Les données du site « Choisir Sa Contraception » sujettes à caution

Il y a quelques jours, je publiais un billet intitulé «  »Choisir Sa Contraception » : les données surprenantes de l’INPES » sur mon blog. C’est ce billet que je souhaite reprendre et compléter ici.

Tout a commencé par le coup d’oeil de Mme Déjantée aux chiffres du  tableau récapitulatif de l’efficacité des différentes méthodes de contraception de ce site, dont voici une copie d’écran ici :

16 méthodes sont comparées, classées suivant le critère que l'on souhaite (à choisir dans la première ligne)

16 méthodes sont comparées, classées suivant le critère que l’on souhaite (à choisir dans la première ligne)

Certains de ces chiffres paraissent bien raisonnables : les stérilets (DIU, Dispositifs Intra Utérin) sont extrêmement fiables, la pilule un peu moins, les patchs, anneaux hormonaux un peu moins, etc… Mais alors qu’on a l’habitude de classer les préservatifs dans les contraceptifs fiables, et les diaphragmes dans ceux qui ne le sont pas, l’ordre se retrouve inversé, avec une efficacité « pratique » des préservatifs de seulement 85 %, ce qui signifie tout de même 15 % de grossesse par an pour les couples qui utilisent ce moyen de contraception !

Forcément, cela amène à se poser la question de la signification réelle de ces chiffres, qui sont tirés d’un rapport de la Haute Autorité de la Santé de 2013, qui les tire de l’OMS, qui elle-même les a extraites d’un article de J Trussell paru en 2011 (accès gratuit) dans le journal Contraception. Les chiffres français du rapport de la HAS ont été tirés d’un article de C. Moreau, J. Trussel et leurs collaborateurs de 2007 (accès gratuit).

 

Pour être concis, on peut résumer en quelques points la provenance, et la signification de ces chiffres :

  • « L’efficacité » correspond à la proportion de femmes sous contraceptifs n’étant PAS tombées enceintes, lors de la PREMIÈRE année d’utilisation du contraceptif. Forcément, comme il s’agit de la première année uniquement, on constate parfois un gros écart entre l’efficacité « pratique« , celle observée, et l’efficacité « théorique » qui correspond, simplement, à l’utilisation correcte de la méthode. Forcément, l’efficacité pratique des méthodes sans intervention est identique à l’efficacité théorique. Il faut bien interpréter l’écart entre les deux valeurs : si il est grand, cela ne signifie pas que la méthode est moins bonne qu’une autre, mais simplement qu’elle est peut-être plus difficile à mettre en place. Il a été aussi montré que l’efficacité augmente avec le nombre d’année d’utilisation, ce qui limite un peu l’intérêt de présenter les statistiques de la première année uniquement.
  • Ces chiffres proviennent exclusivement de l’étude américaine, concernant la population des USA. Les chiffres de l’étude française n’apparaissent pas du tout sur le site, et ne sont pas commentés sur le rapport de la HAS.

Ce dernier point est particulièrement important, car les statistiques sont très différentes parfois entre les valeurs françaises et les valeurs américaines.

Voici un extrait du tableau du rapport de la HAS, montrant les exemples les plus flagrants…

Ces valeurs correspondent aux taux de grossesse la première utilisation de la méthode. La note qui correspond à la ligne "DIU" précise en réalité que l'étude française ne distingue pas les DIU au cuivre des DIU hormonaux (au lévonorgestrel). Extrait du rapport de la HAS "Etats des lieux des pratiques de contraceptives et des freins à l'accès et au choix d'une contraception adaptée"

Ces valeurs correspondent aux taux de grossesse la première utilisation de la méthode. La note qui correspond à la ligne « DIU » précise en réalité que l’étude française ne distingue pas les DIU au cuivre des DIU hormonaux (au lévonorgestrel). Extrait du rapport de la HAS « Etats des lieux des pratiques de contraceptives et des freins à l’accès et au choix d’une contraception adaptée »

Ainsi, par exemple, on peut passer de 15 % à 3,3 % d’échec à la contraception avec le préservatif masculin ! Ou encore de 9 % à 2,4 % avec la pilule ! Il paraît difficile à imaginer qu’une telle différence peut exister entre deux pays à première vue similaire. De façon globale, d’après les études de Trussell et de Moreau, les échecs à la contraception s’élèvent à 2,9 % en France, contre 13 % aux USA.

