L’accouchement respecté, souvenirs d’une émouvante conférence d’Isabelle Brabant

Le 4 avril dernier, j’assistais à une conférence de la renommée Isabelle Brabant, sage-femme québecoise, auteure du magnifique ouvrage « Vivre sa grossesse et son accouchement – Une naissance heureuse« .

 

Isabelle Brabant - pile livres

Crédit photo : Audrey Chanonat http://www.audrey-chanonat.com/

Dans la mesure où je n’avais pas pensé à emmener de quoi prendre des notes, je constate que plus je tarde à mettre cette expérience par écrit, plus mes ressentis et souvenirs s’effacent.

Ce qu’il me reste, c’est une ambiance paisible, une bulle d’intimité formée par la parole d’Isabelle Brabant malgré les vastes proportions et la luminosité de la salle où nous nous trouvions. Je me suis sentie un peu comme dans la pénombre de cette salle d’accouchement « nature », le jour de la naissance de ma fille, où nous étions en tout petit comité choisi, en confiance, prêts à apprendre et recevoir de la vie.

Les ventres ronds donnaient du relief à l’assemblée, les paisibles bébés en écharpe de la couleur, les visages attentifs de l’auditoire de la densité.

Pendant ces quelques heures, j’ai eu le sentiment qu’Isabelle Brabant nous racontait simplement une histoire, des bribes de vécu qu’elle mettait dans l’ordre au gré de sa pensée, pour commencer avec un rappel historique. Elle a retracé l’histoire de la profession de sage-femme au Canada, et plus particulièrement Québec.

Avant que le métier de sage-femme ne soit reconnu, les accouchements avaient uniquement lieu (officiellement, s’entend) à l’hôpital, où des infirmières assistaient les gynécologues obstétriciens. Ce n’est qu’en 1994 que le gouvernement a accepté [j’avais oublié les dates exactes, je les ai retrouvées sur le site de l’Ordre des sages-femmes du Québec] de mettre en place des projets pilotes pour tester la pratique des sages-femmes et proposer également (il me semble) un cursus de formation officiel. Non sans humour, Isabelle nous a dit, en substance :

Donc dans le monde entier, les sages-femmes accompagnent les naissances depuis des décennies mais nous, au Québec, on sait pas, on va tester !

Crédit photo : Audrey Chanonat

Crédit photo : Audrey Chanonat (http://www.audrey-chanonat.com/)

Aujourd’hui encore, le fonctionnement est le suivant : à l’hôpital, les grossesses et accouchements sont suivis par le duo infirmière-obstétricien. Et c’est en maison de naissance uniquement que les accouchements sont accompagnés, de A à Z, par les sage-femmes.

Je dois dire qu’à l’heure où la France vient enfin d’obtenir l’accord pour tester les maisons de naissance (avec des restrictions risibles), après avoir montré en exemple nombre de pays où il s’agissait d’une pratique courante, le Canada en tête, j’ai été bien surprise de découvrir que la pratique avait à peine plus de 10 ans là-bas !

Depuis la réglementation officialisant le métier de sage-femme en 1999, le nombre de sage-femmes a diminué au Canada. Il me semble qu’Isabelle Brabant a évoqué le nombre de 260 praticiennes (je ne sais plus si c’était pour le Québec ou l’ensemble du pays. Mais d’après cette source, l’Ordre des sages-femmes du Québec ne compte que 148 membres, ce qui donne une idée de l’ampleur de la profession). En tous les cas, ces chiffres semblent dérisoires ! Suivant sa situation géographique, il ne doit donc pas encore être évident de trouver une sage-femme pour bénéficier d’un accompagnement global (à titre d’exemple, il me semble que la ville de Montréal ne dispose que d’une seule maison de naissance… les places sont vite prises !).

Bref, je n’ai donc pas pu prendre de notes mais ces informations chiffrées et culturelles m’ont beaucoup intéressées… et fait relativiser la situation dans notre pays. En fait, les maisons de naissance relèvent encore presque de l’utopie (en voie de concrétisation) mais les femmes ont statistiquement plus facilement accès au suivi de grossesse (et post-natal) par une sage-femme libérale. Même si cela ne signifie malheureusement pas que toutes en soient informées et bénéficient de cet accompagnement pourtant pris en charge par la sécurité sociale (à raison de quelques visites post-natales à domicile, quand cela est tellement vital et fait si cruellement défaut, au Canada au moins autant que chez nous, nous confiait la sage-femme passionnée du pays des caribous).

