Marie Darrieussecq, Le bébé (2005, P.O.L)

C’est forcément une drôle d’expérience, quand on n’a, comme moi, jamais eu d’enfant, que de lire un livre comme Le bébé. Je suis toujours agacée par les mères qui prennent un air mystérieux pour couper court à une conversation en assénant « Tu comprendras quand ça t’arrivera », comme si hors de ce destin obligatoire et hors de l’expérience partagée il n’y avait aucun moyen de communiquer, de dire ce que c’est, le bébé.

Sans tomber dans ce travers, Marie Darrieussecq se confronte à cet indicible, qui s’impose dès le titre. Ce dernier dit bien, il me semble, toute l’évidence de cet être tellement là, sans qu’en même temps cela soit bien compréhensible pour quiconque. Elle se confronte à la tâche de dire le bébé (qu’elle n’appelle jamais par un autre nom) sous la forme elliptique et décousue de deux journaux tenus pendant la première année de vie de son fils. De petits morceaux d’évidence, d’émerveillement, de terreur et de questionnements sans fin.

Elle fait le constat de l’absence, hors rares exceptions, du bébé dans la littérature. Sujet de femme, sujet féminin, peu légitime donc et relégué à la marge, mais aussi sujet difficile s’il en est, qu’elle traque dans ses lectures comme dans la vie de tous les jours. On retrouve aussi ses thèmes habituels, la hantise des ombres, qu’elle traque dans Naissance des fantômes, l’envie d’échapper et l’ancrage au bord du monde qu’elle décrit dans Le mal de mer. La psychanalyse, qui lui offre des clés de lecture de son fils et dont elle revisite les concepts fondateurs (la relation mère-fils, l’inceste). L’incertitude, l’éphémère, la métamorphose.

Elle parvient, sinon à dire, cerner le bébé, du moins à l’entourer d’une écriture attentive et curieuse, qui fait la part du mystère sans pour autant tomber dans le cliché de l’Incommunicable. Son livre ne fonctionne pas sur le mode de la connivence, il ne s’adresse pas qu’aux mères; je l’ai simplement lu comme un beau témoignage et une façon de faire entrer le bébé en littérature par la grande porte, mais sans fracas.

Le bébé voit les fantômes. Ses yeux dérivent dans l’espace, il ignore nos sourires, il n’entend pas nos appels: il suit dans la maison le lent mouvement des spectres.

Quand il grandit, il vient vers nous. Il nous répond, il nous imite. C’est tout petit, lorsqu’il sort des limbes, qu’il est capable d’y retourner. Il se souvient. Il hésite. Il dort beaucoup. J’essaie de regarder où il regarde, de voir ce qu’il voit. Un reflet sur la télévision? Le mouvement de l’arbre, à la fenêtre? Épouvantée, à l’idée qu’il nous préfère les ombres.
(p. 28-29)

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6 réflexions sur “Marie Darrieussecq, Le bébé (2005, P.O.L)

  1. Je l’ai lu avant d’être maman et relu après, c’est magnifique, émouvant, bien écrit! Je conseille cette lecture qui s’approche de la poésie!

  2. Merci beaucoup de ta contribution!! Je me souviens avoir lu ce livre pendant la grossesse de mon ainé: son témoignage sur le vécu des mères en grossesse pathologique, son récit du choix du premier fruit que dégusterait son enfant, ses réflexions sur la barrière invisible entre mère de filles et mère de garçons, trois éléments qui m’avaient beaucoup touchés par leur justesse et le peu d’écrits disponibles à l’époque sur le sujet et dont je me souviens encore 12 ans après…

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