Grandir en temps de crise – Bibli des VI

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Nous avons eu le plaisir de recevoir ce livre fin avril par les Editions Bayard.

L’auteur Philippe JEAMMET est psychanalyste,  professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université René Descartes, et  président de l’Ecole des Parents Ile de France.

Il a une expérience de 40 ans de travail avec des adolescents et leur famille.

Maman de deux ados, et m’interrogeant souvent sur notre capacité à leur donner envie de grandir dans ce monde que je ressens en crise, j’ai tout de suite été accrochée par le titre.

J’ai caressé l’espoir un peu naïf de trouver des ressorts pour donner à mes enfants un peu plus envie de grandir, pour les accompagner vers un monde qui ne serait pas fait que de pizza-coca devant des jeux vidéos, où l’effort aurait un sens, où il y aurait même du plaisir à se battre pour réaliser ses rêves.

Voici ce que nous livre la 4e de couverture :

« La crise est désormais ce que la société tout entière partage avec l’adolescent. Tous deux entrent dans cette zone de turbulence avec la même inquiétude : ils savent qu’ils en sortiront transformés… mais ne savent pas comment.

Le constat est tristement connu : si l’autonomie et l’indépendance ne cessent d’être valorisées, les contraintes actuelles maintiennent les jeunes durablement chez leurs parents, souvent perturbés par le futur compliqué qui attend leur progéniture, alors que ni l’école à la française ni le contexte économique ne favorisent leur enthousiasme et leur confiance en l’avenir.

Face à cette situation en apparence bloquée, Philippe JEAMMET rappelle les domaines essentiels que l’adolescent doit investir pour son équilibre. Et surtout cette vérité : c’est le propre du vivant d’avancer sans savoir ce qu’il a devant lui.
Parmi les valeurs à transmettre à ses enfants, le devoir d’espoir est fondamental.
L’avenir sera avant tout ce qu’ils décideront d’en faire. »

J’avoue que je suis un peu mitigée sur les réponses apportées.

J’ai aimé :

– D’abord le sujet, et l’intention  livrée par l’auteur en introduction :

« Devant le pessimisme de tant de parents, il m’a semblé en effet nécessaire de r épondre à leurs interrogations légitimes et d’analyser les répercussions de la crise économique sur l’adolescent, dont la confiance en l’avenir, l’élan vital voire le désir de devenir adulte se trouvent impactés »

– Le ton dans l’ensemble plutôt optimiste et bienveillant, qui nous invite en tant que parents à nous interroger sur nos aspirations authentiques et notre place à occuper  auprès de nos ados.

Ainsi quelques messages de bon sens sont délivrés tels que :

 

 * nos ados ont besoin de nous

* nous avons besoin de rituels communs, et de multiples prétextes en sont l’occasion

«  Ces temps de plaisir partagé, ces premières fois symboliquement célébrées, tout le monde s’en souviendra. Pas besoin d’un rituel particulier, il n’y a pas de règle en la matière. Ces familles fêteront la première fois où le jeune a pris le volant pour emmener tout le monde en vacances, avec son permis de conduire tout neuf. D’autres le premier vote de leur jeune majeur ; la première fois que les parents lui laissent la maison et partent en weekend sans lui. Le jeune en garde généralement un souvenir précis »

*relativisons

«  Face à la crise que nous traversons, certains parents se dépriment, tandis que d’autres disent que ce n’est ni la première que nous connaissons, ni la dernière, et qu’au fond, nous avons peut-être la vie dont rêvaient nos grands-parents : un pays en paix, un haut niveau de vie globalement élevé. »

* posons-nous les bonnes questions

Sur le sens que nous donnons à la vie

« Il ne s’agit pas de chercher à maintenir une position statique, ni de déterminer ce qui est bon / mauvais dans le monde mais de s’inscrire dans une position dynamique pour se demander : Quel monde voudrions-nous obtenir ? Comment nous donner les moyens d’y arriver ? Ce serait quoi une vie réussie pour l’homme ? Que peut-on espérer de mieux pour l’être humain ? »

Sur nos perceptions de leurs choix

Prenons du recul sur ce que les choix de nos grands enfants éveillent en nous de possibles mises en cause de nos propres choix à leur âge.

