Les répercussions des violences conjugales sur les enfants

Le 26/11, j’ai assisté à une matinée de présentation d’

« outils pédagogiques de sensibilisation aux répercussions des violences conjugales sur les enfants. »

L’outil pédagogique en question m’a laissée perplexe : il s’agit d’une mallette contenant un petit « film », des fiches pédagogiques, un livret d’infos utiles (institutions, etc.). Le film, « Je ne suis pas une poupée », était « fait maison ». Sur la forme, je me dis qu’il aurait été intéressant de travailler avec des étudiants en cinéma, montage, comédie, etc., pour avoir un résultat mieux fichu, niveau réalisation, jeu, dialogues. Sur le fond, il était « volontairement caricatural » – pour montrer « ce qu’il ne faut pas faire » (en tant que personnel enseignant, policier-e, assistant-e social-e…). Les fiches permettent de « décoder » chaque scène (ex : la directrice d’école qui interagit avec la maman fait preuve de jugement, manque d’empathie, etc.).

Je rejoins l’intention du projet : elle se veut bienveillante et pragmatique. Sa forme ne me convainc pas vraiment, mais j’aurai peut-être l’occasion d’emprunter cette mallette (elle sera accessible en janvier 2015) et je verrai si je change d’avis.

Par contre, cette matinée m’a apporté deux très bonnes choses :

  • j’ai pris connaissance d’un centre de documentation auprès duquel je pourrai emprunter plein de trucs sympas et venir vous en parler,
  • il y a eu une présentation concise mais extrêmement claire du fonctionnement des violences conjugales et de la manière dont se positionnent les enfants dans un tel contexte. Cet exposé a été présenté par Véronica Saldi (qui travaille dans un refuge pour les femmes et les enfants victimes de violence intrafamiliale.) C’est cela que j’aimerais reprendre ici.

La violence conjugale

La conférencière a commencé par reprendre la définition de la violence conjugale :

« Les violences dans les relations intimes sont un ensemble de comportements, d’actes, d’attitudes de l’un des partenaires ou ex-partenaires qui visent à contrôler et dominer l’autre. Elles comprennent les agressions, les menaces ou les contraintes verbales, physiques, sexuelles, économiques, répétées ou amenées à se répéter portant atteinte à l’intégrité de l’autre et même à son intégration socioprofessionnelle. Ces violences affectent non seulement la victime, mais également les autres membres de la famille, parmi lesquels les enfants. Elles constituent une forme de violence intrafamiliale. Il apparaît que dans la grande majorité, les auteurs de ces violences sont des hommes et les victimes, des femmes. Les violences dans les relations intimes sont la manifestation, dans la sphère privée, des relations de pouvoir inégal entre les femmes et les hommes encore à l’œuvre dans notre société. »

On peut la retrouver ici.

Comme statistiquement l’immense majorité des victimes sont des femmes, et l’immense majorité des agresseurs sont des hommes, on ne s’étonnera pas que régulièrement V. Saldi ait évoqué le père violent et la mère victime. Elle précise néanmoins que la violence conjugale peut concerner les couples homosexuels et les couples hétérosexuels. On parle aussi de violence conjugale quand la violence s’exerce après une séparation.

La violence se distingue du conflit par la domination. L’intention est la prise de pouvoir (il ne s’agit pas juste de vouloir convaincre l’autre qu’on a raison). L’impact est la peur, la paralysie de la victime. La fréquence de cette violence permet de maintenir ou de récupérer le pouvoir. Les positions sont immuables. [NB : Sans développer, je trouve que ce schéma ne prend pas en compte la violence qui utilise la manipulation, par laquelle le manipulateur peut susciter la colère de sa victime pour ensuite l’en culpabiliser pouvant donner l’illusion que la violence peut passer d’un camp à l’autre alors qu’elle est de l’ordre de la défense lorsqu’elle vient de la victime.]

