements de cette semaine.

Des personnes ont perdu la vie, pour certaines parce qu’elles publiaient des dessins irrévérencieux, d’autres faisaient leur métier de policier, d’autres étaient au mauvais endroit au mauvais moment.

« Mektoub » diraient peut-être certains de nos amis musulmans.

Passé l’émotion, l’immense chagrin une question : pourquoi ?

Comme Mohamed Mehra, comme Mehdi Nemmouche, les tueurs étaient nés en France, avaient grandi en France : c’étaient des enfants de la République, nos enfants.

C’est donc bien à nous français qu’il appartient de comprendre comment nos enfants en sont venus à tuer pour le compte de mafieux qui ont encore moins de relation avec le Coran que l’Inquisition n’en avait avec l’Evangile.

J’avoue que je partage ces propos qu’Isabelle Filliozat a rédigé sur sa page facebook

« Trois tueurs hier ont assassiné douze personnes, douze représentants de la liberté, de la démocratie. Trois personnes, dont deux frères… On les dit de même profil que Mohammed Merah. Ce qui signifie une enfance violentée et en déshérence, sans que personne ne se préoccupe de les écouter, de les regarder, de les prendre vraiment en considération. Nous sommes tous responsables de la tuerie, parce que nous avons collectivement laissé ces trois hommes devenir ce qu’ils sont devenus. Aujourd’hui en France, trop de jeunes sans repères, rejetés, sont exposés au prosélytisme de l’extrémisme islamique. Devenir kamikaze leur ouvre une possibilité de se sentir utiles, puissants, signifiants… Ne pourrions-nous faire en sorte que les citoyens trouvent autrement un sens à leur vie ? Ces jeunes sont abreuvés par internet de discours fondamentalistes, ils y trouvent une issue à leur haine. Une haine construite par la violence subie dans l’enfance et alimentée par les extrémistes (lire le livre du frère de Mohamed Merah). Si de plus en plus de jeunes se tournent vers le djihad, c’est que les deux besoins fondamentaux des humains, attachement et pouvoir personnel ne sont pas nourris, ils ne se sentent pas appartenir et se sentent sans pouvoir. »

Je pense en effet que collectivement nous avons notre part de responsabilité, en tant que citoyen français.

Les faits sont là, notre société telle qu’elle fonctionne aujourd’hui produit des jeunes sans espoirs.

Et contrairement à ce que dit Isabelle Filliozat, les jeunes qui s’engagent aujourd’hui en Syrie, et seraient des terroristes potentiels à leur retour, ne sont pas seulement les exclus du système scolaire issus des banlieues ghetto où sont parqués majoritairement les descendant d’émigrés pauvres.

Dans un livre publié en décembre dernier, « la France du Djihad » de François Vignolle et Azzedine Ahmed-Chaouch (voir aussi cet article du Huffigton post), les auteurs disent :

« Ces enfants de notre république partent là-bas, souvent, sans même comprendre le conflit. Il y a ceux qui rêvent d’instaurer la charia et de former un grand état islamique dans la région du Levant, le Shâm. Et il y a les autres, qui tentent de revenir en europe, déçus par leur rôle dans cette guerre sainte, ayant peur de mourir, mais parfois, ce qui est inquiétant, décidés à frapper le pays où ils ont grandi. »

(…)

« Désormais, les autorités françaises veulent comprendre. Ou du moins essayer.Comment un petit déliquant a-t-il subitement pris la diagonale des fous d’Allah ? Policiers et gendarmes exhument des pans de sa vie, depuis l’enfance, pour tenter de cerner les raisons de cette dérive meutrière. »

(…)

« Les autorités souvent impuissantes, découvrent des profils variés dans le contigent de ceux que l’on surnomme les « djihadistes français » : un étudiant brillant, deux lycéens naïfs, une jeune femme fan de Jennifer, ou des délinquants notoires reconvertis en « barbus ». Une diversité qui rend leur identification difficile. »

Au-delà de la situation politique française et géopolitique vis-à-vis de l’islam, il y a un fait qui nous concerne directement ici sur les VI : certains de nos enfants trouvent tellement peu leur place en France qu’ils sont les proies faciles de mafieux sans foi ni loi.

