Il y a quelques temps, l’APE du collège de mon fils a organisé une soirée conférence sur le thème de la précocité. Comme j’habite à deux pas et que je suis de nature curieuse, je me suis dit que c’était là une belle occasion d’en savoir un peu plus sur ce qui touche aux apprentissages et au fonctionnement du cerveau. Bref, bien que non directement concernée par la précocité de mes enfants, (quoique j’ai eu quelques doutes lorsque ma fille a appris la lecture toute seule), j’ai trouvé la conférence particulièrement intéressante. D’abord, parce qu’on n’entend assez peu parler de ce sujet (tabou ?) mais également, parce que bon nombre de clichés avaient été démontés.

Oui mais voilà, quand je suis sortie, j’avais envie d’en savoir encore plus… d’une part parce que ces enfants sont, dans certains cas dans la souffrance (heureusement pas pour la majorité !) et d’autre part, parce que le récit d’expériences de psychologues ou de parents a beau être très riche, il y a toujours le risque d’avoir affaire à une expérience désastreuse d’un  « cas isolé ».
Afin d’avoir une bonne idée de la réalité des choses (notamment ce que la science a pu mettre au grand jour), j’ ai donc cherché des publications scientifiques sur des bilans d’études sur le sujet, afin de savoir si on pouvait dégager des grandes tendances : qui sont les enfants précoces? comment fonctionnent-ils ? Quels sont les problèmes, les risques ? Quelles sont les richesses ? Mais tout un travail de recherche, de synthèse et de vulgarisation sur le thème de la précocité intellectuelle venait justement d’être publié (mai 2014) sous la forme d’un ouvrage passionnant : « Les surdoués ordinaires » de Nicolas Gauvrit aux éditions PUF (Presses Universitaires de France) avec lesquels les VI sont partenaires.

surdoues_ordinaires

L’auteur, je le connaissais un peu pour ses interventions sur le blog d’un collègue du c@fé des Sciences (ici), et aussi grâce à un précédent ouvrage  « Statistiques : Méfiez-vous! » (où on apprend à déjouer les pièges de tous les discours manipulateurs qui s’appuient sur des chiffres). Bref, je savais que par rapport aux ouvrages déjà parus sur le sujet (que je n’ai absolument pas lus), celui-là répondrait à mes questions de façon rigoureuse et étayée.

En gros, de quoi s’agit-il ? Après avoir donné la définition de la douance, l’auteur passe en revue un certain nombre de thèmes généralement liés (ou perçus comme tels, en tous cas) à la précocité intellectuelle… Ainsi, de nombreux sujets sont abordés tels que l’éternelle question de l’intelligence innée ou acquise, du fonctionnement particulier des cerveaux de ces enfants-là, des difficultés d’inattention (confusion de diagnostic avec le TDAH), de la créativité, du sommeil, de l’humour, de l’intelligence émotionnelle, de la notion de morale, de leurs traits de caractère, et bien sûr la grande question l’éducation.

Bref, de multiples facettes du sujet sont décortiquées par le biais d’un bilan d’études sur chaque aspect : pas question de confondre anecdote avec le cas général. L’analyse est menée de façon très poussée… Parce que dans cet ouvrage, on ne se contente pas d’une seule étude (même si elle est publiée dans un journal de renom), on est ici dans la recherche du consensus… et les résultats d’études sont commentés sur la base des biais qui auraient pu se glisser dans l’approche, en particulier la représentativité de l’échantillon. Effectivement, comment sélectionner avec soin et rigueur des enfants précoces afin de constituer un groupe témoin ? Rien n’est plus difficile, parce que ceux qu’on va chercher dans des associations de parents d’enfants précoces, ne sont pas des surdoués « ordinaires »; mais des enfants qui ne sont pas en harmonie avec leur environnement, et pour lesquels leurs parents cherchent une solution. Pour pallier au problème parfois posé par l’échantillonnage, d’autres types d’investigations sont recensées.

Quelques exemples plus détaillés Alors j’ai bien aimé le chapitre sur l’intelligence acquise ou innée ? Parce qu’au-delà de l’aspect de précocité, c’est une question qui taraude beaucoup les esprits. Le bilan qui est fait semble sans appel : oui ! la génétique tient une place importante dans le développement de l’intelligence.

Les résultats qui ressortent d’un nombre incalculable d’études sur cette question sont sans ambiguïté : l’importance de la génétique dans la détermination de l’intelligence est bien supérieure à ce qu’on aurait imaginé autrefois. Chez l’enfant, le patrimoine génétique explique environ 40 à 60 % des variations de QI.