 

*sachons décoder certains comportements excessifs :

A propos du vocabulaire des ados ponctué de « trop » à l’oral, et d’émoticônes à l’écrit :

« La surcote permanente des sensations questionne sur le sens à lui donner. Le côté forcé factice de certaines attitudes dissimule mal les doutes des jeunes sur le monde adulte, leur futur, l’avenir de la planète. »

Mais ces « extensions verbales » ne concernent-elles que les jeunes ?

Les comportements destructifs répondent à un besoin de contrôle lorsqu’on a l’impression qu’on ne vaut rien

« Le travail auprès des adolescents a largement montré à quel point est toujours présente cette dualité entre créativté et destructivité. Laquelle étant la créativité du pauvre – pas au sens économique du terme, mais au sens de celui qui se sent attaqué, impuissant, sans valeur. Ce dernier a toujours une ressource en lui : la destruction. (…) Se sentir incapable ou impuissant génère un sentiment de menace, qui se dissipe lorsqu’on redevient acteur de son existence. (…) Alors tant pis si c’est pour détruire, tout vaut mieux que la passivité. »

* ne les privons pas des réalités

« Ce n’est pas parce que nous trouvons le monde du travail dur qu’il faut priver les jeunes de cette expérience ! Les stages, les petits boulots, tout ce qui permet au jeune de se mesurer à une réalité différente de l’école est précieux »

– Je  suis aussi plutôt en accord avec le message global délivré par Philippe JEAMMET, sur le fait qu’un bouleversement, s’il est angoissant parce qu’il oblige à mettre à plat nos références, est aussi une formidable opportunité d’inventer des modes de vie meilleurs.

C’est vrai autant pour « la crise d’adolescence » que pour les transformations du monde que nous vivons.

 

Mais au final, je suis très mitigée

Si  le propos affiche bon sens et bienveillance, je l’ai trouvé globalement assez flou.

 

* la crise, c’est quoi ?

L’auteur consacre le premier chapitre à définir le concept de « crise » :

« Ceci dit, qu’entend-on au juste par le mot « crise », employé à tort et à travers aujourd’hui ? Étymologiquement, c’est un état critique qui est arrivé à un point où un changement est inévitable. En grec krisis signifie l’émergence de la décision. La crise est donc synonyme de période charnière… Ce n’est pourtant pas le sens que nous lui prêtons. Très rapidement, ce changement qui s’annonce est assimilé à quelque chose de négatif, une destruction, une perte. On le voit  bien avec la cirse d’adolescence : elle est vécue comme une menace et non comme une mutation. »

Suit un passage qui m’a laissée perplexe.

Ainsi nous serions cramponnés à ce que nous connaissons, au « c’était mieux avant », et verrions tout changement comme une menace.  Mais lorsque l’auteur dit  « nous », on ne sait pas très bien de qui il parle, ni sur quelles études objectives il s’appuie pour étayer ses affirmations, puisque dans ce premier chapitre aucune référence n’est mentionnée. On ne sait pas très bien non plus à quel « autrefois » et quel « aujourd’hui » il se réfère.

« Autrefois, les désirs de changement étaient canalisés par les rites de passage et le poids de l’héritage (social, familial) »

(…)

« Aujourd’hui, le monde s’est assoupli et nous n’avons jamais été autant libres dans nos choix personnels »

Il me semble que les rites de passage et du poids de l’héritage ont été sérieusement mis à mal par la première guerre mondiale, et le conflit de 39-45 en a remis une couche. Ces bouleversements profonds ont donc commencé il y a un siècle.

Et que dire des suites de la révolution française et du XIXe siècle chahuté qui a suivi.

C’est plutôt la période actuelle, depuis la fin de la seconde guerre mondiale qui est exceptionnellement stable !

Quant à « l’assouplissement du monde », je le vois plutôt comme une période brève en Occident après 1968, mais un peu récupéré par la finance qui exerce un pouvoir  pour lequel nul n’a voté, et où prime majoritairement la loi du plus fort, même si des alternatives économiques, des propositions de modèles plus éthiques commencent à voir le jour.