Alors plus que jamais, il est important de développer la réflexion et l’esprit critique de nos jeunes.

Poursuivons autant que nous le pouvons au sein de notre famille, dans nos activités associatives.

Et continuons sans relâche à l’exiger de l’école de la République, qu’elle incite les élèves , tous les élèves, à la réflexion, au dialogue, comme le demande le Centre de Recherche et d’Etude Pédagogique (CRAP) dans sa revue de presse de ce matin :

 « Que fait-on ? Déjà, on ne baisse pas les bras. On essaie malgré tout. Se résigner ne fait pas partie de l’éthique professionnelle. Et puis surtout on essaie d’agir collectivement. Car à plusieurs, on est peut-être plus intelligent et plus fort que tout seul. »

(…)

Dans un “travail” avec les élèves sur des évènements tels que ceux là, il ne s’agit pas d’en rester au stade de l’émotion. Même si elle est réelle, et qu’il ne fallait pas l’occulter. Nous ne sommes pas de purs esprits et j’ai moi même eu du mal à contenir mon émotion en classe avec mes propres élèves

(…)

Il était important aussi de rappeler les valeurs, celles de la République et de la Démocratie. Poser les principes de la liberté d’expression et de l’État de droit. Mais à mon sens, il ne s’agissait pas de rentrer dans ce qui aurait pu être ressenti comme un conflit de valeurs. On pouvait entendre aussi ce que disent ces élèves. Quand une élève murmure avec une toute petite voix “mais dessiner le prophète, c’est pas bien » il faut l’entendre. Et éviter la stigmatisation et les amalgames. Quant aux valeurs, celles ci ne sont pas grand chose si on en reste au niveau de l’énonciation. Les valeurs n’existent que lorsqu’elles sont mises en action. Dans nos actes au quotidien et dans nos pratiques de classe.

(…)

Mais l’essentiel du travail, je le concède, c’est un travail de longue haleine, dans la durée.

(…)

Les réactions de ces élèves qui refusent la minute de silence et au delà le germe de l’extrémisme lui même se nourrissent d’un sentiment d’exclusion, de stigmatisation qu’il faut absolument combattre. Il faut le combattre par la tolérance d’une laïcité ouverte et respectueuse. Il faut surtout le combattre en construisant une école qui ne fabrique pas de l’échec à tour de bras. Une École qui se soucie de chacun et qui lutte vraiment contre les inégalités.

Alors, bien sûr, on me dira que ce n’est pas seulement l’affaire de l’École. Et on aura raison. Je lis ce qui se passe aujourd’hui (les attentats et les réactions de certains élèves) aussi comme la présentation de la facture non réglée jusqu’à maintenant des émeutes urbaines de 2005.C’est la facture d’une politique de la ville trop dispersée et pas assez coordonnée. C’est aussi la facture de la crise, du chômage et de toutes les peurs et les haines qui s’en sont nourries.

“Changer l’école pour changer la société, changer la société pour changer l’école ». C’est le slogan du CRAP-Cahiers Pédagogiques depuis très longtemps et il dit bien la difficulté de l’action. Alors, j’ai envie de dire comme chacun de mes collègues que bien sûr, moi, petit enseignant dans ma classe, je ne peux pas grand chose. Mais je ne me résigne pas et je fais ma part… »

Beaucoup d’enseignants ont parlé avec leurs élèves, certains en ont témoigné sur la toile.

J’ai aimé par exemple ce témoignage intitulé « pour mes élèves de Saint-Denis »

Voilà, chacun sa part.

En tant que parent, je m’efforce chaque jour par mon comportement et les discussions que nous avons de « faire ma part » avec nos enfants.