Il y a également pas mal d’explications sur la façon dont ces gènes (qui peuvent aussi être modulés par l’environnement, domaine de l’épigénétique) peuvent jouer sur  la vitesse de traitement de l’information (la mémoire de travail est bien corrélée à l’intelligence). De la même façon, pour la précocité, la part de l’hérédité est importante. On retrouve donc des « nids de précoces », avec je pense, une accentuation due à l’environnement dans laquelle évoluent « les petits » .

J’ai également apprécié le chapitre sur la créativité. Elle est très liée à l’intelligence dans la mesure où être créatif c’est élaborer des idées nouvelles, originales… tout comme trouver une solution à un problème qui n’a jamais été rencontré.

« …les auteurs -d’un article de synthèse- concluent qu’il reste peu de doute sur le fait que les petits zèbres brillent également par l’imagination, la fluence et la créativité en général »

Evidemment, la question de l’éducation (laquelle est la plus adéquate?) est vraiment le cœur du problème surtout lorsqu’un enfant précoce ne sent pas épanoui ce qui peut remettre en question la poursuite de sa scolarité. Que faire si on détecte la précocité d’un enfant, ET qu’il semble malheureux. Lors de la conférence à laquelle j’ai assisté, j’ai vu de nombreux parents dans l’angoisse… Ils cherchaient des solutions pour accompagner au mieux leur enfant sur tous les plans. Un bilan a été fait sur les méthodes pédagogiques possibles, celles qui sont vraiment utiles et celles qui ne le sont pas. Malheureusement, en France, on déplore un grand vide. L’Education Nationale en parle sans rien proposer de concret et tout repose sur le bon vouloir des enseignants. Dans ce domaine, c’est assez aléatoire : il y a ceux qui sont « agacés » par des enfants qui demandent trop (parce que parfois agités), il y en a qui font un réel accompagnement, avec des classes décloisonnées, un enseignement à la carte.  L’idée est bien d’accompagner les talents, mais aussi d’aider ceux qui ont plus de difficultés, pour que le plus grand nombre réussisse au maximum de ses possibilités.

Ce que j’ai aimé Sur le fond, le discours est très rassurant…dès les premières pages :

De nombreux enfants surdoués n’ont aucun problème, ni à l’école ni à la maison. Ce sont simplement des jeunes gens apparemment ordinaires et plutôt chanceux, réussissant bien à l’école, dont les parents ne s’inquiètent pas, bien au contraire

Sur la forme, il est très agréable de lire des choses aussi rigoureusement expliquées, et étayées tout en ayant une approche critique (quand on voit ce qu’on nous balance sur le net comme « fausse vérité » sans aucune référence à l’appui). Ici, chaque étude ou synthèse d’études est judicieusement choisie en référence pour sa pertinence et sa qualité.

Le domaine de l’étude scientifique de la précocité intellectuelle est donc paradoxal : immense, bouillonnant, mais largement pollué par une impressionnante quantité de travaux inutiles, peu informatifs et peu exploitables parce que bâtis sur des échantillons non représentatifs

Très instructifs également le récit d’anecdotes, en début de chaque chapitre. J’imagine que cela doit rassurer beaucoup de parents de lire ces lignes avec un « ouf, on se sent moins seul ! »… Même si certaines sont très poignantes (en particulier le cas d’un adulte)

Enfin, à la fin de chaque chapitre, un petit encart avec la synthèse des principaux résultats permet de bien retenir les faits marquants.

Ce que j’ai moins aimé Difficile de dire. S’il fallait trouver quelque chose, je pense que j’aurais aimé trouver, peut-être dans la partie liée à l’anxiété, des informations sur la gestion de l’effort, et la relation à l’échec (même un tout petit échec). Comment des enfants qui réussissent très bien, sans trop d’effort vivent-ils le jour où un investissement plus important est nécessaire. .. Ma fille, par exemple, a fait un saut de classe (après sa lecture acquise et petit entretien avec le psy scolaire, sans que le mot « précoce » n’ait été prononcé). Tout se passe bien MAIS je la trouve incapable de gérer la moindre anicroche… Elle se met dans des états pas possibles, dès qu’elle ne comprend pas « dans la seconde ».

Ce que je retiens

Ouvrage à posséder ou à emprunter. De lecture fort agréable, répondant à de nombreuses questions, et surtout RASSURANT. On attend le tome 2, lorsque les recherches auront encore avancé (pour ce qui n’a pas encore été dénoué). Bon je ne peux pas m’empêcher de penser que si cet ouvrage est aussi bien écrit et clair, c’est parce que son auteur était lui-même enfant précoce, et qu’il a un doctorat en sciences cognitives.

Si l’ouvrage vous intéresse, il est disponible dans notre bibli volante (tous les détails sont ici).

Un précédent article sur le sujet de la précocité, ici sur les Vendredis Intellos.

Pascale72