Pourquoi les notes sont-elles si injustes ?

Les notes à l’école, qui aime ça ? Je n’ai jamais vu de sondage sur le sujet, mais je parierais que peu d’entre nous en gardent un bon souvenir. Peut-être une récompense exceptionnelle associée à une bonne note, mais guère davantage, non ? Même les élèves les plus « doués » s’en méfient, craignant, tout à la fois, de rater et de trop bien réussir, attirant alors l’opprobre de leur congénères. 
Nous avons bien des motifs d’en vouloir aux notes. D’abord elles sont injustes. Ensuite elles ne servent pas l’apprentissage. Enfin, elles sont le stigmate d’un système basé sur la compétition qui, à en croire Albert Jacquard, nous mène droit dans le mur.
 
Les notes sont injustes
Nous en avons tous pâti un jour ou l’autre, et toutes les études réalisées sur le sujet l’ont confirmé : tout système de notation est injuste. C’est d’ailleurs le sujet de l’article « à quoi servent les notes » de Philippe Merle, Professeur de sociologie à l’IUFM de Bretagne, dans Sciences Humaines.
Selon Philippe Merle, les notes ne constituent pas, loin s’en faut, une mesure fiable des compétences et de la valeur des élèves. 
« En français, seulement un élève sur six pense qu’il aurait la même note si sa copie était corrigée par un autre professeur. Presque 50 % pensent que leur note serait différente (les autres ne savent pas). » Toutes les recherches effectuées depuis les années 1930 confirment l’intuition des élèves : « la note dépend beaucoup plus du correcteur que de la copie« , analyse Philippe Merle. 
 
Les résultats des études consacrées aux épreuves du baccalauréat sont frappants «  Les écarts maximaux de notes sur ses copies évaluées cinq fois sont effrayants : treize points en composition française, douze en philosophie, neuf en mathématiques ! Mais l’écart maximal n’est pas statistiquement un indicateur très pertinent. Il est plus instructif de connaître les écarts les plus fréquents entre les différentes corrections. Ceux-ci restent extraordinairement élevés : six points en français, quatre en anglais et en mathématiques ». 
 
Pourquoi les notes sont-elles injustes ?
Les recherches pluridisciplinaires menées sur le sujet arrivent toutes à la même conclusion, quelle que soit la méthodologie employée : tous les évaluateurs, du juge qui prononce un verdict à l’enseignant, sont sujets à des biais de notation
Ils dépendent : 
  • de l’ordre de correction des copies : le premier tiers d’un paquet est noté de façon plus indulgente que les suivants
  • du niveau de la copie précédente : si le correcteur vient de corriger une excellente copie, par contraste, il notera plus sévèrement la suivante et vice versa
  • du statut scolaire de l’élève : si l’enseignant pense qu’il corrige la copie d’un bon élève, la note est meilleure, et vice versa 
  • de l’origine sociale et du sexe : les filles – jusqu’aux grandes écoles comme Polytechnique où le préjugé à leur encontre devient plutôt négatif – et les élèves d’origine aisée bénéficient d’un a priori plus positif et même …
  • de leur apparence physique : les recherches ont montré qu’il existe un effet positif de l’attractivité du visage sur la notation de la copie
  • le redoublant et les élèves les plus âgés pâtissent au contraire d’un a préjugé négatif qui influence leurs notes. 
En outre, la notation est plus indulgente dans les établissements au niveau plutôt faible (il s’agit de ne pas trop décourager des élèves déjà en difficulté) et plus sévère dans les établissements regroupant des élèves de niveau scolaire fort (favorisant une surselection qui assure à l’établissement sa réputation et de bons taux de réussite au bac)
Enfin, à l’intérieur d’une même classe, les enseignants ont tendance à surestimer les écarts de compétences entre les élèves, sur-évaluant les meilleurs, et une sous-évaluant les plus faibles
 
ça, ça m’a interpelée : bizarrement, en France, on a vite fait de taxer de laxisme les enseignants dont les moyennes sont trop élevées. Une pratique qu’André Antibi, professeur de mathématiques et chercheur en sciences de l’éducation, dénonce. Il analyse ainsi ce qu’il qualifie de « constante macabre » (1)  : « dans les contrôles, les notes, pour être crédibles, doivent suivre une courbe de Gauss, répartissant les élèves d’une classe en un tiers de bons, un tiers de moyens et un tiers de mauvais. Il faut donc absolument trouver quelques « mauvaises copies » pour faire baisser la moyenne ! En France, on évalue la réussite des uns par les échecs des autres ; il faut des gagnants et des perdants, et lorsque l’on interroge les « évaluateurs », c’est comme si cette pratique était le fruit d’une sélection naturelle et irrémédiable… »
 
Cette pratique pourrait sembler en partie valable, malgré tout, si on pouvait croire que la compétition est bonne et que les notes sont stimulantes. Mais les recherchles menées sur le sujet nous montrent plutôt le contraire.
 
L’impact de la réforme du baccalauréat
De ce point de vue, l’avantage du baccalauréat, c’est son anonymat relatif. Et «  Si dans chaque discipline, la note est assez aléatoire, la multiplication des épreuves diminue l’aléa final. Il est rarissime d’être noté sévèrement dans toutes les disciplines à la fois » , note Philippe Merle dans l’article de Sciences Humaines.
Ce serait pire avec le contrôle continu : l’étude de D. Oget (2) a montré qu’avec le contrôle continu, les filles, les enfants de cadres supérieurs et les élèves sans retard scolaire obtiennent de meilleures notes –  ce qui est conforme aux biais de notation sus-mentionnés.
 
