Besoins des bébés et soutien des professionnels de santé

Je viens juste de recevoir le dernier numéro des « Dossiers de l’allaitement », revue de LLL France éditée pour les professionnels de santé (mais disponible pour toute personne cherchant des informations, des bilans d’études, des partages d’expérience sur l’allaitement maternel et la lactation) (référence [1]).

Bref, l’édito est particulièrement ciblé « Ethique et besoins des bébés » et je ne résiste pas à la tentation de partager avec vous, les réflexions qui y sont véhiculées, assorties de quelques fouilles bibliographiques complémentaires. LE sujet en est l’attitude de notre société et des professionnels de santé sur les besoins des bébés.

Je pense que même si les mentalités évoluent dans le bon sens (cf conclusion), répéter ce que les découvertes récentes mettent au grand jour, est extrêmement important dans la mesure où on entend encore bien trop souvent des paroles « à côté de la plaque.

baby_cry

Sur la base des récents résultats d’études (certaines sont citées en référence ci-dessous), il est rappelé plusieurs points.
1- A la naissance, le bébé humain est encore très proche du « fœtus » [2]

La première phrase de l’article plante le décor :

Le petit humain est le plus immature de tous les mammifères à la naissance.

Comparativement à d’autres espèces de mammifères, on peut considérer que pendant 9 à 18 mois, le nourrisson est encore très proche de son statut prénatal (immaturité de son cerveau, de son immunité) et qu’à ce titre, il doit retrouver au maximum l’environnement qu’il connaissait dans le ventre de sa mère (notamment les 9 premiers mois). Cela implique une présence constante de sa mère (vive le portage, les massages et le cododo !), un allaitement démarré tôt et à la demande, la réponse aux besoins de l’enfant et le développement d’un réseau social avec d’autres petits. On sait que tous ces éléments influencent positivement la santé physique, mentale et psychosociale de l’enfant.

2- L’impact délétère du stress chronique chez un bébé

Dans ce domaine, de nombreux travaux [2] [3] [5] ont montré qu’un enfant qui pleure très souvent (notamment laissé seul pendant la délicate phase de l’endormissement) soumet son cerveau à un stress chronique, s’accompagnant par un taux élevé de cortisol. Cette hormone émise de façon récurrente endommage les neurones tous neufs, entrave le développement de l’intelligence émotionnelle et de certaines zones du cerveau (celles notamment responsables de l’apprentissage, la mémoire, la prise de décision et l’anxiété) [3].
IL a également été montré que ce stress contribue de façon non négligeable aux problèmes de santé (physiques ou psychologique) à l’âge adulte. Dans les impacts physiques, ressortent les maladies cardiovasculaires [5].
Ce sont des mécanismes épigénétiques qui semblent entrer en jeu (l’environnement qui modifie l’expression des gènes) [6].

3- L’attitude peu compatissante de nombreux professionnels de santé

Il s’avère que, malheureusement, notre société et nos professionnels de santé (qui baignent dans cette culture) renvoient encore souvent des messages qui vont à l’encontre de ces découvertes. On préconise d’apprendre à l’enfant à se débrouiller seul (y compris pour s’endormir) et de ne pas céder aux caprices, pour ne pas devenir « victime » !
La plupart des enfants semble effectivement finir par « rentrer dans le moule » (à coup de renfort de doudous et tétines) ce qui conforte l’assemblée d’adultes que la méthode dure était la bonne. Sauf que pour certains, les plus fragiles (quel pourcentage ? difficile à dire !), cela aura des conséquences sur le long terme.
L’article de la revue [1] évoque alors les problèmes de plus en plus accrus de notre société : la solitude grandissante, la montée des actes de violence, des familles déchirées, décomposées et s’interroge sur le lien possible avec les méthodes de parentage.