Le cycle de la violence

On peut observer 4 phases dans la violence conjugale :

  1. Tension : tout incident est prétexte aux reproches, la victime tente de s’ajuster pour éviter la 2e
  2. Explosion : insultes, cris, menaces et/ou coups. Il ne s’agit pas d’une perte de contrôle de la part de l’agresseur mais au contraire d’une prise de contrôle. La victime est apeurée et paralysée.
  3. Justification : L’agresseur minimise, explique, justifie. La victime accepte, se sent coupable, se dit qu’en changeant son comportement ça ne se reproduira pas. Elle en vient à douter de ses perceptions.
  4. Lune de miel : l’agresseur ‘regrette’, promet de ne pas recommencer, demander pardon. La victime se dit qu’il s’agissait d’un incident ponctuel.

Ce cycle se répète de plus en plus fréquemment, la 3e et la 4e phases se raccourcissent.

Les enfants

Les enfants peuvent adopter différentes postures, différents « rôles », et peuvent passer d’une posture à l’autre à certains moments. Il y a 4 postures qui se déclinent différemment selon les phases du cycle de la violence.

A. Parti pris pour la victime

L’enfant perçoit qui est l’auteur de la violence et qui en est la victime. Il vit son environnement comme terrifiant et adopte le rôle de l’avocat de la défense.

  1. Pendant la première phase, l’enfant tente de diminuer la tension ou bien de la dévier en défiant l’auteur des violences. Il arrive qu’il ne veuille pas aller à l’école de peur qu’il arrive quelque chose au parent victime ou bien qu’il ait un comportement difficile à l’école pour détourner la violence. Il endosse le rôle de protecteur ou de gardien de la paix.
  2. Lorsque la violence éclate il veut intervenir : il s’interpose indirectement (en créant une diversion) ou directement. Il se fait « bouclier». Il peut aussi être tétanisé et se mettre à l’écart, ressentant alors de l’impuissance.
  3. Lorsque l’auteur justifie sa violence il peut soit intégrer les arguments donnés, soit être désigné – par les deux parents – comme bouc émissaire.
  4. Lors de la lune de miel, il peut soit pensé qu’il a aidé à la « paix » soit avoir du ressentiment pour la victime sachant que cette trêve est temporaire (dans ce cas, c’est un des moments-clés pour changer de posture).

 B. Parti pris pour l’auteur des violences

Cette attitude doit être comprise comme un mécanisme de survie : l’enfant s’allie au plus fort pour être protégé. Il voit que dans la vie, il y a des « gagnants » et des « perdants » et que la violence est efficace (ce qui peut se traduire dans d’autres interactions, à l’école par exemple).

  1. Dans la phase de tension, il y contribue, il sape l’autorité de la victime, la « dénonce auprès du parent auteur des violences.
  2. Dans la 2e phase, il peut participer à la violence, parfois à la demande de l’auteur.
  3. Lorsque l’auteur des violences justifie son comportement, l’enfant le crédibilise et culpabilise la victime. C’est néanmoins un moment propice pour changer de posture si l’enfant n’adhère pas aux justifications de l’auteur des violences.
  4. Pendant la 4e phase, l’enfant perd ses repères et perd les bénéfices de son alliance, il ressent de l’injustice et veut ramener la tension.

C. Conflit de loyauté

L’enfant reçoit des infos contradictoires, il veut être fidèle aux deux parents en même temps.

  1. Pendant la première phase, l’enfant se sent déchiré, anxieux, il tente de diminuer la tension, occulte ses propres problèmes (à l’école par exemple). Il endosse le rôle de pacificateur.
  2. Lorsque la violence explose, l’enfant est dans les coulisses, il se cache, a des maux de ventre, il ressent de l’impuissance.
  3. Lors de la 3e phase, le sentiment de culpabilité de l’enfant augmente, il peut changer de posture et prendre parti pour l’un ou l’autre.
  4. Lors de la lune de miel, le conflit de loyauté perdure : l’enfant se sent responsable de la paix, et donc des violences lorsqu’elles ressurgissent.

 D. Secret

La violence est taboue, toute la famille vit sous le sceau du secret et le déni. L’enfant peut douter de ses propres sensations et souvenirs.

