Notre cerveau aime-t-il lire sur écran ?

Il y a quelques temps, Mme Déjanté m’a proposé de commenter cet article (lui même en fait basé sur celui-ci, en anglais, du Washington Post) , qui aborde les différences entre la lecture d’un texte sur papier et celle d’un texte sur écran :

L’hyperlien, le message de 140 caractères, la lecture zapping : autant de nouveaux modes de consultation de textes qui modifieraient notre capacité à comprendre les choses en profondeur. […] un phénomène qualifié de « problème d’engagement » […] une inquiétude grandit dans l’esprit du lecteur dès lors que le message doit lui prendre plus de quelques minutes pour être intégré.

On nous dit bien vite que:

Evidemment, c’est la faute d’internet. Parce que les périodes de rédaction sont raccourcies, parce qu’il faut de l’information immédiate, parce que le temps manque pour tout le monde : on rédige alors des articles courts, et finalement la pratique se généralise.

L’article cite ensuite une chercheuse américaine travaillant justement sur la lecture qui rapporte sa récente expérience alors qu’elle débutait la lectue du Jeu des Perles de Verre de Hermann Hesse:

Je ne pouvais pas me forcer à ralentir de picorer, de partir à la cueillette de mots clefs. Même l’organisation de mes mouvements oculaires brassaient le plus d’informations, à une vitesse maximale.

Il semble donc qu’il se passe quelque chose de louche dans notre cerveau…Est-ce que la lecture de texte au format électronique « déferait » notre capacité à lire un roman (imprimé sur papier ) ? En fait pas si louche que cela: notre cerveau est une formidable machine à s’adapter à notre environnement, aux expériences que nous faisons. Ainsi, rien de surprenant s’il se met à développer des stratégies de lecture optimum pour la lecture en ligne, si c’est ce type de lecture auquel il est soumis le plus souvent.

L’article cite ensuite une étude de 2012 (que je n’ai pu retrouver) qui montre que

[…] la compréhension des élèves, ayant lu un texte sur écran et sur papier, était faussée : ces derniers pensaient avoir mieux compris leur lecture sur écran que ce n’était réellement le cas.

Quelles sont donc les différences entre lecture sur papier et lecture sur écran – et pourquoi cette dernière semble-t-elle poser des difficultés pour comprendre le texte ?

Pour répondre à cette question j’ai lu  cet article-ci datant de 2013 et d’ une équipe norvégienne qui s’est intéressée elle aussi à la compréhension de texte sur papier versus sur écran d’ordinateur, en parvenant également au résultat que les étudiants ayant lu le texte sur écran obtenait un score plus bas lors d’un test de compréhension que ceux l’ayant lu sur papier.

Voici les raisons données  par les auteurs pour tenter de comprendre ce résultat:

D’abord, la différence dans les performances de compréhension entre le groupe « papier » et le groupe « ordinateur » pourrait être dû à des problèmes de repérage  à l’intérieur du document.

En effet nous disent les auteurs, le groupe sur ordinateur à dû faire défiler le texte pour le lire dans son intégralité, ce qui donne au texte une certaine instabilité au niveau de sa structure spatiale qui empêcherait le lecteur de se créer une représentation mentale de l’organisation du texte.

La construction d’une représentation mentale de la mise en page physique du texte est importante car elle aide ensuite à retrouver l’information lue. Par exemple, des études ont montré que les personnes obtenant de bons scores aux tests de compréhensions étaient meilleures pour se souvenir de l’ ordre d’apparition et de la position de l’information dans le texte (par exemple que cette information se trouvait au début du deuxième paragraphe.. en bas à gauche de la page etc…).

De plus, contrairement aux lecteurs sur écran,  les lecteurs sur papier ont un accès multimodal au texte: en plus du visuel ils ont aussi l’information tactile sur l’épaisseur du livre qui les informent sur la longueur du texte, les aidants d’autant plus à se construire une carte mentale du texte lors de leur lecture.

Enfin, il pourrait y avoir des différences métacognitives entre la lecture sur écran et la lecture sur papier. La métacognition, c’est la capacité que nous avons d’estimer nos propres performances cognitives (« savoir que nous savons »).

Des études montrent que avoir une bonne métacognition pendant une lecture prédit de bons scores de compréhension. A cet égard, les auteurs (de l’étude norvégienne) citent une étude montrant que lorsqu’un même temps restreint est donné au groupe lisant sur écran et sur papier, on n’observe pas de différence significative de performance entre les groupes. En revanche si on laisse aux participants des deux groupes autant de temps que nécessaire pour lire le texte, le groupe lisant sur écran faisait preuve de trop de confiance et terminait dans des temps plus courts mais avec une moins bonne compréhension que le groupe lisant sur papier.