Ainsi, mercredi et jeudi, alors que nous ne regardons jamais la télé, nous les avons mis devant le 20h – j’ai d’ailleurs beaucoup apprécié que la séquence d’exécution du policier soit censurée.
(NB ils ont 13 et 15 ans, bien sûr nous aurions abordé le sujet autrement s’ils étaient encore de jeunes enfants)

En effet, lorsque nous avons entendu l’info de l’attaque de Charlie Hebdo à la radio, alors que je ramenais ma fille du collège, elle s’est écrié « De toute façon, c’est comme tous les jours, des faits violents, on en entend tout le temps ! »

Elle n’a pas complètement tort : la surenchère des scoops sanguinolents qui circulent dans les médias rend la violence banale.

Et justement, nous avons voulu, expliquer à nos enfants ce qu’était Charlie Hebdo, pourquoi nous étions bouleversés, et que c’était important pour tout le monde.

Et je crois que les réactions et manifestations unanimes que nous avons vues ensemble ont parlé d’elles-mêmes.

S’ils avaient été plus jeunes, d’une façon ou d’une autre, je leur aurais parlé. Pour expliquer. Expliquer mon émotion qu’ils auraient de toute façon perçue. Expliquer la liberté d’expression. Expliquer le principe de laïcité : chacun sa foi avec le respect de celle de l’autre. Avec des mots adaptés selon leur âge.

C’est aussi ce que nous faisons ici au VI.

Alors continuons à échanger, confronter nos points de vue, en lire d’autres, en parler autour de nous.

Nous avons la chance d’avoir cette liberté : utilisons là.

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10 réflexions sur “Enfants perdus de la République : que faire ?


  1. Voici ma réponse à la question:  » que faire?  » Elle se trouve dans cette vidéo .
    J’approuve totalement ce qu’a écrit Phypa. Rien à rajouter,  » il est important de développer la réflexion et l’esprit critique de nos jeunes » il faut aussi savoir les écouter avec bienveillance , les laisser s’exprimer, leur donner les mots nécessaires pour le faire, leur expliquer le sens et le poids des mots , les laisser aussi exprimer leurs émotions avec leurs corps , leurs visages, apprendre au travers des autres , car on n’apprend que par l’altérité .

    • Merci pour cette vidéo ( sauf que je n’ai pas vu le nom de celui qui s’y exprime).
      Je suis d’accord sur le fait qu’il ne faut pas réduire l’univers à la possession d’objets.
      Faire des choses avec ses enfants c’est important. Qu’ils aient la possibilité de rêver et d’inventer leurs propres jeux aussi.
      Mais tout cela s’adresse à des parents en mesure d’y réfléchir .
      C’est une approche individuelle.
      Nous avons aussi besoin d’une approche collective, d’une construction sociale .

      • D’accord, mais si les valeurs véhiculées par l’école sont différentes de celles entendues a la maison cela pose problème. Je pense au sens même de l’éducation, la valeur des diplômes, la capacité à exprimer ses émotions et plein d’autres questions « philosophiques » qui pourraient être abordées dès la maternelle . Cela mériterait un article .

        • Et si c’était parfois salutaire pour les enfants d’entendre à l’école d’autres opinions que celles prônées au sein de sa famille ?

          • Non seulement  » parfois », mais souvent.
            La pluralité des cultures et des modes de pensées aident à comprendre le monde et à l’éprouver pour reprendre les paroles de Roland Gori ( psychanalyste) dans le débat à propos de Charlie Hebdo ( humanite.fr/Charlie-Hebdo…-lutter-contre-la-barbarie) dont je recommande la lecture .

            Merci à tous de vos partages .

    • Si c’était simple, il n’y aurait pas ces jeunes en déshérence et nous ne nous poserions pas toutes ces questions !
      Mais au-delà de l’émotion suscitée par ces attentats, en effet il y a urgence à agir, revoir nos fonctionnements économiques et sociaux.

      • Dans mes fonctions de prof dans un lycée technique, en section Bac Pro ( Secrétariat) seule une élève sur une classe de 30 élèves avait choisi cette voie. Elles passaient le temps au lycée ayant hâte d’en sortir le plus vite possible pour « aller vivre leur vie » ailleurs et se poser les bonnes questions sur leur avenir.

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