  1. Dans la première phase, l’enfant minimise la tension, il est dans le déni.
  2. Lorsque la violence explose, il se déconnecte.
  3. Pendant la 3e phases, l’enfant intègre et entérine l’idée que rien de grave ne s’est passé.
  4. La lune de miel confirme que tout va bien : il ne s’est rien passé.

Le travail avec les enfants (et les parents)

Véronica Saldi a ensuite expliqué comment elle travaillait au refuge. Une attention est portée au lien mère/enfant et à l’impact de la violence sur l’enfant. On explique alors à l’enfant les 4 phases de la violence afin qu’il comprenne les différentes attitudes dont il a été témoin.

Une réflexion est également mise en œuvre sur la place du père qui tentera de reprendre le contact et le contrôle . Dans ce sens, il instrumentalisera les enfants – ce qui peut amener des tensions entre la mère et ses enfants (qui peuvent réclamer de rentrer à la maison, retrouver leurs jouets, leur chambre, etc.). Afin d’établir un lien avec le père en attendant une décision de justice, un « espace rencontre téléphonique » a été créé au refuge. Le père est invité à prendre contact par téléphone avec ses enfants, il est informé du fait que la conversation est écoutée (par une assistante sociale, une psychologue…) et que s’il tente d’instrumentaliser les enfants, la communication sera interrompue. Cette communication père/enfant encadrée permet de diminuer le sentiment de manque pour les enfants et prépare père et enfant au droit de visite futur.

Véronica Saldi a également expliqué l’importance d’un travail individuel qui prenne en compte la singularité de l’enfant, de son âge, de son histoire. Elle insiste sur l’importance d’être créatif pour s’adapter à leur singularité.

Après la conf’ : pourquoi c’est utile de savoir tout ça…

Même si la paix règne dans votre foyer – et j’espère que vous n’aurez pas à observer ce cycle de la violence de l’intérieur –, ces infos me semblent très utiles. La violence n’est pas le fait d’un milieu socio-culturel en particulier et peut survenir dans n’importe quel contexte. Décoder ce qui dit un-e ami-e, le comportement d’un enfant, ces propos, que ce soit dans un cadre professionnel (en tant qu’enseignant-e par exemple), familial ou amical peut s’avérer utile. Il est alors possible de comprendre pourquoi cet-te ami-e y croit encore et toujours lorsqu’il/elle vit une nouvelle « lune de miel », et pourquoi le fait que son/sa compagnon/compagne ait demandé pardon avec un bouquet de fleurs et des étoiles dans les yeux n’est pas le signe que tout est rentré dans l’ordre.

Se respecter est une raison en soi (largement !) suffisante pour rompre une telle relation. Néanmoins, la victime peut être anesthésie, se sentir coupable, avoir une estime de soi complètement émiettée… Percevoir que la rupture a un sens pour le bien des enfants (présents ou potentiellement à venir !) peut l’aider à franchir le cap – étape nécessaire pour ensuite restaurer l’estime de soi, etc.

Les interactions après la conférence ont aussi révélé les insuffisances des institutions : stigmatisation de la victime (personnel enseignant, police,…), décrets inadéquats par rapport à la réalité – l’exemple qui a été donné est l’exigence que la victime accueillie en refuge ait un « projet » dans un délai d’un mois (en Belgique – Région Wallonne)… En attendant que nous bénéficiions d’institutions parfaites, un entourage présent et bienveillant peut prendre le contrepied de telles lacunes. Pour reprendre l’exemple, on peut rassurer la victime en reconstruction sur la légitimité d’avoir besoin de plus d’un mois pour trouver un « projet » (je peux témoigner que ça prend carrément plus d’un mois !) – se reconstruire c’est déjà un grand projet !

 

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10 réflexions sur “Les répercussions des violences conjugales sur les enfants

  1. Question: comment fait-on la différence entre le cycle violent décrit ici et les disputes « normales » dans une famille (dans le cas où il n’y a pas violence physique bien sûr…).

    Mon sentiment est que n’importe quel désaccord pourrait être décrit par les étapes ci-dessus, dès lors qu’on enlève l’étape « coups ».