Personnellement, je ne sais pas trop si on peut conclure si vite dans ce sens (ce lien sera difficile à prouver car bien d’autres facteurs s’expriment), mais je pense que nous appartenons à une espèce dotée de raison … et qu’en conséquence, il est raisonnable de penser (sur la base de ce que les neurosciences  nous livrent chaque jour), que d’écouter et de se rapprocher au maximum de nos tous petits,  ne pourra que leur donner les meilleures armes pour affronter les futurs aléas de la vie.


D. Narvaez [2] (Chercheuse à l’université de Minnesota) se place du côté de l’enfant et insiste sur le rôle éthique que doivent jouer les praticiens de la santé qui se doivent de :
– mieux connaître les besoins de l’enfant et les rendre prioritaires sur ceux des parents,
– mieux aider les parents à faire face à ces situations parfois (souvent ?) éprouvantes en leur expliquant les risques de pratiques trop dures (ne pas écouter les pleurs par exemple, ou l’apprentissage du sommeil) et les aidant à faire autrement (expliquer les alternatives à l’entraînement au sommeil, orienter vers des organismes de soutien)
– mieux prendre en compte tout le contexte autour de l’enfant (veiller au bon suivi (y compris) psychologique de la grossesse*, accouchement, …)) : tout cela est censé diminuer le stress de tous,
– aider les parents à apprendre le parentage proximal,
– encourager et soutenir l’allaitement

Of course, they (babies) should receive the elixir of the optimal development : breast milk
Bien sûr, ils (les bébés) devraient recevoir « l’elixir » pour un développement optimal : le lait maternel

* L’exposition du fœtus au stress maternel peut influence sa future sensibilité au cortisol (modification épigénétique) [5]


Je suis malgré tout, remplie d’espoirs pour les générations futures car ces dix dernières années, soit une échelle de temps assez réduite, on constate déjà de belles avancées … de plus en plus de parents, s’informent tandis que d’autres s’organisent pour soutenir et accompagner (portage, éducation, aide à l’allaitement). De plus en plus d’associations voient le jour, des formations dispensées en maternité ou ailleurs par sage-femmes et consultantes en lactation deviennent monnaie courante.  On voit également davantage de professionnels de santé qui se forment, s’informent, se remettent en question : pour ces derniers, c’est faire preuve d’une grande intelligence que de reconnaître ses limites et de suivre l’actualité scientifique. Pour les jeunes doctorants, je constate de plus en plus de thèses de médecine (notamment de femmes !!) sur le sujet de l’allaitement, ou des méthodes de parentage…

Soutenir les parents pour mieux aider les enfants
Il faut évidemment se mettre à la place de parents fatigués voire épuisés par les pleurs (j’ai vécu)… Cela énerve, c’est normal. Existe-t-il des enfants qui ne pleurent pas ? Oui… justement dans les cultures où les besoins des petits sont anticipés (si cela vous intéresse, j’ai fouillé ce sujet et résumé tout cela ICI). En voilà une belle leçon à tirer !
Mais je sais, en tant que maman 3  enfants, travaillant, isolée (famille éloignée), qu’il est un peu difficile de toujours anticiper, d’être performante sur tous les fronts. Alors comment faire au mieux ? Comment faire converger les besoins de tous ?
Je crois qu’encore une fois, la solution réside dans la communication et le soutien entre parents, ami(e)s, frères ou sœurs.
Tisser un réseau de parents pour se rencontrer, échanger, se comprendre, se soutenir, s’épauler est essentiel. Cela atténue le stress des mamans et par voie de conséquence celui des bébés [3]
Sans cela, la tâche est rude ! De tels programmes ont d’ailleurs montré toute leur efficacité par le biais d’évaluations [7].

