Réflexions sur les mères au foyer [Les vacances des VI]

 

 

catamaran aux couleurs des Vendredis Intellos par Mère Courage

[Voici le premier billet de notre nouvelle série « Vacances des VI » qui reprend les billets les plus populaires de l’année]

Quand on tape »mère au foyer » sur un moteur de recherche, les images qui sortent évoquent presque toutes les tâches ménagères… Certes, les images se séparent, certes, en deux groupes : celles où les femmes ont l’air heureux de faire ces tâches et celles qui ont l’air dépassé… Mais les tâches ménagères sont omniprésentes.  Pour moi, c’est significatif de comment la société voit les mères au foyer et l’image qu’elle leur renvoie.

Il est évident qu’une mère au foyer passe beaucoup de temps à s’occuper des tâches ménagères. Mais si je ne me trompe pas, les mères (je continue à parler des « mères » car c’est le sujet du billet mais cela pourrait s’étendre aux pères, bien entendu) qui travaillent hors de la maison ont aussi ces tâches-là à remplir, non ? Certes, certaines ont les moyens de prendre une femme de ménage mais ce n’est pas une majorité, j’imagine. Pourquoi donc limiter la mère au foyer à cette tâche-là ? Elle passe également du temps à s’occuper de son ou ses enfant(s) (je ne parle pas des repas et des changements de couche mais des activités ludiques, éducatives, etc), elle peut écouter la radio ou lire, elle peut s’intéresser à la puériculture et à la parentalité pour réfléchir à son mode d’éducation et elle peut aussi avoir un travail bénévole ou des activités propres en dehors de ses enfants. Bref, il existe autant de mères au foyer que de mères… Je ne suis pas naïve non plus, Chrystelle le rappelle dans son billet « Mère au foyer : un métier en voie de disparition ? » (septembre 2013) en se rapportant à une étude de l’INSEE publiée dans Le Monde :

Mais qui sont ces femmes au foyer ?
– Ce sont les femmes les moins diplômées même si elles le sont plus qu’il y a 20 ans… (19 % des femmes au foyer ont un diplôme du supérieur).
– Celles qui n’ont jamais travaillées et qui sont au foyer sont généralement mères de famille nombreuse, moins diplômées et souvent immigrées.

Ce portrait explique que de nombreuses mères au foyer passent plus de temps aux tâches ménagères qu’à autre chose (car elles ont beaucoup d’enfant) ou ne pratiquent pas d’activité personnelle (immigrées, elles sont isolées).

Mais faut-il pour autant dresser un portrait unique et dévalorisant de la mère au foyer ? Je cite toujours Chrystelle :

Cela ne m’étonne pas que ce métier soit en voie de disparition puisqu’il n’est pas reconnu par la société. (Cela tient sans doute également au fait que deux salaires valent mieux qu’un de nos jours.)

Le document de l’INSEE, que cite l’article du Monde, donne deux explications à ce recul du nombre de femmes au foyer (l’enquête s’intéresse à toutes les femmes au foyer, pas seulement aux mères) :

La diminution de la proportion de femmes au foyer est d’abord liée à la progression de l’activité féminine.

Par ailleurs, la diminution de la proportion de femmes au foyer vient aussi d’une moindre propension à vivre en couple.

Néanmoins, les femmes au foyer restent nombreuses :

En 2011, parmi les femmes âgées de 20 à 59 ans non étudiantes, 2,1 millions sont des « femmes au foyer » : elles vivent en couple et sont inactives. En 1991, elles étaient 3,5 millions.

Ce n’est pas un nombre négligeable, il me semble. Pourtant on n’en parle peu comme l’explique Dominique Maison dans sa thèse « Grandeurs et servitudes domestiques. Expériences sociales de femmes au foyer » (disponible en ligne) :

Le modèle de la femme au foyer fait désormais figure, tout au moins dans l’imaginaire social, de catégorie marginale. Au mieux, l’inactivité de l’un des deux partenaires – de la femme, plus clairement – est envisagée sous l’angle de la survenue des enfants, supposant que le maintien au foyer est perçu, et vécu, comme transitoire. (…) Le modèle de la femme au foyer est ainsi renvoyé à son insignifiance quantitative : la monoactivité est historiquement datée, présentée comme ressortissant davantage des années 50 ou 60 que de la période contemporaine.

L’intérêt de cette thèse est de chercher à définir ce qu’on appelle l’inactivité et les raisons qui poussent à faire ce « choix » de vie.

Je ne vais pas vous la résumer mais juste vous donner quelques extraits particulièrement intéressants qui donnent une vision plus globale de la femme au foyer et montre que cette catégorie n’a rien de négligeable.