***

Crédit photo : Audrey Chanonat (http://www.audrey-chanonat.com/)

Crédit photo : Audrey Chanonat (http://www.audrey-chanonat.com/)

Je me souviens particulièrement de cette réflexion (je ne sais plus si le pourcentage concernait la France ou le Québec mais ils doivent être assez proches), parce qu’il y avait toujours quelques traits d’humour glissés entre ces mots, ce qui les rendaient tout aussi agréables à suivre que marquants :

Si nous en sommes à des taux de césariennes de 26% à l’hôpital, ce n’est pas parce qu’un chirurgien se tient avec impatience au pied du lit de chaque femme qui accouche.

La vraie raison, c’est que nous créons des environnements inhospitaliers (admirez le jeu de mots) pour les mères, qui empêchent le processus physiologique de l’accouchement de se dérouler normalement.

Les hommes sont des mammifères et ils sont programmés pour ne pas mettre au monde leurs enfants tant qu’ils se sentent en danger. C’était pratique quand la mère d’autrefois pouvait à tout moment être surprise par un prédateur. Aujourd’hui, il en va de même quand une future mère se retrouve dans un milieu étranger, aseptisé, en pleine lumière, avec moult allées et venues durant le travail, sans parler des examens à répétitions par un nombre de personnes bien trop élevé [Isabelle Brabant évoquait à ce moment-là le souvenir d’un couple qui avait totalement fait sienne la salle d’accouchement en accrochant une tenture ou une couverture au mur de la pièce, en installant un lecteur CD et divers objets de leur foyer, transformant à la fois l’atmosphère dans laquelle progressait le travail et serait accueilli l’enfant, mais aussi, immédiatement l’humour et l’appréhension du personnel soignant à son entrée dans la chambre. Concrètement, cela détendait tout le monde, pour le bien de l’accouchement, de la mère et du bébé !].

Sauf que bien souvent, quand le travail n’avance « plus » (ou pas assez vite au regard du protocole), ladite mère se fait culpabiliser de ne pas « lâcher » son enfant, on s’étonne de devoir en venir à des extractions instrumentalisées alors que les perfusions d’ocytocine quasi systématiques troublent totalement la production des hormones naturelles qui permettent à l’accouchement de progresser (mais à SON rythme, pas à celui de l’hôpital, évidemment).

[Je ne m’éterniserai pas sur la médicalisation à outrance et l’équilibre à trouver dans les accouchements d’aujourd’hui, c’est un sujet qui a déjà été fréquemment traité sur les Vendredis Intellos – voir références en bas de cet article]

Et puis il y a aussi les pauses nécessaires, comme les évoquent Isabelle dans son livre :

Le travail comporte parfois une pause de plusieurs heures […] Souvent […] il s’agit plutôt d’une sorte de répit qu’on se donne, juste avant de faire le saut dans ce qui nous effraie, dans l’inconnu. Ou parce que le fil invisible de la peur ou du refus nous retient. Ne pas reconnaître l’existence de ces plateaux, quand on les vit, peut nous amener à les voir comme des complications, des pathologies, alors qu’il s’agit en premier lieu de mécanismes de protection. (page 253, édition de 2013)

On a parfois des nœuds dans le cœur qui nous empêchent de nous ouvrir à la naissance de nos bébés. La maternité n’est pas un chemin facile. Devenir mère réveille parfois de vieux démons qu’on croyait endormis. Les larmes, la colère et l’expression d’une ambivalence ont parfois redémarré un travail plus sûrement que ne l’aurait fait une bonne dose d’hormones synthétiques. […] Quoique vous ayez sur le cœur, dîtes-le. Parlez-en. Même si cela ne semble pas avoir de rapport avec l’accouchement. Si vous y pensez maintenant, c’est que votre cœur, lui, le voit le rapport.(page 255, édition de 2013)