Et cet «assouplissement du monde » que je situerais post années 70, que j’interprète comme « l’aujourd’hui » de l’auteur, pour mes enfants c’est antédiluvien !

 

* sur quelles études reposent les affirmations ?

 J’ai surtout vu deux références :

–  l’une à une enquête menée par  Fondapol  (la Fondation pour l’Innovation Politique, un Think Tank qui se définit comme « libéral, progressiste et européen ») en 2011 auprès de 30000 jeunes de 16 à 29 ans dans 25 pays ;  et peut-être que le « nous » désigne la moyenne des jeunes français  qui y ont répondu.  Cette étude montre en effet que c’est en France que la morosité est parmi les plus élevées, et surtout en fort décalage par rapport aux chiffres économiques de PIB et de chômage, qui ne sont pas si mauvais au regard de ceux des autres pays.
(Le rapport complet a été mis en ligne par l’unicef  ici)

Mais on sait aujourd’hui que le PIB est un indicateur purement économique, pas forcément connecté au bien-être d’une population. Et on pourrait très bien être pauvre, chômeur et heureux. C’est de toute façon la perception qu’on en a, plus que notre « pouvoir économique » qui influence notre idée du bonheur.

D’autres indicateurs voient le jour, comme « l’indice de vie meilleure développé par l’OCDE »,

ou le « happy planet index »promu par le New Ecomonic Foundation, un think tank britannique, « Our purpose is to bring about a Great Transition – to transform the economy so that it works for people and the planet.”

– l’autre est une enquête IPSOS Santé réalisée chaque année depuis 9 ans, pour la Fondation Pfizer dont Philippe JEAMMET est président. Je ne crois pas avoir vu de quelle année étaient les chiffres utilisés. (lien vers ce enquêtes réalisées depuis 9 ans ici)

 

* le mythe de l’illusion de la crise

De ces comparaisons de notre humeur au plus bas avec le PIB français qui n’est pas pire qu’ailleurs, semble émerger l’idée que la crise serait une illusion.

En effet tout le monde ne subit pas la crise économique de la même façon. Voir cet article de l’observatoire des inégalités « la France populaire décroche, qui s’en soucie ? » qui montre que pour les 50% des plus pauvres les revenus entre 2008 et 2011 ont baissé.

Et cette injustice sociale sous-jacente me paraît rendre la situation encore plus potentiellement explosive.

Les changements climatiques qui s’annoncent, l’augmentation de population mondiale, des ressources naturelles qui ne sont pas inépuisables, tous ces  facteurs jusqu’alors ignorés rendent l’invention d’alternatives économiques et sociales  incontournables.

La tâche est immense.

Les quelques principes de bon sens développés dans ce livre ne peuvent pas faire de mal, et rappellent ceux développés dans le livre « l’estime de soi, un passeport pour la vie » dont nous avons déjà parlé.

Développer autant que possible l’estime de soi  de nos enfants, c’est une base nécessaire, et dans le contexte actuel, cela ne me paraît pas toujours évident.

Mais je ne pense pas que cela suffise à accompagner nos enfants vers les défis qui les attendent.

 

* Faire de nos émotions une force

D’accord, mais comment ?  J’ai beau lire et relire le chapitre qui y est consacré, je n’ai pas trouvé.

« Qu’ils aient pu ou non laisser parler leurs émotions, les parents d’aujourd’hui auraient tout intérêt à apprendre à leur adolescent ce qu’est une émotion, pour que ce dernier en face une force. La transmission de parent à enfant, dont on parle beaucoup en terme de compétences ou de culture, passe également par cet apprentissage ; or il est souvent oublié »

Jusque là d’accord.

