Quand l’apprentissage des langues décuple la créativité et le reste

Aujourd’hui, j’avais envie d’évoquer les choix scolaires pour nos grands enfants (enfin pas les bambins)… Cela faisait un petit moment que j’avais prévu d’écrire sur ce sujet qui me tient à cœur, car je voulais partager le fruit de mes petites recherches sur l’apprentissage des langues. Le contexte est le suivant : mon fils aîné est entré en classe de 6e à la rentrée scolaire 2013 et comme de bien entendu, il a commencé les langues vivantes (bien que maintenant on démarre cet apprentissage en classe de primaire et c’est plutôt bien). Quoiqu’il en soit, dans le collège près de chez nous, ils proposent de démarrer deux langues vivantes dès la 6e : allemand et anglais.
Nous avons choisi l’option pour plusieurs raisons :
– tout d’abord, il était enthousiaste lorsqu’on lui a présenté la chose : le point N°1, me semble-t-il ! (sa motivation : pouvoir comprendre les paroles d’un de ses groupes favoris, germanophone, je vous dirai lequel si vous le souhaitez)
– nous, ses deux parents, sommes (et étions) fanas de langues, et avons adoré les apprentissages de toutes sortes (linguistiques, culturels et le « savoir apprendre »), bref, nous voulions qu’ils ait l’opportunité de goûter cette richesse-là et surtout le plus tôt possible… ‘(Personnellement, démarrer en 4e m’a paru un peu trop tardif)
– j’avais le pressentiment, que malgré un surcroît de travail certain, cela l’aiderait dans d’autres matières (l’idée de l’allemand pour progresser en français) mais également sur le plan plus personnel … notamment une ouverture d’esprit, une curiosité, et un effet de synergie entre les deux langues.

Bref, la grande question : « avions-nous fait le bon choix ? »
Vous voulez savoir ? Certes pour l’instant, nous n’avons qu’une seule année d’expérience.
Je vais donc vous raconter, mon ressenti de cette courte expérience de maman (qui souhaite un enfant épanoui)…mais également le fruit de mes modestes recherches sur l’apprentissage des langues, avec quelques aspects décrits dans la littérature. Je n’ai évidemment pas fait le tour de la question..

Ce que j’ai pu constater
Très vite, mon collégien s’est pris au jeu du double apprentissage, en faisant assez souvent un parallèle entre les deux langues (le bouquin s’y prête bien, et le fait que les deux langues choisies  sont d’origine germanique y fait beaucoup, je pense). Le fait de démarrer l’allemand, a formidablement entraîné l’acquisition de l’anglais. Bref, j’ai été surprise que les efforts n’étaient pas forcément doubles, mais semblaient en synergie.
J’ai aussi pu constater que même dans d’autres matières, il était mieux organisé dans sa façon d’aborder une question… avec plus grande facilité à trouver des synonymes en français par exemple ou à s’exprimer à l’écrit comme à l’oral, tout simplement. Mais peut-être était-ce simplement dû à une plus grande maturité ou à développement intellectuel normal à l’arrivée au collège.

Ce qu’on peut lire dans les publications.

La synthèse réalisée par une équipe de consultants canadiens [3] de Edmonton Public  School est sans appel :

« National and international studies consistently show that learning a second language has positive intellectual, academic and social impact. »

ou encore

« Learning another language helps prepare students for the challenges and opportunities in a complex global world! »

Sur quoi ces affirmations reposent-elles exactement ? Sur des tas d’études ou méta-analyses réelles comparant des groupes d’enfants (de toutes nationalités) étudiant une langue étrangère et d’autres non, et cela pour plusieurs tranches d’âge.
Il s’avère en particulier que les aptitudes de lecture développées lors de l’apprentissage de la nouvelle langue étaient transférées vers les capacités de compréhension écrite dans la première langue (langue maternelle). Les qualités mises en jeu pour première et la seconde langue ont donc une influence réciproque. Les chercheurs expliquent ces résultats par le fait que l’apprentissage d’une langue améliore la conscience métalinguistique et la connaissance conceptuelle.