    D’où ma question: comment sait-on si la colère qu’exprime quelqu’un contre son partenaire est légitime ou s’il s’agit d’un comportement violent/manipulatoire?

    • Il existe différentes formes de violence, elles peuvent apparaissent progressivement, puis finir par coexister.

      Les différents types de violences sont la violence :

      Psychologique: Elle se définit comme un ensemble de comportements, de paroles, d’actes et de gestes qui vise à porter atteinte à l’intégrité psychique ou mentale de l’autre. Ces violences s’attaquent directement à l’identité, l’estime de soi et la confiance en soi de la personne qui les subit. La violence psychologique peut prendre la forme de dénigrement, d’humiliation, d’isolement, de contrôle, de jalousie excessive, de manipulation, de négligence, de menaces.

      Verbale: L’auteur utilise sa voix comme une arme. Elle se présente sous la forme d’insultes et de cris.

      Physique: La violence physique concerne l’ensemble des atteintes physiques au corps de l’autre. Elle permet à l’auteur d’affirmer son pouvoir en créant un climat de peur chez la victime qui sera contrainte d’adopter des attitudes de soumission. Il peut s’agir de la destruction d’objets, de bousculades, d’immobilisations forcées, de gifles, de coups, de séquestrations, de morsures, de griffes, de tentatives d’étranglement…. Ces violences peuvent aller jusqu’à l’homicide.

      Sexuelle: Elle consiste à imposer son désir sexuel à l’autre. La violence sexuelle fait référence aux rapports sexuels forcés, à la prostitution, aux pratiques sexuelles non-souhaitées….

      Economique: Ce type de violence a pour objet de maintenir le/la partenaire dans un isolement en contrôlant ses dépenses, en l’empêchant de travailler ou de se former. Ces violences créent une dépendance financière/matérielle envers l’auteur. Celui-ci peut également contracter des dettes et abuser des ressources financières de la victime. Ces violences peuvent engendrer de graves problèmes financiers.

      Administrative: Elle consiste à priver la personne de documents administratifs comme par exemple sa pièce d’identité, son passeport…

      Importance de distinguer conflit et violence entre partenaires

      La violence conjugale se distingue des autres formes de violence. Il s’agit d’une violence présente dans une relation inégalitaire où l’un des partenaires trouve un moyen de contrôler l’autre en employant des stratégies dans un but d’annihilation et d’emprise.
      La violence est dirigée de façon répétitive vers la même personne. Elle s’exprime de manière permanente et pas seulement pendant les temps de crise.
      Autrement dit, la violence conjugale se caractérise par la répétition et l’asymétrie de la relation de couple.

      Il existe quatre critères qui permettent de distinguer la violence conjugale d’un conflit.

      Le pouvoir sur l’autre
      La violence conjugale s’inscrit dans un rapport de domination. Un des partenaires cherche à prendre le pouvoir sur l’autre en utilisant les moyens nécessaires pour y arriver. Ce n’est donc pas un acte de folie. Le sujet déclencheur importe peu, tout peut être prétexte pour agresser l’autre.
      Lors d’un conflit, ce n’est pas le pouvoir sur l’autre qui est en jeu mais plutôt le pouvoir sur la situation et le désir de convaincre l’autre de son bon droit. Il s’agit de l’expression d’un différend entre partenaires. Concrètement, il peut s’agir de tensions qui se vivent dans le couple. Cela peut être un conflit de valeurs (par exemple, sur la vision dans l’éducation des enfants), d’intérêts (sur le choix des vacances), dans les façons de faire (telles que le partage des tâches) qui revient continuellement à l’avant-plan.

      L’intention
      Il y a une intention, une volonté derrière les agressions. La violence conjugale est un acte organisé, un moyen choisi pour obtenir le pouvoir et mettre l’autre sous son emprise. L’acte de violence n’a donc rien d’impulsif et ne surgit pas au hasard à la suite d’une frustration, d’une provocation ou d’un évènement stressant1.
      Lors d’un conflit, il y a toujours un sujet au centre qui en est la cause et non le prétexte pour prendre le contrôle sur l’autre. Il peut arriver qu’il y ait de la frustration et de l’agressivité qui se manifestent par des agressions expressives c’est-à-dire, qui apparaissent comme une décharge de la tension2. Il ne s’agit pas d’utiliser un geste pour intimider ou détruire l’autre.

