Trois filles et leurs mères : Duras, Beauvoir et Colette

D’aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours été fascinée par les livres ou les articles sur les écrivains. J’ai d’abord été curieuse de savoir qui ils étaient au quotidien, de savoir ce qui les inspirait. Ensuite, je me suis intéressée à la façon dont ils travaillaient et dernièrement à la manière dont ils s’organisaient.

Mais jamais, je n’avais eu sous les mains un livre qui parlait de ce qui les avait menés à l’écriture ou dois-je plutôt dire ce qui les y avaient poussés ! L’écriture comme un exutoire, l’écriture comme une thérapie, l’écriture devenue vitale pour survivre, c’est ainsi que j’ai envie de vous résumer ce très beau livre de Sophie Carquain : « Trois filles et leurs mères. Duras, Beauvoir, Colette. », nouvelle acquisition de la bibliothèque volante des Vendredis Intellos.

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Quel point commun y a-t-il entre ces trois femmes écrivains ? Leurs mères :

  […] : une mère majuscule, qu’elle soit fusionnelle (Sido), autoritaire (Françoise de Beauvoir) ou ambivalente (chez Duras)   1

Sophie Carquain débute ces biographies romancées par celle de Marguerite Donnadieu qui n’est pas encore devenue Duras. C’est l’histoire d’une enfant née au Vietnam, séparée pendant huit mois de sa mère malade alors qu’elle n’est encore qu’un bébé, huit mois pendant lesquels elle sera confiée à un homme au service de ces parents.

C’est en effet vers huit-dix mois, après avoir traversé la fameuse « angoisse de l’étranger », qu’un bébé parvient à comprendre qu’il ne forme pas qu’ « un » avec sa mère. 2

Est-ce la raison pour laquelle Marguerite ressent un « manque affectif profond » ou est-ce parce que sa mère une fois de retour de France n’avait d’yeux que pour son fils aîné Pierre.

Tout au long du récit, on découvre une Marie Donnadieu complexe, qui accorde plus de temps à des étrangers en pension chez elle qu’à sa fille.

A l’âge de 6 ans, une seconde fracture se créée entre la mère et la fille quand Marie demande à Marguerite de se taire sur un événement tragique. La confiance est alors rompue, mais n’empêche pas l’amour.

Tout au long du récit, on se rend compte du lien étrange qui existe entre la mère et la fille. Est-ce que Marie Donnadieu a aimé sa fille, nous ne pouvons pas imaginer que non, mais elle a eu une étrange façon de le montrer à travers ses gestes violents, son mépris parfois ou sa recherche de réconfort auprès de sa fille. Mais une chose est sûre, Marguerite a aimé sa mère !

 – Tu n’aimes que Pierre. Pourquoi tu ne m’aimes pas, moi. Pourquoi tu n’aimes pas autant Paul ?

La mère l’a regardée, l’air hagard, en laissant couler une larme sur sa joue.

Marguerite a refoulé sa rage. Cela aussi, elle l’écrira.  3

Pour échapper à cela, Marguerite enfant se réfugie dans la lecture aussi bien de classiques que de romans à l’eau de rose puis…dans l’écriture.

La lecture de romans à l’eau de rose, c’est sans doute un autre point commun entre Marguerite Duras et Simone de Beauvoir, plus léger celui-ci.

Simone, contrairement à Marguerite est née à Paris et a vécu dans le 14ème arrondissement dans une famille bourgeoise. Dès sa petite enfance, ses colères la caractérisent, à la moindre frustration:

De façon inattendue, la colère s’emballe. Ce sont maintenant des cris stridents qui percent l’air  4

Ce ne sont pas ces colères qui vont empêcher Simone de rester la favorite. C’est l’enfant précoce, qui a appris à lire à 3 ans…mais qui n’arrive pas à créer un lien d’affection avec sa mère autoritaire, qui veut tout contrôler.

Sa fille de trois ans lui échappe un peu. Crises de colère incompréhensibles, intelligence fulgurante. Elle se demande si ce qu’elle ressent là, ça n’est pas un peu de peur…  5

Dans ce contrôle, Françoise de Beauvoir va établir une censure qui va être difficile pour Simone : elle va choisir les livres que sa fille peut lire, elle qui est boulimique de lecture.