Thierry, professeur de technologie mobilisé pour corriger le bac, m’expliquait il y a quelques jours qu’il ne met pas de notes, mais qu’il remplit un tableau excel qui s’apparente à une sorte de barème. Une fois toutes les copies ainsi corrigées, une harmonisation est réalisée au niveau national pour obtenir le pourcentage de réussite attendu par le ministère. On pourrait saluer cette pratique qui permet de limiter les biais. Mais elle a son revers (qui n’est pas lié à l’harmonisation mais à l’objectif de pourcentage très élevé de réussite au bac à atteindre): la poursuite dans les études supérieures n’étant plus guère conditionnée par l’obtention du bac, c’est le dossier scolaire qui prend de la valeur, et notamment les deux premiers trimestres. Ce qui revient à donner du poids à une forme de contrôle continu – avec tous les biais dont nous avons parlé !
 
Alors, à quoi servent les notes ? Peuvent-elles motiver les élèves ? Comment font ceux qui s’en passent ? La compétition est-elle bonne pour les apprentissages ? Pour ne pas trop alourdir cet article déjà long, j’ai posté la suite ici
 
(1) A. Antibi, La Constante macabre ou Comment a-t-on découragé des générations d’élèves, Math’Adore, 2003. Mouvement contre la constante macabre : http://mclcm.free.fr/
(2) « Efficacité et coût du baccalauréat général et technologique : quelle alternative à l’organisation des épreuves ? »,Thèse de doctorat, université de Bourgogne, 1999
Advertisements

9 réflexions sur “Pourquoi les notes sont-elles si injustes ?

  1. Pingback: Les notes à l'école, à quoi ça sert ? » Parents à parents

  2. Merci beaucoup pour ce très bel article, bien documenté! Tellement de croyances entourent ces fameuses « notes » (que sans notes les élèves ne travailleraient pas, que c’est un moyen de mieux comprendre la progression d’un élève, que c’est la base d’un système « sérieux » d’éducation, etc…) il est grand temps de faire connaître tous ceux qui depuis des années en dénoncent aussi les effets pervers!!
    Sur la forme un minuscule détail: pense à ajouter ton pseudo en tag de ton article, ce sera plus facile pour retrouver plus tard l’ensemble des articles que tu auras rédigé sur le site…

  3. Ne voyez-vous pas que vous êtes  utilisé(e)s à un travail de relai de la part de ceux,élus ou pas,connus ou non,personnage public ou de l’ombre,qui nous dirigent depuis les coulisses et sont en train de nous dicter notre avenir.ILS ont décidé,pour une raison qui n’ a rien à voir avec les bonnes ou les mauvaises que vous pouvez avancer,et que vous ne connaîtrez pas ( sinon la plus déterminante et la plus élémentaire:la raison économique),d’en finir avec les notes scolaires.Ils ont passé le message,d’abord à leurs amis,de là à tous les fidèles inconditionnels,lesquels vous ont passé  ce qui est devenu une sorte de virus,et depuis,(comme dans tous vos sujets) vous faites suivre. C’est ainsi que vous pensez être libres,indépendants,ouverts,optimistes,réalistes et je ne sais quoi encore de très élogieux,étant toujours sincères  (ceci est clair comme le nez au milieu de votre visage), irréprochables,enfin, envers vous-mêmes et envers l’avenir. Mais si vous lisez les magasines étrangers,dans quelque autre langue que ce soit,vous verrez que les thèmes abordés sont partout identiques et que ce que l’on vient de servir à un bout de table apparaîtra bientôt  à l’autre bout,le nôtre,par exemple,sous notre nez.Parce que les « dirigeants » transcendent les frontières ou que la dictature ne nous a pas attendu pour apprendre les langues étrangères. Dès qu’un thème se débat ,dès qu’il a de l’amplitude et qu’il prend de la voix,ne lui prêtons pas la nôtre ,car nous y sommes étrangers quand nous n’en sommes pas dupes. André Filosa

    • J’avoue n’être pas une grande adepte des théories du complot que vous semblez évoquer… Mon avis est qu’il faut participer aux débats si on souhaite faire évoluer le monde!

      • Merci à tous ! Oui merci je vais ajouter le tag, bien sûr, j’avais oublié.
        J’avais cherché des informations sur l’histoire des notes – fort intéressantes d’ailleurs, ça pourrait peut être faire l’objet d’un autre article si je trouve le temps et que ça intéresse d’autres gens. Finalement les notes ont répondu à un besoin : celui d’ouvrir les écoles au maximum de gens et de gérer les enfants et les apprentissages avec le minimum de personnel – il y avait parfois 250 élèves par classe ! Nous n’en sommes plus là et je ne vois pas quel complot il y aurait à moins favoriser un tel système de sélection, qui est décrié depuis sa création ou presque, alors que les apprentissages sans notes ont fait leurs preuves pendant des siècles… Puis depuis que les pédagogies nouvelles ( Montessori, Decroly, Freinet, Steiner et tant d’autres auxquelles on pourrait rallier Summerhill et Bernard Collot même si leur démarche va encore plus loin dans un certain effacement du maître) existent – pédagogies qui datent pour la plupart de la fin du XIXème siècle et du début du XXème, qui n’ont donc de nouvelles que le nom. Monsieur Filosa que proposez vous de votre côté ?
        Belle journée à tous

  4. Pingback: Les inégalités innées ou acquises [Mini-Debrief] | Les Vendredis Intellos

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s