Si nous vivions en 1913, l’hygiène

Il y a deux semaines, je parlais du livre d’Antoine Prost, Si nous vivions en 1913, et disait que deux extraits de ses chroniques m’avaient fait sourire.

Après la diversification, voici l’extrait d’un chapitre qui porte un titre délicieux: Mauvaises odeurs.

 

20140831.01.

Contraste!

En 100 ans, la société semble avoir évolué vers une hygiène de plus en plus méticuleuse, et une lutte de plus en plus acharnée contre les odeurs corporelles! Pour illustrer cette évolution, j’ai envie de citer le témoignage de la Gentille sorcière sur le shampoing:

Ma mère m’avait autorisé, elle, à l’adolescence, le “une fois par semaine” avec force soupirs (…) Et se laver les cheveux une fois par semaine dans ces conditions c’est 5 jours avec les cheveux huileux et l’horreur. Donc j’ai transgressé les règles et décidé de me les laver 2 fois par semaine (je les ai toujours, comment ce fait-ce ?).

Cette prise de position eut lieu au grand damn de mes grands mères ayant elles, connu le diktat absolu du “une fois par mois grand maximum“. Une fois par trimestre étant l’idéal ! Sans shampoing. Elles se faisaient un mélange jaune d’oeuf/rhum, laissaient poser, rinçaient, refaisait leur mélange, ou une autre mixture secret de famille. Pendant la guerre, le jaune d’oeuf valant de l’or, je ne sais pas comment elles ont fait (au savon fait maison sans doute : cendre + potasse). Le jaune d’oeuf était sensé nourrir et nettoyer les cheveux et le rhum à masquer l’odeur (testez… ça sent toujours l’oeuf).

Intéressée dès 12 ans par les cheveux, j’ai interrogé mes arrières grand mères qui elles se lavaient les cheveux une fois par an. C’était là encore le maximum autorisé. Pas pendant les règles, et jamais l’hiver… Pour entretenir une chevelure de 1 mètre environ que l’on ne coupait jamais sauf une fois par an en lune croissante de quelques centimètres (coupe effectuée traditionnellement par la grand mère, sinon on ne répondait plus de rien), il y avait le peigne qui dégraissait (d’où les peignes à dents rapprochées de nos ancêtres), la brosse qui enlevait la poussière (voici la raison du brossage quotidien et long, et des fameux 100 coups de brosse). Elles passaient des heures à brosser et peigner leur abondante (et grasse) chevelure. Elles rinçaient à l’eau de pluie, les puits et les citernes n’étant pas fait pour les chiens (et l’eau courant bien chlorée n’existant pas).

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Les progrès de l’hygiène (de l’alimentation, et de la médecine) ont permis de doubler notre espérance de vie en 100 ans, mais est-ce qu’aujourd’hui, on tendrait vers une hygiène excessive? Du point de vue des odeurs, la liste des exemples qui tendent vers l’absurde est plutôt longue, entre:

– Les tampons périodiques parfumés

– Les déodorants pour roubignolles

– Et les slips avec filtre anti-odeur-de-pet (dernièrement il est question d’équiper les sièges d’avion de ce même filtre, une étude sérieuse sur le sujet le recommande!)…

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Face à ces extrêmes, des mouvements de résistance s’organisent. Pour le shampoing, les adeptes du « No-poo » par exemple, selon lequel, ce serait les shampoings trop fréquents qui seraient en fait à l’origine des « cheveux qui regraissent trop vite » – sans compter les composés chimiques nocifs et anti-écologiques qu’ils contiendraient. La rumeur dit même que Brad Pitt aurait arrêté de se laver (ses enfants le surnommeraient « Stinky Daddy », Papa-pue…). Les dermatos, qui pourtant voient de plus en plus de maladies qui seraient dues à un excès d’hygiène – dixit ma mère, par exemple des mains abimées chez les personnes qui doivent se laver constamment les mains pour leur travail, ou des mycoses vaginales après une toilette trop décapante – ne sont cependant pas convaincus par le »No-poo« : Pour Antoine Toulon:

Le bicarbonate utilisé dans cette technique permet effectivement d’éliminer le sébum des cheveux mais une utilisation trop importante est source d’irritation du cuir chevelu et parfois de décoloration du fait de son pH élevé et un effet rebond peut être constaté rendant les cheveux alors plus gras. Le vinaigre de cidre, faisant office d’adoucisseur en cas de cheveux sec va également agresser le cuir chevelu. Cette technique n’est donc pas recommandée et il est conseillé d’utiliser un shampoing doux au pH neutre (entre 4,7 et 5,5) sans parfum ni alcool (…) il n’existe pas de shampoing mauvais pour la santé, mais l’utilisation de shampoings inadaptés et surtout trop détergents (en particulier les savons) sur un cuir chevelu sensible ou irrité peuvent être source d’une aggravation d’une pathologie sous-jacente.

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Plus sérieusement, une théorie qui a fait couler beaucoup d’encre est celle dite de « L’hypothèse de l’hygiène », exposée par Strachan en 1989: L’observation que des familles de petite taille (moins de grands frères / sœurs pour ramener de bonnes rougeoles), des normes plus élevées de propreté, et plus ou moins de contact avec des infections infantiles présentaient plus de troubles allergiques [atopie], l’a conduit à conclure (entre autres facteurs bien sûr!) que ne pas être assez exposé aux bactéries , i.e. la vaccination,

l’excès d’hygiène et d’antibiotiques dans la petite enfance a favorisé l’essor des maladies allergiques, auto-immunes, inflammatoires ainsi que d’autres comme l’obésité (source).

Pour preuve, des études montrant que les populations Amish (qui vivent comme il y a 100 ans), ou bien encore les enfants vivant dans des fermes, présenteraient significativement moins de problème d’allergies.

L’idée, simplifiée à l’extrême comme étant un problème de « propreté excessive », a été largement diffusée dans les médias, au point que les familles qui ont des enfants victimes d’allergies sont largement suspectées de « surprotection hygiénique ».

Ce raccourci m’avait moi-même tentée, en particulier quand j’étais tombée sur une petite étude suédoise qui concluait que les enfants ayant eu des tétines, et dont les parents la nettoyait en la mettant dans leur bouche, seraient moins allergiques… De là à conclure que si mes enfants n’étaient pas allergiques (pour le moment et à ma connaissance), c’était grâce à notre style de vie un peu souillon… Mea Culpa…

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En réalité, cette hypothèse est remise en question aujourd’hui. Il ne s’agirait pas du défaut d’exposition aux « mauvaises bactéries », mais du défaut d’exposition aux « bonnes » bactéries: C’est la théorie des « Vieux Amis »:

Au lieu de considérer que tous les microbes contribuent au bon développement du système immunitaire, Graham Rooke suppose que seuls quelques-uns, qu’il nomme nos « vieux amis », sont nécessaires. Ces bactéries, virus ou parasites existent depuis des dizaines de millénaires et ont coévolué avec l’Homme, pour composer par exemple notre flore intestinale. Le lien symbiotique qui nous unit permettrait aux enfants de développer des défenses pleinement efficaces, leur évitant l’allergie. En revanche, les virus du rhume, de la grippe ou bien d’autres germes pathogènes ne nous apporteraient aucun bénéfice sanitaire et ceux-ci seraient à bannir au maximum car d’aucun intérêt pour l’immunité.

Or, depuis les deux cents dernières années où l’on a commencé à répertorier les cas d’allergies, le monde a été profondément transformé, et les microbes aussi. Assainissement des eaux, stérilisation de composés, usage intensif d’antibiotiques, etc. ont eu raison de bon nombre de micro-organismes, des mauvais comme des gentils. Ces progrès se sont donc accompagnés de dommages collatéraux qui se matérialisent par une épidémie de maladies allergiques depuis qu’on perd le contact avec nos vieux amis.