Il y est, par exemple, expliqué les trois types de parcours de femmes au foyer :

Les Mater Familias sont des femmes qui aspiraient à ce mode de vie, parfois dès leur plus jeune âge. Pour les accidentées, en revanche, l’inactivité résulte d’une conjonction de facteurs : la mobilité professionnelle du conjoint, la difficulté à concilier exigences familiales et professionnelles, le chômage, la maladie d’un proche, associés à une conception particulière de la maternité et du bien-être des enfants expliquent l’éloignement de l’emploi. Ces femmes n’étaient pas préparées à l’inactivité, leurs histoires personnelles attestent d’une
véritable rupture de trajectoire. Enfin, les hédonistes ont choisi, comme les Mater Familias, de rester au foyer. Toutefois, ce
choix de vie n’arrive qu’à l’issue d’un parcours scolaire et professionnel très riche. Désireuses de s’octroyer une « pause », ces femmes expliquent moins que les autres leur inactivité par des considérations familiales : il s’agit davantage de s’occuper de soi, même si cette volonté n’exclut pas de prendre soin de son entourage. Un lien semble donc pouvoir être
établi entre mode d’entrée dans la « carrière » et ressources scolaires. Ainsi, les Mater Familias se rencontrent plutôt parmi les femmes peu diplômées, les « accidentées » présentent des qualifications moyennes et les « hédonistes » des niveaux de diplôme élevés. Le mode d’entrée conditionne largement l’appréciation subjective portée sur l’inactivité. Toutefois, quelle que soit la nature de cette évaluation, elle s’effectue dans un contexte social relativement hostile à la désertion du marché du travail d’une part, et à un investissement familial exclusif d’autre part.

L’auteur s’intéresse également à la façon dont les femmes vivent leur « inactivité » :

Abordée sous l’angle de la « théologie négative », l’inactivité se décline selon quatre perspectives majeures : l’impression de ne pas avoir (eu) de prise réelle sur sa vie, le constat d’un déficit de contacts sociaux, la dépendance financière au conjoint (ou le sentiment de manquer d’argent) et, enfin, l’expérience d’une dévalorisation sociale. (…)

Sans nier les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes au foyer, il est possible d’affirmer que leur évaluation ne se réduit pas, loin s’en faut, aux difficultés que nous venons d’évoquer. (…)

Le temps dont les femmes au foyer disposent est, de loin, le principal avantage trouvé à l’inactivité, y compris par celles qui envisagent de retravailler. Sa réduction substantielle, en cas de retour à l’emploi, fonde l’essentiel des regrets qu’elles anticipent déjà. (…)

Les femmes au foyer associent le temps dont elles disposent à la liberté et à l’absence de contraintes. Il s’oppose en tout point à l’ennui, l’inutilité et l’isolement envisagés précédemment. Il s’incarne dans une qualité de vie favorisant la convivialité et la sociabilité. (…)

Certes biaisé, notre échantillon regorge malgré tout de femmes pour qui l’inactivité constitue un état qu’elles ne regrettent pas d’avoir vécu. En dépit des conséquences de la cessation d’activité sur un éventuel retour sur le marché du
travail, elles présentent souvent le maintien au foyer comme « une chance extraordinaire », « un avantage énorme », « un privilège », « un luxe », « une opportunité fabuleuse ».

Cette constatation est trop peu mise en avant à mon sens, comme si les femmes au foyer subissaient le plus souvent leur état et ne pouvaient être satisfaites de cette vie-là.

La question de l’envie de (re)travailler est aussi questionnée :

La force avec laquelle les femmes peuvent souhaiter sortir de l’inactivité – ou y rester – semble relativement tributaire de la manière dont elles y sont entrées : l’indécision est surtout caractéristique des accidentées, les Mater Familias et les hédonistes étant, en la matière, plus déterminées. On ne peut manquer de mentionner que, dans tous les cas, le retour
vers l’emploi est envisagé à temps partiel ou sous des formes relativement souples (l’enseignement) : y compris pour les plus
engagées dans la quête d’activité, le passage par le foyer a laissé des traces. Il semble désormais inconcevable de divertir au travail un temps jugé excessif dès lors qu’il empiète sur des plages réservées à la famille.

Il y a là une réflexion très importante sur le rapport au travail, le temps que l’on souhaite (et que l’on peut) consacrer à sa famille. Cette question me semble dépasser celle des mères au foyer bien entendu.

Mais le sujet mériterait un tout autre billet.

Pour conclure, je vous laisse avec une dernière réflexion de Chrystelle qui mérite elle aussi un billet entier :

Dommage que cet article ne parle pas des pères au foyer. D’ailleurs on devrait plutôt parler de parent au foyer. Même, trouver un autre mot que « foyer ». Le foyer, ça me fait penser à la bonne ménagère de 50 ans dans les pubs américaines pour réfrigérateurs. Un parent au foyer ne fait pas que le ménage, à manger et des lessives.