Françoise ne fit qu’une erreur, donnant à lire « La petite sirène et autres contes d’Anderson » […] Ironie du sort, c’est d’un conte pour enfant que viendra le traumatisme et non d’un récit pour adultes aux « mœurs douteuses » !  6

Alors que Simone en grandissant manifestera un désir de liberté; sa mère continuera à vouloir contrôler sa vie, y compris sa vie amoureuse.

– Maman m’offre une séance photos…

– C’est formidable ! s’écrie Hélène. Tu porteras cette robe, j’espère.

– Elle pense qu’elle va ferrer Jacques avec ces photos… 7

Pousser sa fille vers un mariage « arrangé », c’est peut-être ce qu’a fait Sido en guidant gentiment Gabrielle Colette dans les bras d’un homme. Mais elle a été une mère très aimante et très complice avec sa fille. Adèle-Sidonie, cette femme coquette, qui a subi un mari terrible avant de rencontrer le séduisant capitaine Colette, elle qui avait été « élevée » par ses frères journalistes. Sido, cette femme mondaine qui revenait de Paris avec de jolies toilettes pour que sa fille soit la plus belle, quitte à vivre bien au-dessus de ses moyens. Sido, cette femme tellement possessive avec sa fille, tellement jalouse.

Sido est une femme qui devine tout -ou le croit-elle?- même les rêves de sa fille. Pour elle, Colette ira même jusqu’à en inventer. Sido, cette femme qui aurait pu devenir écrivain, mais qui s’est effacée pour que sa fille prenne son envol.

Sido a stimulé le sens de l’observation de sa fille, l’a poussé à bout pourrait-on dire…sans empiéter sur la création. Elle lui a laissé une page vierge : l’écriture . 8

Très vite, on le comprend, Sido va devenir envahissante, tellement jalouse qu’elle finit par pousser sa fille vers d’autres « modèles ».

Pour conclure, je vais vous parler des pères. Ils sont présents, bien présents. Parfois, ils sont même des « sauveurs » face à ces mères « envahissantes ».

Elle adore ce père discret et tranquille, qui le lui rend bien. Parfois ce papa lui fait de la peine. Elle sait bien qu’il n’est pas aussi fort que Sido […]

N’est-ce pas lui qui a sauvé Gabrielle de la trop forte emprise maternelle ?  9

Ne craignez rien, je suis très loin de vous avoir dévoilé toutes les anecdotes et la poésie du livre de Sophie Carquain. Je me suis juste contentée d’y piocher quelques éléments en rapport avec la parentalité.  Même si vous connaissez peu Duras, Beauvoir ou Colette, je sens que vous allez aimer et peut-être même lire certains de leurs ouvrages car elles y livrent une partie de leurs histoires personnelles.

Références:

1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 CARQUAIN Sophie, Trois filles et leurs mères. Duras, Beauvoir, Colette. Editions Charleston, Avril 2014 : Quatrième de couverture, p33, p78, p109, p121, p 134/135, p169, p217, p230.

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10 réflexions sur “Trois filles et leurs mères : Duras, Beauvoir et Colette

  1. Merci beaucoup pour cette très belle présentation!! L’enfance de ces écrivaines m’a toujours beaucoup intéressée, j’ai lu les « mémoires d’une jeune fille rangée » et « Sido » avec avidité… J’ai aussi rêvé pendant des années les chevauchées à l’aube de la jeune Colette seule dans la nature luxuriante…

    • Merci beaucoup pour ton commentaire !
      Dans ce livre, l’auteur décrit également les promenades de Colette avec sa mère, la découverte de la nature et le développement de la curiosité et de l’observation !

  2. On n’a vraiment pas l’impression que l’ensemble du livre est dévoilé. Bien au contraire, je suis maintenant hyper-curieuse de savoir quel conte « pour enfant » d’Andersen a traumatisé Simone de Beauvoir et pourquoi. Enfin perso, j’aime beaucoup Andersen, mais je ne le classe pas dans la littérature enfantine, c’est quand même souvent très sombre…

  3. Pingback: Lorsque l’enfant paraît* [mini-débrief] | Les Vendredis Intellos

  4. C’est vraiment 3 femmes qui me fascinent! Trop hâte de le lire (je viens de relire Le blé en herbe pour l’occasion, la dernière fois j’avais 18 ans, et là c’est comme Dalida, j’ai 2 fois 18 ans :/ )

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