Ce changement d’environnement n’aurait donc rien à voir avec un comportement individuel, mais serait le résultat des profonds changements au niveau de la société.

Cela signifie aussi que n’avons plus à faire un choix entre arrêter de faire le ménage et exposer sciemment nos enfants à de dangereuses maladies infantiles OU BIEN hériter d’un enfant pluri-allergique. Et accessoirement,

Cela permettra aux parents très attentifs à l’hygiène de ne pas culpabiliser si leur enfant est allergique, car on pouvait leur reprocher d’être trop scrupuleux sur le ménage et le bain du petit. « Prétendre qu’à vouloir être propre on peut tomber malade, c’est plutôt mal venu. »

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Dans cet article, Miliochka nous présentait de possibles liens entre césarienne et obésité, parce que la flore intestinale des bébés nés sous césarienne, qui ne seraient pas entrés en contact avec la flore de la mère pendant l’accouchement, serait différente. Pour la même raison, pourrait-il y avoir un lien entre césarienne et allergies? De la même façon, la flore des bébés allaités serait différente. Les bactéries contenues dans le lait maternel pourraient-elles expliquer le possible effet protecteur de l’allaitement? La piste des probotics est déjà explorée, et cette semaine, il était anoncé qu’elle semblerait efficace dans le cas l’allergie à la cacahuète!

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Reste à trouver comment identifier / préserver / retrouver nos « vieux amis » de 1913. Et tout ça… en gardant notre odeur fraiche telle la rosée du matin (et non comme la bouteille de rosée de la veille, hum).

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7 réflexions sur “Si nous vivions en 1913, l’hygiène

  1. Je me souviens très bien de mon arrière grand-mère qui ne se lavait pas les cheveux. Ils étaient constamment attachés en chignon.
    Ma grand-mère a vécu toute sa vie sans salle de bain. Jusqu’à 86 ans, elle s’est lavée sommairement à la bassine. Ma mère m’a souvent parlé de son enfance et de cette hygiène qui lui posait problème. Ne pas changer de petite culotte chaque jour ou se laver avec un gant de toilette et une bassine d’eau l’a dérangé à l’adolescence.

    J’ai un ami qui a effectivement eu des soucis de peau car il abusait du gel antibactérien au moment de la grippe aviaire.

    • Mon arrière-grand mère n’avait pas de toilettes! Elle allait dans son jardin. Sauf quand elle venait chez ma grand-mère où elle adorait y passer des heures!

  2. Merci beaucoup Drenka pour cette tranche de rigolade si instructive (comme toujours devrais-je dire :-) ). J’avoue être très sceptique sur l’évolution des moeurs en la matière… on s’imagine toujours le « progrès » comme étant linéaire, à tort il me semble… L’an dernier je suis allée dans une sorte de parc de reconstitution historique centré sur le moyen âge (Salva Terra en région lyonnaise pour ceusses que ça intéresse), une des personnes me disaient que l’interdiction du bain et le fait de se laver tout habillé est plutôt postérieur au Moyen Age où les gens étaient somme toutes relativement propres (pas de salle de bain, certes, mais un baquet d’eau froide de temps en temps, c’est à la portée de tout le monde…). D’une façon identique, ma grand mère a grandi dans le Maghreb et a d’abord refusé de venir en France lorsque mon grand père le lui a proposé pour une raison simple: pour elle, les Français étaient des cochons (rapport à l’absence de sanitaire/salle d’eau dans les habitations) apparemment contrairement aux Tunisiens…
    Quand à l’optimum à adopter avec nos mômes, je t’avouerai que l’option mère surmenée permet allègrement de faire passer une quantité de microbes suffisant pour stimuler adéquatement leur système immunitaire…

  3. Pingback: Vivre implique un risque (Minidedrief) | Les Vendredis Intellos

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