Mais ce n’est pas tout ! Il semble avoir été démontré une plus grande flexibilité mentale chez un enfant investi dans l’apprentissage d’une langue étrangère : il arrive beaucoup mieux à se détacher de ses approches traditionnelles pour appréhender le problème par un autre bout. Bref, au cours de l’acquisition d’une nouvelle langue, l’enfant parvient à développer une banque de ressources dans laquelle il peut puiser dès qu’il doit affronter une situation nouvelle, ou originale. Parce que selon certains experts, l’effort fait pour s’adapter à une nouvelle langue, une nouvelle syntaxe a préparé le terrain dans le cerveau pour d’autres domaines.

 » students develop a bank of resources upon which to call when dealing with anything new and original »

Un autre expert du document [3] n’hésite pas à aller plus loin : les recherches ont montré des avantages neuro-cognitifs de l’apprentissage d’une 2e et d’une 3e langue, même si les processus reliant bilingisme et cognition ne sont pas encore parfaitement compris. L’intelligence de l’individu est boostée, y compris chez des étudiants possédant quelques difficultés dans leurs apprentissages.

 » While the exact processes through which bilingualism and cognition interact remain largely unknown, the positive impact on intellectual developmment is clear, even for students with mild learning disabilities. »

Langue étrangère et créativité
Si on poursuit le raisonnement, prendre l’habitude de parler et de penser « autrement » modifie la façon d’aborder un problème dans un autre domaine que celui des langues en étant capable de faire naître plus facilement de nouvelles idées. Finalement, c’est ce qu’on appelle ni plus ni moins la créativité.
C »est ce à quoi s’est intéressée une équipe anglaise il n’y pas si longtemps (article publié en 2012) [1]. Les chercheurs reprennent la définition suivante : la créativité peut être définie comme la capacité à produire un travail nouveau et adapté à une situation précise.
Beaucoup d’études ont été consacrées à l’impact du bilinguisme sur la créativité. Mais assez peu se sont intéressées à l’apport d’un apprentissage linguistique dans un cadre scolaire à la créativité. La conclusion de l’étude est que même dans un contexte scolaire,lorsqu’un étudiant devient familier d’une nouvelle langue, il prend également en compte des éléments de l’autre culture, d’une autre organisation de la présentation des concepts. Cela le conduit à augmenter les 4 grands traits en rapport avec la créativité (l’aisance définie par le nombre d’idées répondant à un sujet donné, l’originalité, l’élaboration définie comme la capacité à surenchérir sur une idée déjà donnée, la flexibilité définie comme la variabilité de thèmes dans les idées données)…

L’importance de l’âge

Une étude récente [2] s’est intéressée à ce qui se passait dans le cerveau lors de l’apprentissage d’une autre langue. Les auteurs ont également analysé l’influence de l’âge sur l’intensité des effets du bilinguisme. Les conclusions en sont que le bilinguisme modèle bel et bien certaines zones du cerveau (celles associées au langage). Bref, les effets précédemment cités, trouvent donc écho dans une organisation particulière de nos cellules grises.
Concernant l’âge, comme il fallait s’y attendre, l’exposition précoce à une seconde langue est un facteur important !

En un mot, oui pour l’instant, nous sommes très contents de notre décision de parents dans le choix des deux langues dès la 6e… Ceci se fonde d’abord sur notre ressenti au quotidien très positif (via l’épanouissement de notre enfant) mais également sur les principales conclusions de la littérature sur le sujet (plutôt encourageantes). L’apprentissage des langues renforce, développe la créativité. Sachant que la créativité rend heureux, pour moi, c’est la meilleure des conclusions !

Références
1- Ghonsooly B., Showqi S., « The effects of foreign Language Learning on Creativity », Journal « English Language Teaching »  Vol 5 (4), pp 161-167, 2012

2- Jasinka K., Petitto L.A., « How age of bilingual exposure can change the neural systems for language in the developing brain : a functional near infrared spectroscopy investigation of syntatic processing in the monolingual and bilingual children », Developmental Cognitive Neuroscience Vol 6, pp 87-101, 2013

3- « Impact of Second Language on First Language Learning », Brochure disponible ICI

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16 réflexions sur “Quand l’apprentissage des langues décuple la créativité et le reste

  1. Bonjour Pascale, en tant que prof d’allemand (avec notamment 1 classe de 6e…) je veux bien connaître le nom du groupe germanophone qui a motivé ton fils car l’an prochain nous présenterons un petit spectacle musique et chansons en allemand aux portes ouvertes. Merci !