      La persistance
      La violence conjugale s’exprime dans la répétition et à travers des stratégies cycliques et récurrentes3. Les violences sont toujours dirigées de façons répétitives vers la même personne. Une dynamique et une emprise s’installent progressivement et l’agresseur va employer un panel de stratégies pour imposer son pouvoir.

      Quant à la dispute de couple, elle porte sur un sujet de discorde en particulier. Chaque couple a ses histoires de conflits qui reviennent et qui peuvent rester fragiles au sein de la relation (ex. le partage des tâches, l’éducation des enfants, la destination des vacances…). Ce sont les sujets qui persistent et non les étapes d’un cycle comme celui des violences conjugales.

      L’impact
      La violence conjugale laisse des traces psychologiques profondes.
      La violence conjugale a des effets multiples sur la personne qui la subit comme la peur, la honte, la culpabilité, la perte d’estime et de confiance en soi, l’humiliation, la soumission, etc. Des symptômes du syndrome de stress post traumatique peuvent également survenir.
      Plus le cycle de la violence se répète, plus l’emprise sur la victime est forte. Comprendre la différence entre la violence et le conflit est une étape nécessaire dans le choix de l’intervention car on ne peut pas apporter à l’un ou l’autre les mêmes réponses. Confondre, c’est donc prendre le risque d’interventions inappropriées et inefficaces, voire dangereuses pour les victimes et leur entourage. Alors que le conflit peut être géré au moyen de différentes techniques qui font place à la communication et à la négociation (exemples : thérapies de couple ou de famille, médiation familiale), ceci n’est pas possible dans le cas de la violence conjugale pour une raison évidente qui est la suivante : en plaçant la victime dans un rapport égalitaire impossible du fait de la dynamique de départ, on la fragilise, on la rend coresponsable et, plutôt que de l’aider à entamer le processus de dévictimisation, on renforce sa position en faisant durer une situation de violence qui peut davantage se retourner contre elle.

      Source: http://www.ecouteviolencesconjugales.be/information.php

      Dans le doute (ou pas) il est également possible d’appeler le 3919 ou de se rapprocher d’une association de lutte contre les violences faites aux femmes pour en discuter

      http://www.solidaritefemmes.org/ewb_pages/c/carte-de-france.php

    • Bonne question ! Si je m’en tiens à ce que j’ai entendu et à la définition habituelle, les critères seront : le pouvoir détenu par le partenaire violent, la domination, l’impact sur la victime et l’immuabilité des positions. Donc même sans parler de violence physique : les insultes, les reproches, etc. vont toujours dans le même sens. C’est dans ce sens que la conférencière disaient que les positions sont « immuables », les rôles ne s’inversent jamais.
      Mais je trouve qu’en effet, la définition classique ne prend pas en compte les situations de manipulation : le/la manipulateur/trice peut en effet provoquer la colère de sa victime pour ensuite l’en culpabiliser, il/elle a l’art d’inverser les rôles, de faire perdre le nord. Il y a qqch de moins direct, de plus tordu. Pour repérer les manipulateurs, je trouve que le travail d’Isabelle Nazare-Aga est très utile – « Les manipulateurs sont parmi nous » concerne toutes les situations (familiale, travail, etc.), « les manipulateurs et l’amour » concerne la situation de couple. Les 30 critères qu’elle relève sont repris ici : http://manipulateurs.wordpress.com/les-30-criteres-du-manipulateur-par-isabelle-nazare-aga/
      A partir de 14 critères remplis, l’auteure considère que la personne est fondamentalement manipulatrice – et non occasionnellement comme chacun peut l’être à un moment de sa vie.

      Plus concrètement, même si c’est un peu simpliste, j’ai envie de dire que si on se sent mal dans une relation (je ne parle pas de petite vexation ou contrariété, mais de se sentir en danger, ou jamais nourri par la relation, etc.) , ça ne rime pas à grand chose de rester… Que l’autre soit « objectivement » violent ou pas.