Mais pourquoi cela uniquement avec les textes lus sur écran ? Voici la citation donnée dans l’article:

Ackerman and Goldsmith (2011) conclude that people appear to perceived the medium of print as more suitable for effortful learning, whereas the electronic medium (in this case, a computer) is better suited for ‘‘fast and shallow reading of short texts such as news, e-mails, and forum notes [. . .]. The common perception of screen presentation as an information source intended for shallow messages may reduce the mobilization of cognitive resources that is needed for effective self-regulation

(traduction: Ackerman et Goldsmith concluent que les gens semblent percevoir le support papier comme convenant plus à un apprentissage demandant des efforts, alors que le support électronique est perçu comme convenant mieux à  » une lecture rapide et superficielle de textes courts comme des journaux, des emails, des posts de forums […] La perception courante de la présentation sur écran comme la source d’une information conçue pour des messages superficiels réduirait la mobilisation des ressources cognitives nécessaires à une auto-régulation efficace)

Ainsi,  c’est tout un ensemble de facteurs qui semblent faire la distinction entre lecture sur écran et lecture sur papier.

Et encore, je n’ai pas abordé ici la spécificité des textes sur internet avec la présence de lien hypertexte qui, mine de rien, nous demande tout de même de prendre – ou pas- la décision de les suivre en cliquant dessus engendrant ainsi un coût cognitif absent de la lecture sur support papier. Ou bien encore les distractions de l’attention provoquées par la présence de publicités animées et des onglets proposant de partager notre lecture sur les réseaux sociaux… tout ceci faisant que nous devons déployer des trésors de concentration pour parvenir au bout de notre  texte, ne laissant que peu d’attention à consacrer à son contenu !

Alors faut-il avoir peur que trop de lecture en ligne tue la lecture ?

Maryanne Wolf, la chercheuse citée dans la version Washington Post de l’article de départ parle du développement d’un cerveau « doublement lettré » (« bi-literate » dans le texte), capable d’une lecture en profondeur lorsque c’est nécessaire mais aussi plus superficielle pour pouvoir tirer parti des documents numériques qui nous autorisent (et parfois nécessitent) de papillonner rapidement sur le texte pour en extraire l’information souhaitée.

Il faut toutefois garder à l’esprit que la lecture est apparue récemment (à peine plus de 4000 ans), relativement par exemple au langage orale qui lui s’est développé au cours de 2 millions et quelques années. Contrairement à la langue orale, savoir lire n’est donc pas un apprentissage qui se fait spontanément car pas ancré biologiquement dans le développement de notre cerveau .

Le challenge semble donc être, à l’heure où beaucoup pensent que le support numérique est une avancée par rapport au papier, de permettre à nos enfants de développer la double compétence de savoir lire autant Proust qu’une page de résultats sur Google.

 

(et voici la fin de  ma (longue) première contribution sur ce blog !)

 

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9 réflexions sur “Notre cerveau aime-t-il lire sur écran ?

  1. Bravo pour cette première contribution passionnante!!! Et bienvenue parmi nous!!
    Ahhhhh la métacognition, c’est un de mes sujets favoris, donc tu m’as régalée, forcément!
    A te lire, j’ai l’impression qu’on traîne toujours un peu les mêmes préjugés à propos de l’apprentissage qui voudrait qu’on ne puisse pas mobiliser plusieurs stratégies (qu’il faut forcément penser en terme de substitution et non de combinaison), qu’on ne puisse pas concevoir de réagir différemment selon les contextes (ça me fait penser aux appréhensions face au multilinguisme…) alors même que c’est constamment ce que l’on fait!

    • Merci, et je suis assez d’accord avec toi, il n’ y a pas qu’une façon de faire… et il y a fort à parier que les enfants qui grandiront en lisant par exemple des romans sur des liseuses n’auront pas les mêmes réactions que nous face à la lecture sur écran et seront peut être même dérangés par le support papier ! (sans compter que l’ergonomie des documents numériques évoluera sans doute également… pour mieux s’adapter aux capacités de notre cerveau ?)

      Bon mais maintenant que je me suis lancée, j’espère contribuer régulièrement !