Plus loin :

« Si bien que l’enfant reste dominé par son appréhension, qui va conditionner ses choix futurs. Il va dire : « J’ai gouté les épinards à la cantine, je n’aime pas », ce qui sous-entend : « L’affaire est close, je n’aimerai plus jamais les épinards. »  Focalisés sur l’émotion éprouvée par l’enfant (et soucieux de respecter ce qu’il ressent), les parents le laissent face à sa peur. C’est ainsi que certains enfants ont peur d’aller à l’école et s’enferment peu à peu dans une phobie scolaire. Les parents tentent alors de trouver une solution en proposant un système d’école à la maison. Ils pourraient aussi rappeler à leur enfant qu’il a en lui les moyens de surmonter ses craintes. »

Suivent des généralités sur le thème les émotions c’est normal, on n’est pas des robots, et ça se termine par

« Comme pour tout  apprentissage, l’adolescent devra apprendre qu’on ne parvient pas en une fois à trouver le bon dosage entre les émotions qu’on éprouve / ce qu’on est capable d’en faire »

Et c’est tout. Full stop. C’est quoi une émotion ? Comment en fait-on une force ? Quel rapport avec le fait de (trop ?) écouter les peurs de l’enfant ?

Et franchement, mettre sur le même plan le fait de ne pas aimer les épinards et la phobie scolaire, quel parent peut accepter ça ?

Qu’un de mes enfants n’aime pas les épinards, ce n’est pas bien grave, il en a bien le droit ! (Et puis je sais que si on lui prépare des jeunes pousses dans une salade bien agrémentée de graines et autres gourmandises, je prends le pari qu’il les mange les épinards ! ;-) )

Mais qu’il se sente mal au point de ne plus être capable de fréquenter l’école, là je serais plus qu’inquiète et désemparée.

Ensuite autant pour les épinards on est dans la sensation pure et sans grande conséquence, autant j’imagine qu’une phobie scolaire ne déboule pas du jour au lendemain.

Et ne me faites pas croire qu’un enfant qu’on n’a pas forcé à manger ses épinards risque la phobie scolaire !!!

 

En conclusion :

Si ce livre est assez facile à lire, et se base sur l’expérience et le bon sens d’un praticien qui a 40 ans d’expérience, il ne tient pas les promesses du titre, et je n’y ai pour ma part rien appris qui pourrait m’aider à mieux accompagner mes ados sur le chemin que la crise actuelle sème d’embûches.

Le propos est pour mon goût insuffisamment étayé et documenté, mais peut-être que je me lis trop Sciences Humaines, et que je me suis habituée au mariage des approches psychologiques et sociologiques, voire historiques ?

 

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3 réflexions sur “Grandir en temps de crise – Bibli des VI

  1. Merci pour cet article, très fouillé !

    Peut être ce livre n’est il tout simplement destinée à des lecteurs comme toi, déjà bien informés, documentés et qui ont l’habitude de lire de la sociologie sourcée… ;-)
    Pour ma part, j’ai deux poulettes encore bien jeunes, mais je m’interroge déjà sur la façon de leur donner envie d’avoir des envies et de les réaliser dans notre monde d’aujourd’hui… Alors la première partie de ton propos m’intéresse beaucoup, et probablement ce livre donc pourrait m’apporter des réponses (sauf qu’en vrai, je ne lis jamais ce genre de livres… le lis les VI !)

    Pour la seconde partie, peut être l’auteur a t’il fait de la vulgarisation un peu trop poussée à ton goût ? Moi je pense juste que si j’avais envie de me plonger dans « qu’est ce que la crise », je me tournerais plus vers un politologue, sociologue, économiste… mais pas un spécialiste de la parentalité !!

    Et sinon, bravo et merci pour les VI pour nous permettre de lire des VRAIES critiques de livres, des critiques mesurées, étayées, constructives et objectives. Je crois n’avoir jamais lu ça ailleurs… (si un jour il vient l’envie aux VI de faire la même chose dans le domaine de la gastronomie, je suis volontaire ! Ah… c’est pas le sujet des VI ? Dommage… ;-) )

  2. Tu me fais rougir miliochka!
    Merci pour ce commentaire qui va me gonfler à bloc.
    Oui c’est vrai que la participation aux VI m’a habituée aux citations des sources et m’a fait lire beaucoup aussi,pour le plaisir d’en discuter .

    Pour la gastronomie, il suffit que tu trouves une citation comme prétexte ;-)

  3. Pingback: les enfants d'aujourd'hui... moins autonomes que ceux d'hier ?

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