9 mois de grossesse, pourquoi ?

A sa naissance, le petit d’homme a un cerveau plutôt immature (quant aux capacités motrices et cognitives) : le cerveau le plus inachevé de tous les primates. C’est la raison pour laquelle il a autant besoin d’un environnement fiable et protecteur, que de nourriture et ce, beaucoup plus que bien d’autres espèces de mammifères dont les petits aux cerveaux plus achevés (ex: les équidés, bovidés), sont en fait des adultes ‘en miniature ».

Le dilemme obstétrique

On a coutume d’entendre que cette immaturité cérébrale à la naissance (on parle d’atricialité secondaire) est liée à des contraintes d’accouchement et c’est ce qui imposerait la durée de gestation. En neuf mois, la tête du bébé (liée à la taille de son cerveau) a atteint un niveau de développement  qui se trouve être un compromis entre :
– un crâne pas trop gros pour une expulsion sans trop de problème (pouvoir passer entre les os du bassin de la mère)
– une taille de cerveau suffisante, pour que l’enfant soit capable de satisfaire ses besoins vitaux (téter, rechercher le contact) mais également de progresser très vite.

Ce compromis est ce qu’on appelle classiquement le « dilemme obstétrique »

La question qui pourrait alors se poser est la suivante : pourquoi l’évolution n’a t-elle pas favorisé un bassin plus large pour les femmes (la sélection sexuelle peut-être ? les femmes au bassin très large auraient-elles été attirantes pour l’homme ?)
La raison généralement évoquée est liée à notre bipédie : un bassin plus large imposerait des contraintes mécaniques trop fortes, incompatibles avec une marche efficace sur nos deux jambes.

accouchement

Une autre hypothèse
Oui mais cela, c’était avant. En effet, fin 2012, une étude menée par par Holly Dunsworth, une anthropologue de l’université de Rhodes Island est venue ébranler ces convictions du dilemme obstétrique et une nouvelle théorie est proposée pour expliquer le paramètre qui limite vraiment la gestation. (voir LIEN ICI)
Sans remettre en question les difficultés d’accouchement liée à la morphologie pelvienne humaine, l’équipe a démontré qu’un bassin maternel plus large n’aurait pas remis en question la bipédie, ni rendu la marche forcément plus difficile. Ce n’est donc pas ce paramètre unique qui limite la croissance fœtale.
Un autre dogme est également remis en question : la durée de la gestation chez l’homo sapiens n’est pas si courte que cela. Pour parvenir à cette conclusion, l’anthropologue a comparé la taille du corps maternel (paramètre permettant de prédire la durée gestationnelle) et la durée de gestation réelle pour différents espèces de primates. Il s’avère que la gestation humaine est dans la norme et même un peu plus longue (37 jours) que la prédiction issue du modèle « primate » basé sur la taille.

« Human gestation length is 37 d longer than expected for a primate of similar body mass »

Qu’est-ce qui explique donc la durée des 9 mois (valeur variable d’un individu à l’autre) alors ?

La limite semble plutôt être dictée par le nouveau métabolisme de la mère imposé par la présence du fœtus.
En effet, durant la grossesse, le métabolisme maternel augmente considérablement  via la thyroxine* : c’est-à-dire que le corps maternel fabrique plus de molécules, doit extraire plus d’énergie… afin de construire des cellules (et pas un peu…), nourrir l’enfant, et assurer les besoins supplémentaires de la maman (augmentation du rythme cardio-pulmonaire, du travail des reins…).

Avec l’aide de deux experts en physiologie humaine et en métabolisme (citons ces brillants hommes : P.Ellison de l’université d’Harvard et H. Pontzer du College Hunter de New York), l’hypothèse de l’ EEG (Energetics, Gestation and Growth) est née : l’enfant naît lorsque sa mère arrive au maximum de ce qu’elle peut donner en terme d’énergie et de calories qu’elle peut brûler.

En utilisant des données liées au métabolisme de femmes enceintes, les chercheurs ont montré que l’accouchement se produisait au moment où la mère entrait dans la zone de danger par rapport à son métabolisme. Celle-ci correspond à une valeur variant de 2 à 2,5 fois plus que le métabolisme de base (hors grossesse).