  2. Très chouette article ! Merci, et bienvenue parmi nous.
    Mon petit cerveau à moi, il fait une différence très nette entre écran et papier : de fait, pour bosser, je lis toute la journée sur l’ordinateur des sources très variées, et j’ai développé une lecture diagonale faite effectivement de picorage optimisé (du moins, je l’espère !)
    Du coup, le soir, lorsque je bouquine pour le plaisir, impossible de le faire sur une liseuse, il me faut un bon vieux bouquin papier pour reprendre un rythme plus lent et plus « appliqué », pour vraiment me plonger dans le texte…
    Et pourtant, il m’arrive aussi de feuilleter un magazine papier et de picorer dedans !
    Comme quoi…

    • Je suis bien d’accord avec toi, j’assimile aussi le livre en papier au plaisir de se plonger dans le texte… et souvent à la détente car je lis principalement sur écran pour le boulot et des livres sur papier pour mon plaisir !

  3. Texte intéressant bien que je ne sois pas en plein accord avec l’ensemble.
    2 points :

    – quand tu écris « je n’ai pas abordé ici la spécificité des textes sur internet avec la présence de lien hypertexte qui, mine de rien, nous demande tout de même de prendre – ou pas- la décision de les suivre en cliquant dessus engendrant ainsi un coût cognitif absent de la lecture sur support papier. ». Tu oublies les notes de bas de page ou de fin d’ouvrage qui sont exactement du même ressort cognitif :prendre ou pas la décision d’interrompre sa lecture pour aller la consulter.

    – J’ai cessé d’imprimer les textes que j’avais à lire (je parle ici de pièces jointes de mail, par exemple) le jour où j’ai eu ma première messagerie mail (en 1994). Je me considère donc comme un vétéran de la lecture à l’écran. J’ai le souvenir de premières lectures laborieuses, par exemple :d’avoir eu à relire plusieurs fois certains passages ou d’avoir eu à résister (vraiment) à la tentation de cliquer sur un lien avant d’avoir lu tout un texte, ce renoncement venant lui-même perturber ma concentration… Mais assez rapidement, je dirais en quelques mois ma lecture à l’écran est devenue aussi fluide que ma lecture d’un ouvrage imprimé (alors que j’avais une quarantaine d’années) Avec au final un taux de compréhension et une vitesse de lecture -à l’écran- amélioréEs.

    • Ton commentaire François est intéressant, il illustre bien la plasticité cérébrale qui se met en place avec l’apprentissage de nouvelles capacités, par exemple de savoir rester concentré sur le texte à l’écran sans être tenté de suivre les liens hypertexte.
      Pour ma part et bien que professionnellement je passe en principe mes journées devant mon (en vrai, mes) écran(s) depuis bientôt une dizaine d’années j’observe que pour le cas de textes un peu longs et complexes en anglais ( bien que très à l’aise avec cette langue qui me sert quotidiennement), et bien rien ne remplace de lire et manipuler le document imprimé si j’ai vraiment besoin de le comprendre en profondeur… peut être des différences individuelles dans les stratégies de lecture mises en place… ou bien dans la résistance à la fatigue visuelle face à la lecture sur écran d’ordinateur !

      Pour ce qui est des notes de bas de pages sur les documents écrits, je suis d’accord avec toi, rien ne me perturbe plus que d’aller lire une note au bas de la page ou pire, à la fin du livre… mais j’ai parfois l’impression (trompeuse j’en suis sure) que suivre un lien est plus simple, un petit clic et hop, le nouveau contenu s’affiche… et j’en oublie parfois le document que je lisais au départ !

  4. Pingback: On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve [mini debrief] | Les Vendredis Intellos

  5. Article très intéressant. Je découvre votre site via cette article via mon intérêt pour le design d’interface interactive et j’apprécie le travail fait.
    D’ailleurs à ce sujet, dans le design d’interface web, une des grandes recommandations est de surtout limiter le texte à de petit paragraphe car l’internaute n’aime pas lire (généralement) de long texte sur ce support.
    Concernant la lecture sur le web (une partie de la lecture  » numérique « ) on peut aussi expliquer les difficultés en partie car le confort de lecture est moindre (un livre peut davantage être manipulé pour être par exemple rapproché et avoir donc une lisibilité optimale) tandis que sur le web les distraction visuelles sont plus nombreuses et parfois surprenante (popup, signal sonore, pub animée etc.) ; aussi, les tailles du textes dépendent de tellement de facteur qu’il est parfois compliqué de créer une expérience de lecture agréable pour chacun (différentes taille d’écran, résolution, support etc. – votre webmaster en sait à mon avis quelque chose !).

    Une petite question : j’ai lu un autre article parlant aussi d’une étude similaire qui évoquait l’importance du toucher dans la construction de la compréhension (comme la vitamine D qui aide au calcium à se fixer sur les os quoi :P). Ça vous dit quelque chose ?

    Je reviendrai en tout cas :)
    Merci

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