      • Merci Pascale, je note Rammstein pour la rentrée. J’ajoute « Nur ein Wort » de Wir sind Helden et « Perfekte Welle » de Juli. Peut-être aussi « Solo » de Thomas D. en duo avec Nina Hagen pour les plus grands.

      • Disons que je lis des articles qui vont dans ce sens, alors j’ai l’impression qu’on en parle de plus en plus.
        Mais c’est peut-être juste parce que je m’intéresse au sujet en tant que linguiste !!

        Ce genre d’infos reste encore à diffuser, c’est clair.

        • Je pense que c’est cela…on en parle plus mais pour qui est ouvert à ce genre d’infos… J’ai eu l’occasion de faire une petite réunion avec des jeunes de 4e…ils étaient fort nombreux à ne pas comprendre pourquoi les langues étaient si importantes !
          et puis aussi pas mal de réflexions de parents qui n’aimaient pas les langues (pour x raisons) et qui de ce fait, véhiculent encore des idées peu encourageantes.
          Tu es linguiste ? tu fais quoi ?

          • J’adore les langues et en suivant ce chemin j’en suis arrivée à être actuellement traductrice tout simplement.

            Dommage que des parents aient des préjugés négatifs sur les langues et les transmettent à leurs enfants.
            Personnellement j’aime pas les maths (je n’aime pas en faire) mais je n’irai jamais dire que ce n’est pas intéressant ou utile, etc. , surtout pas à mes enfants !

  2. Dans le cadre de mes études de psychologie, j’ailu une étude réalisée sur les écoles Diwan sur les effets positifs du bilinguisme pour les autres apprentissages. Elle explique assez bien pourquoi les enfants bilingues obtiennent statistiquement de meilleurs résultats en maths que les enfants non bilingues. (à CSP de la famille et niveaux cognitifs égaux)

    • Effectivement, ils en parlent aussi dans la référence [3]…Pour résoudre un pb de maths un peu nouveau, le fait d’être habitué à penser « autrement » est très utile !

  3. Moi ça m’aide a comprendre pourquoi j’aime les langues étrangères ET la programmation par exemple : je vois aussi ça comme une langue étrangère à décrypter et j’aime ce défi, cette idée de changer sa façon de penser.
    Merci pour l’article, même si ça prêche une convaincue :-) (hâte que mes enfants commencent les langues d’une façon ou d’une autre parce que je ne sais pas trop comment les introduire seule à la maison)

      • Ils ont 2 et 4 ans :-) Mais je note la référence, merci !
        A la base, je voulais introduire une autre langue au quotidien (anglais ou espagnol) mais ça vient pas naturellement, je me sens bête (et c’est dommage).

        • oui effectivement c’est un peu tôt…mon petit de 4 ans, accroche bien avec les animaux…du genre : a blue horse, a yellow duck, a black bird, a white sheep… il retient super bien, on joue à cela dans le bain !

  4. J’ai appris le français en même temps que l’anglais, vivant à l’époque dans un pays anglophone. Maintenant, je cherche désespérement un moyen pour mettre en contact mon garçon de 4 ans avec les langues, pas forcément pour lui apprendre les langues mais pour lui familariser l’oreille. J’emprunte des livres en anglais à la bibliothèque que je lui lis… je cherche d’autres idées voire une méthose qui puisse me guider, sachant que 1/ nous sommes dans un environnement francophone habituellement, 2/ nous n’avons pas la télé (exit Dora), 3/ je n’arrive pas à trouver une association qui fait de l’éveil aux langues et je ne veux pas le surcharger d’activités non plus.

    Si vous avez des idées, des liens, des expériences, je suis super preneuse. Merci beaucoup !

    • Ah et merci pour l’article. Pour ma part, j’avais aussi latin et grec en 5ème. J’ai trouvé cela génial. Combien de fois je remercie mes parents d’avoir fait ceci. Cela m’a apporté une bonne capacité d’analyse grammaticale (=super pour les langues à déclinaisons), une compréhension de l’étymologie (= super pour faire des parallèles entre les langues), une capacité à apprendre sans appréhension des caractères qui ne sont pas latins (ex : pour les besoins d’un voyage, j’ai appris rapidement à lire le cyrillique et l’alphabet arménien).

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