« Labor begins when fetal energy demands surpass or « cross-over », the mother’s ability to meet those demands »

Les études en laboratoire d’autres espèces de mammifères, montrent que pour chaque espèce il existe bien un plafond dans l’intensité du métabolisme et que le coût énergétique pendant la gestation convergeait vers ce plafond.

Mise en commun des deux théories
A la fin de leur publication, les auteurs reconnaissent que la vérité doit se situer entre les deux théories. L’hypothèse métabolique tient la route mais on ne peut pas non plus écarter complètement le problème des difficultés d’accouchement liés au bassin des mamans trop étroits. Même si les chercheurs ont montré qu’un bassin plus large n’aurait pas remis en cause la marche bipède… il est assez difficile d’estimer les difficultés qui pourraient en résulter sur le long terme (mauvaise stabilité de la marche, difficultés dans la vitesse, risques augmentés de prolapsus des organes pelviens (descente d’organes), contraintes sur les genoux et les anches.

Conclusion
La durée de la grossesse, c’est un sujet passionnant : je crois que c’est une question que je me suis toujours posée. Neuf mois, c’est long… mais très court aussi pour construire un petit être tout entier !
Quant à l’hypothèse d’une limite au métabolisme de la mère, je crois bien qu’elle résonne en moi tant il est vrai que les derniers mois de mes grossesses furent extrêmement pénibles : les moindres déplacements me coûtaient une énergie colossale et par voie de conséquence (du moins, j’y vois un lien à la lueur de cette lecture), mes grossesses étaient plus courtes que les 9 mois (avec des bébés plutôt très demandeurs au niveau des besoins de contacts).

*  La thyroxine est une hormone thyroïdienne qui agit sur l’organisme pour augmenter le métabolisme de base. En début de grossesse, l’hormone HCG (celle qui est mesurée pour les tests de grossesse) active la thyroïde, qui produit donc plus de thyroxine pour assurer les besoins supplémentaires.

Un précédent article sur les VI, par Miliochka, il y a quelques temps… sur ce thème, c’est par  ICI

Article publié également sur mon blog ICI

Références

Holly M. Dunsworth et al., « Metabolic hypothesis for human altriciality », Proceedings of the National Academy of Sciences of the USA, vol. 109 no. 38, 15212–15216, 2012. Lien ICI

http://www.smithsonianmag.com/science-nature/timing-of-childbirth-evolved-to-match-womens-energy-limits-18018563/?no-ist

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11 réflexions sur “9 mois de grossesse, pourquoi ?

  1. Neuf mois, neuf mois… et encore, pas toujours ! les trois miens ont tous essayé de sortir plus tôt, et la dernière y est arrivée à 7 mois. A moins que ce soit mon corps qui calait plus tôt, hypothèse intéressante en effet.

    • Oui bien vu, c’est aussi ma remarque en conclusion…
      Je me demande d’ailleurs si à la lueur de cette hypothèse, cela n’expliquerait pas justement les variations du terme entre femmes… nous n’avons pas toutes le même métabolisme.

  2. Pingback: 9 mois de grossesse, pourquoi ? | Le Monde et Nous

  3. Waouh! Merci beaucoup Pascale pour cet encore très bel article!! C’est toujours aussi passionnant de te lire!!
    Comme toi, je souscris volontiers à la deuxième hypothèse (derniers jours = agonie) ;)

  4. Article très intéressant, merci de faire remonter ces recherches et ces hypothèses, ça pourrait donner un sens à pas mal de choses en effet!

  5. Pingback: Survivre… à la maternité {mini-débriefing} | Les Vendredis Intellos

  6. Merci pour ce billet vraiment intéressant ! Cette hypothèse me semble compléter à merveille la théorie du bassin étroit, et pas la discréditer. J’en entends parler pour la toute première fois et je la trouve extrêmement convaincante… mais alors je dois avoir un métabolisme du tonnerre parce que, non contente de mener à terme la première fois, j’ai dépasser les 40 semaines la seconde fois ;)

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