      • Merci pour les réponses, mais c’est un sujet sur lequel je m’interroge depuis pas mal de temps (pas forcément dans le cadre conjugal, mais plutôt familial) pour des raisons évidemment personnelles: quand j’étais enfant, j’ai pu voir chez des amis proches la dépression (la maladie) chez la mère. Et cela conduit à un certain nombre de comportements qui rentrent assez bien dans les cases de la « violence » décrit ici. (les reproches incessants et à sens unique, rien n’étant jamais assez parfait pour être bien… les menaces de suicide récurrentes si telle ou telle chose n’est pas faite immédiatement, alternant avec des grands élans affectifs…)
        En fait je suis incapable je crois de poser un diagnostic correct sur la violence intrafamiliale dès qu’il s’agit d’actes plutôt psychologiques que purement physiques: au moins, avec les coups, on sait où on en est… Et je crois que beaucoup situation un peu limites échappent à tout signalement ou réaction justement car il n’y a pas de violences physiques. Si ça se trouve, les cas contre lesquels on fait de la prévention dans les médias sont simplement les cas le plus simples à détecter et à corriger..

        • Merci beaucoup pour ce témoignage ! Peut-être que la différence est la recherche de pouvoir…? il me semble que les personnes souffrant de dépression ne cherchent pas à dominer leur entourage.
          Cela dit, quelqu’un de violent est certainement quelqu’un de souffrant – si on est entièrement bien dans ses pompes, on ne cherche pas à violenter les autres. Mais ce n’est pas aux victimes de « soigner » leur agresseur – la prise de conscience et la volonté de changer doit venir de la personne violente.

          • Peut-être effectivement. Mais c’est justement un des points qui m’interroge: la violence existe-t-elle par les intentions de l’agresseur, y compris donc quand il échoue, ou par ses conséquences sur sa victime, donc y compris quand le responsable n’a pas eu la volonté d’agresser?
            En droit pénal, il faut théoriquement pour être condamné avoir eu conscience de transgresser une règle (je dis théoriquement, car vu l’état des tribunaux dans ce pays, on est plus proches de la condamnation automatique que du traitement particulier). Doit-on également tenir compte de l’intention du responsable des souffrances infligées dans l’aide aux victimes? Si non, pourquoi se limiter aux cas où existe un agresseur « pénal »?

            • Pour moi, les souffrances doivent être considérées pour ce qu’elles sont – des souffrances, des blessures -, indépendamment de l’intention et/ou la responsabilité pénale de l’auteur des violences. Pour faire une analogie, si un automobiliste renverse quelqu’un et qu’il est blessé, il faut le soigner que ce soit intentionnel ou accidentel. Peu importe sa responsabilité et son intention, il faut soigner le blessé, et c’est là la priorité. Déterminer la responsabilité vient ensuite, et vise un autre objectif (faire en sorte que ça ne se reproduise pas).
              Dans ce sens, dans le livre de Brassine que j’ai déjà évoqué ici, sur les abus sexuels subis par les enfants, l’auteur propose plusieurs stratégies pour protéger l’enfant, indépendamment d’une condamnation ou pas. Énormément de violences (dont les abus sexuels) ne sont jamais condamnées. Alors la priorité c’est soigner et protéger les victimes (y compris si l’auteur n’avait pas l’intention d’être violent).