Les explications à cet écart sont d’abord d’origines méthodologiques :

  • Il existe une importante sous-déclaration des avortements, tant aux USA qu’en France. Et de plus le taux de sous-déclaration varie d’une méthode contraceptive à l’autre : par exemple, aux Etats-Unis, la sous-déclaration est beaucoup plus importante en cas d’utilisation de contraception locale (préservatif, diaphragme, …) ou « naturelle » (retrait, …) qu’en cas d’utilisation de contraception hormonale… Il semble plus avouable de tomber enceinte involontairement avec une contraception censée être fiable et régulière (on n’y est VRAIMENT pour rien, on a fait tout ce qu’il fallait), plutôt qu’avec une contraception plus ponctuelle, à l’efficacité paraissant plus aléatoire… Moreau et ses collègues annoncent qu’ils n’ont pas corrigé leurs données, contrairement à l’étude américaine. Il faut donc comparer les 2,9% d’échecs en France aux 10 % américains et non 13. Cela fait tout de même une efficacité trois fois moindre aux USA !
  • Les études françaises et américaines diffèrent sur un point assez important : aux USA, toutes les grossesses sous contraception ont été considérées comme des échecs à la contraception. Or un tiers de ces grossesses sont en fait voulues. L’étude française exclue ces dernières des statistiques. Les 2,9 % d’échecs français doivent donc être comparées à 6,7 % aux USA… Ça se rapproche…
  • Un autre biais est aussi relevé : compte-tenu de la méthodologie adoptée, les périodes d’abstinence dans l’étude française sont sans doute sous-estimées…

Cependant, les auteurs affirment que ces différents points ne peuvent pas expliquer la totalité des écarts observés. D’autres raisons (Culturelles ? Éducatives ? De pratiques sexuelles?) doivent être évaluées.

Il est vrai que les pratiques contraceptives sont très différentes entre les pays, en particulier entre la France et les USA : Outre-atlantique, la pilule contraceptive arrive en tête avec 27,5 % d’utilisatrices, suivie de la stérilisation féminine (26,6 %), puis du préservatif masculin (16,3 %), de la vasectomie (stérilisation masculine, 10 %), et enfin des DIU (5,6 %) (source : GuttMacher Institute ).

En France, la pilule arrive aussi en tête, (45 % + 4,6 % qui utilisent aussi le préservatif), suivie des DIU (20,7 %) et des préservatifs (12,2%). La stérilisation ne concerne que 4,2 % des femmes… (source : INED).

Ces profondes différences, en particulier sur l’utilisation outre-Atlantique de la stérilisation de façon très courante, marque nécessairement, pour moi, des différences dans la façon d’appréhender les moyens de contraception : on ne fait pas la même éducation à la contraception dans un pays où les DIU sont marginaux, et où la pilule ne concerne « que » une femme sur quatre; et en France, où près d’une femme sur deux prend la pilule, et où 20 % encore ont un DIU. Il semble que de vastes études (sociologiques ?) restent à mener pour pouvoir correctement comparer les pratiques, l’éducation à la contraception, et donc les raisons des écarts d’efficacité entre nos deux pays.  On peut en effet observer très rapidement des différences internationales : il a, par exemple, été montré dans une étude comparative entre 5 pays européens citée par les auteurs, que les taux d’oubli d’une pilule durant le cycle menstruel concerne de 12 à 25 % des femmes, suivant le pays concerné… On imagine aisément les conséquences sur le taux d’efficacité pratique…

En conclusion, il semble vraiment hasardeux de se baser sur les chiffres américains pour choisir sa contraception. Ce site, Choisir Sa Contraception est nécessaire, et est une mine d’information qu’on n’obtient pas toujours chez son médecin (combien de gynéco déclarent encore qu’on ne pose pas de DIU avant une première grossesse ??). Mais il va falloir trouver autre chose que ce tableau pour pouvoir choisir en bonne connaissance, sa méthode contraceptive…

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4 réflexions sur “Les données du site « Choisir Sa Contraception » sujettes à caution

  1. Plutôt que des statistiques sans les interprétations adéquates , il vaudrait mieux expliquer les mésusages et leurs risques, ainsi que les usages optimaux.
    Merci en tout cas pour cette mise au point.

  2. Merci beaucoup d’avoir si bien creusé le sujet et être remonté aux sources!! Je rejoins Pascale: l’information donnée me semble en partie inadéquate (même s’il faut informer sur l’efficacité relative des méthodes contraceptives) en tout cas, je pense qu’elles auraient pu me leurrer étant plus jeune…

  3. « aux USA, toutes les grossesses sous contraception ont été considérées comme des échecs à la contraception. Or un tiers de ces grossesses sont en fait voulues. »
    Mais pourquoi utiliser une contraception si on veut être enceinte???

  4. Pingback: Oh mais que c’est difficile d’informer (et de se faire comprendre) [mini debrief] | Les Vendredis Intellos

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