Mais bien entendu, prenons garde…

Tout n'est pas "psychologique" ! (cliquer pour agrandir)

Tout n’est pas « psychologique » ! (cliquer pour agrandir)

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Et puis je me souviens de cette autre évocation, une imitation même. Quand Isabelle Brabant illustrait la retenue de la future mère, en début de travail, qui se permettait à peine de timides gémissements au moment des contractions. C’est vrai, disait-elle, nous sommes éduqués (surtout les filles) toute notre vie à bien nous (re)tenir alors quand il s’agit de laisser l’instinct reprendre ses droits, c’est loin de couler de source. Il faut plus ou moins de temps à chacune pour accepter l’idée de se lâcher totalement, d’accompagner les contractions et la descente du bébé par des sons et même des cris. Isabelle Brabant dit à ses parturientes de laisser sortir la tigresse qui est en elle (imitation à l’appui). Eclat de rire général…

Puis une fois que l’enfant est né, elle reprend :

Tu vois, je t’avais dit que cet enfant n’accepterait de sortir que quand il aurait vu la tigresse qui est en toi !

Ca doit être sacrément chouette d’accoucher coachée par Isabelle Brabant, me suis-je dit !

***

isabelle brabant - dédicace

Enfin, pour ce que j’en ai vu durant ce laps de temps trop court, j’ai été particulièrement touchée par la personnalité tout en humilité et en bienveillance d’Isabelle (elle m’a dédicacé son livre alors je l’appelle Isabelle, soyons fous). J’ai été sensible à la sincérité de sa démarche et de ses mots, lorsqu’elle s’est dite touchée que son ouvrage ait pu m’accompagner à un moment de ma maternité. J’ai été émue par son jeu de devinettes face à chaque bidon rond qui venait chercher sa dédicace : « Celui-là, il doit être pour mai. C’est bien ça ? » « Oh, celui-là est un peu plus jeune, je dirais pour juillet. » Et elle ne s’est jamais trompée.

Pour finir, ce qui m’a énormément touchée en y repensant, après coup, en traversant les rues lyonnaises à la tombée de la nuit, perdue de les réminiscences de ce magnifique moment, c’est qu’à aucun moment, je n’ai trouvé ses mots militants ou affirmatifs. Je n’ai pas entendu de diabolisation aveugle de telle ou telle pratique – plutôt un regret pour ce que les protocoles faisaient subir, autant aux soignants qu’aux parturientes.

Isabelle Brabant a vu et vécu tellement de naissances et d’émotions, accompagné tellement de personnes (mères, couples, enfants) en 50 ans d’exercice… on sent que ce qui lui tient à cœur, c’est bien ce qui nous rassemble toutes, quels que soient nos souhaits avant, pendant et après la naissance : devenir parent, devenir mère, du mieux que l’on peut, dans le respect de nos choix à chacun-e.

Madame Sioux


 

Quelques références sur les VI au sujet de l’accouchement respecté :

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5 réflexions sur “L’accouchement respecté, souvenirs d’une émouvante conférence d’Isabelle Brabant

  1. Merci beaucoup pour ce beau compte rendu de conférence!! La bienveillance, c’est sûrement la denrée la plus rare, et la plus difficile à obtenir…!
    Je trouve la place laissée au ressenti/ à la dimension psychologique des futures mères des plus hypocrites actuellement: on est tout aussi capable de nier les sentiments d’angoisse, d’inquiétude, d’abandon, des mères que de les culpabiliser sur la durée de leur accouchement à grand renfort d’arguments psychologisants (vous ne voulez pas lâcher votre bébé, etc…). La double peine quoi. Comme si les femmes, sous prétexte de vivre un moment biologiquement prévu, étaient entièrement soumises à leur inconscient, contrôlées par leurs hormones et donc plus vraiment des êtres humains quoi.. (ce qui a l’avantage de pouvoir nier leurs volontés, tout en leur prêtant de sombres intentions inconscientes, super cocktail manque de respect -culpabilité ).
    Bref, je ne vais pas m’étaler mais bon, y a du boulot!

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