  2. Merci beaucoup de ta contribution et désolée d’arriver si tard pour la commenter!! Merci beaucoup de ce compte rendu détaillé et vraiment intéressant.
    Un peu comme il a été soulevé plus haut, je m’interroge sur un continuum possible entre les violences conjugales décrites et ce que j’aurais envie d’appeler les « violences conjugales ordinaires » (par mimétisme avec les violences éducatives ordinaires). Dans ce que tu décris, le schéma semble extrêmement précis et quasiment immuable (j’avoue que j’ai un peu du mal à souscrire à cette hypothèse compte tenu de la diversité des personnalités individuelles mais peut être que cette uniformité vient effectivement de la façon dont les dominations de genre prennent ancrage dans la société…). Ces comportements sont révoltants et inadmissibles et je ne peux qu’entrevoir l’immensité de ce qu’il reste à faire pour pouvoir proposer à ces victimes un cadre sécurisant, bienveillant et apte à leur reconstruction. Je continue néanmoins à m’interroger sur les répercussions sur l’enfant des violences « ordinaires » (c’est à dire dans lequel il n’y a pas d’emprise de l’un des conjoints sur l’autre, ni de volonté de domination mais « juste » des conflits plus ou moins importants entre les parents).
    Je serai ravie de continuer à te lire sur l’un ou l’autre de ces sujets!! (sur la question des violences conjugales, j’ai aussi vu passer pas mal de questionnements concernant ce qu’il convenait de faire de la relation père-enfant suite à cela -> le lien doit-il être conservé ou non? Si oui, comment et à quelles conditions?))

    • Merci pour ta réaction !
      Je te rejoins tout à fait sur la question des violences ordinaires – ça s’applique à pas mal de domaines d’ailleurs (je pense au harcèlement scolaire par exemple : les récits évoquent souvent des situations extrêmes mais quid des violences plus « ordinaires » et pourtant potentiellement destructrices?).
      Le progrès est d’avoir inclus la violence psychologique dans la définition de la violence mais je trouve que ça prend toujours mal en compte les violences plus subtiles et plus sournoises qui, pourtant peuvent être destructrices, pour la victime et pour les enfants qui y assistent s’il y en a. Je me souviens d’ailleurs d’avoir été interpelée par le simplisme des « questions à se poser » pour savoir si on subit de la violence conjugale :
      « Votre partenaire ou ex-partenaire :
      Vous contrôle sans cesse ?
      Vous rabaisse fréquemment ?
      Vous empêche de fréquenter votre famille, vos ami-e-s ?
      (…) »
      Par exemple, lorsque le partenaire est manipulateur, il ne va pas dire explicitement « je t’interdis de voir telle ou telle personne », ça va plutôt être des remarques distillées « je n’ai pas confiance en ta soeur ; ton amie est bizarre quand même ; etc. ». (Bon, certes, l’expérience que j’en ai, et qui transparait sans doute, n’a duré que quelques mois, ça aurait sans doute évolué si je n’avais pas rompu… Mais justement, autant identifier la violence rapidement et non quand on se retrouve à l’hôpital! Par contre, je peux dire avec le recul que le cycle était déjà clairement là – ma chance c’est que j’ai assez vite cessé de croire aux « lunes de miel », mais c’est vrai que sur le moment, j’y ai cru et ensuite, j’ai culpabilisé de ne pas y croire.).
      Pour ce qui est de l’immuabilité, je pense qu’un changement est tout à fait possible s’il vient du partenaire violent. (Il y a un témoignage dans ce sens dans le doc « la domination masculine, et que j’avais cité dans « le syndrome de la belle et la bête ».) En tant que victime, la meilleure chose à faire reste de rompre : dans tous les cas, elle se protège, et au mieux, ça amènera une remise en question chez le partenaire violent.

      Après pour les conflits plus « sains », je veux dire dans lesquels les deux conjoints sont dans des positions « égales », je suppose que ça dépend beaucoup de comment on le présente à ses enfants. J’imagine que faire genre « il s’est rien passé », ce n’est pas le bon plan.
      On peut chercher à progresser tous ensemble vers une expression moins violente de ses blessures, ses colères…, revenir dans un 2d temps sur les moments explosifs (qu’on ne pourra pas forcément éviter… quand on est mode reptilien, le cerveau rationnel est en veille), etc., tout un programme!

      Pour la relation père/enfant, je crois qu’on la conserve de toute façon, quitte à organiser le droit de visite de manière encadrée (dans un centre dédié à cela, avec des professionnels qui restent dans les parages…). Je comprends intellectuellement qu’on ne rompe pas la relation, mais aaarrgh, dans les tripes, j’ai du mal quand même.

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