 

Sur ces bonnes paroles, je vous laisse. N’hésitez pas à commenter, donner votre sentiment sur ce sujet, raconter votre expérience, etc.

Clem la matriochka

 

 

 

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5 réflexions sur “Réflexions sur les mères au foyer [Les vacances des VI]

  1. Pingback: Mères au foyer, Réflexion | Melina Ass Mat

  2. Ben, pour ce qui est de ne plus laisser le boulot prendre la première place devant la famille après être passée par la case mère au foyer, je dois dire qu’en ce qui me concerne j’ai encore des progrès à faire: j’ai pris 2 congés parentaux de 4 ans en tout, en me l’accordant parce que le plan professionnel posait problème à cette époque (notamment mise au placard) et en me lançant dans le projet quasi comme un projet prioritaire: m’occuper des enfants à plein temps. Le problème est qu’à force j’ai eu le sentiment d’étouffer, je fais partie de ces sur diplômées qui ont quand même besoin de défis intellectuels. Le retour au boulot a été une source de gros stress mais finalement je m’y épanouis, il me manque juste à trouver le juste équilibre entre maison et boulot, car je compense le temps partiel par du boulot à la maison non rémunéré mais qui me donne l’impression de rester à flot. Il va falloir apprendre à être dans le juste milieu… :)

  3. bonsoir, je fais partie de ces mères au foyer « accidentée » n’ayant pas eu d’autre choix que de rester à la maison car mari militaire…vivant dans une zone désertique sur le plan travail…bref en ce qui me concerne j’ai arrêté de travailler en 2002 pour suivre mon conjoint à mon grand regret…et encore aujourd’hui j’ai du mal à accepter cette situation. Maintenant que ma dernière fille entre en maternelle en septembre, je vais enfin pouvoir « revivre », avoir une vie social, voir du monde dans des endroits que ma puce ne pouvais pas venir, prendre le temps de m’occuper pleinement de moi sur le plan professionnel…(ancienne militaire aussi). Très bon article je me reconnais très bien dans certains passages. Merci.

  4. Article intéressant et sujet polémique… j’aime bien ton passage sur les « parents au foyer », car moi, mon père était homme au foyer (mais il laissait le ménage et le repas du soir à ma mère, faut-pas-déconner-non-plus ) et je trouve souvent dommage que se rôle soit souvent, tres et trop souvent, réservé aux femmes. J’ai été avec mon fiston et à la maison pendant 2 ans et demi, parce que j’ai trouvé l’occasion de partir d’un emploi qui ne me convenait plus. Quand il a eu 9 mois, je n’en avais un peu marre. Et à partir de là j’ai fait plein de démarches pour retrouver une activité. Maintenant, les rôles sont inversés pour l’été, et c’est très bien. Pour moi, il est absolument nécessaire que les hommes investissent la sphère domestique, ce qui ne les rend pas moins mecs, et bien plus humains!
    merci pour ton article, Clem’

  5. Bonjour ! Je parcours avec intérêt les divers articles consacrés à la figure de la mère au foyer. Un détail me fait un peu tiquer ici : l’équation « mères immigrées = mères isolées ». Il me semble qu’une tendance naturelle chez chacun, quand il s’installe quelque part, est de chercher une proximité géographique avec des gens qui lui ressemblent. C’est encore plus vrai chez les expatriés, et très souvent, les « immigrés » se rassemblent ou sont rassemblés dans des quartiers où ils sont nombreux à provenir d’une même région du monde ou d’un même pays.

    A partir de là, je pense difficile de soutenir que les mères au foyer immigrées sont nécessairement isolées : à mon avis, elles ont une vie sociale tout à fait normale au sein de leur groupe culturel, et sans doute même facilitée par le fait qu’elles sont nombreuses à être au foyer dans le même coin, justement.

    Je vois le mêmes phénomène parmi des mères monoparentales et au chômage : leurs conditions de vie se ressemblent, ce qui incite une proximité affective et une solidarité locale et engendre une vie sociale spécifique. Elles sont mères au foyer « par la force des choses », parce qu’il est difficile de travailler quand on a a une garde des enfants très majoritaire (12 jours sur 14) – mais leurs journées ne sont pas de vastes plages de temps vide et désespéré : elles parcourent la ville à vélo pour voir des amis, s’échanger des bon plans, profiter d’un déstockage de produits bios, emmener leurs enfants à l’école puis à l’académie de musique, voir l’expo de bijoux d’une copine, etc… Le temps dont elles disposent en tant que mères au-foyer-car-au-chômage est utilisé entre autres à avoir une vie sociale. Au point que certaines souffrent d’un appauvrissement de cette vie sociale quand elles retrouvent un travail…

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