Enfin, je souhaitais terminer sur une note très positive pour les parents dont les enfants ont pu subir un stress important dans leurs premiers mois de vie (séparation mère-enfant par exemple ou épisode familial particulièrement stressant). Le cerveau des petits est très plastique et les effets délétères décrits ci-dessus ne sont bien souvent pas irréversibles, à condition d’intervenir efficacement (tout simplement en répondant de façon stable, sécurisante aux besoins de l’enfant) (cf la méta-analyse récente [6])

Article publié sur mon blog ICI

D’autres articles sur les Vendredis Intellos sur le sujet ICI, ou LA par exemple

Références

1- Editorial « Les dossiers de l’allaitement », N°99, Avril-Mai-Juin 2014

2- Narvaez D., « The Ethics of Early Life Care, The Harms of Sleep Training », Clinical Lactation, Vol 4-2, 66-70, 2013, disponible ici

3- Middlemiss W., « Asynchrony of mother–infant hypothalamic–pituitary–adrenal axis activity following extinction of infant crying responses induced during the transition to sleep », Early Human Development vol 88, pp 227–232, 2012

4- Champagne F.A., Curley J., « Epigenetic mechanisms mediating the long-term effects of maternal care on development », Neuroscience & Biobehavioral Reviews, Vol (33), Issue 4, pp 593–600, 2009

5-Shonkoff J., « The Lifelong Effects of Early Childhood Adversity and Toxic Stress », American Academy of Pediatrics,  Pediatrics;  2011; Lien ici

6- Slopen N, McLaughlin KA, Shonkoff J. “Interventions to Improve Cortisol Regulation in Children: A Systematic Review.” Pediatrics, Vol 133, pp  312-326,  2014

7- Lowell DI et al., « A randomized controlled trial of Child FIRST: a comprehensive home-based intervention translating research into early childhood practice. », Child Development, Vol 82(1), pp 193-208, 2011 

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10 réflexions sur “Besoins des bébés et soutien des professionnels de santé

  1. Très bon article, qui confirme bon nombre de choses que j’avais déjà lu sur le sujet. Merci pour ce partage et ce relais d’informations ! J’ai allaité mon fils pendant 22 mois, et on me voit comme une extra terrestre !?! C’est le monde à l’envers.

  2. Merci beaucoup Pascale pour cet article encore fort intéressant et toujours aussi bien documenté!
    J’avoue que je ne suis pas certaine que nous vivions dans une période où les enfants sont plus qu’autrefois privés de contact, d’attention, ou de prise en compte de leurs besoins…. quand on pense aux périodes de guerre qui ont été régulière ne serait-ce que au cours du siècle précédent, des placements en nourrice, des abandons d’enfants, des conditions sanitaires et économiques désastreuses, etc… Je me rappelle avoir vu un reportage sur les hôpitaux dans lesquels Dolto avait commencé ces expérimentations et la condition des enfants faisait vraiment froid dans le dos!!
    Bref, je me demande si on n’idéalise pas un peu trop le « avant » qui en définitive ne correspond à rien de vraiment comparable à aujourd’hui en terme de représentation de l’enfance, de lien parent-enfant, etc…
    L’autre point qui me pose problème est qui rejoint ta conclusion est: comment intégrer ces connaissances issues des neurosciences aux contraintes de la vie moderne actuelle? Comment faire pour que ce ne soit pas une fois encore les parents (et les mères encore plus) sur lesquels reposeront la lourde de tâche de concilier les besoins très importants de leur tout petit et les contraintes très importantes de leur environnement?

    • Je ne sais pas du tout si avant c’était mieux ou moins bien, d’un point de vue « attitude maternante de la part des deux parents ou de la famille proche ». Tu as raison sur les exemples que tu donnes. MAIS …ce que je sais, ce dont on est sûr : c’est que lorsqye l’enfant grandit, dans notre époque, il se prend en pleine face beaucoup de violence de la société à cause de la télé et d’internet, entre autre…une violence banalisée (avant ce n’était pas banalisé à ce point !) et donc s’il n’y a pas eu une base forte (en étant bébé), je pense que c’est plus préjuducuable !

  3. Je ne pense pas non plus que l’on puisse faire aujourd’hui de lien entre laisser bébé pleurer et une augmentation de violence. La société est moins violente qu’avant où nous faisions des garçons de futurs petits soldats/des travailleurs de dur labeur. Rien que de penser à ce qu’on du vivre les mères qui voyaient partir leur hommes et fils.
    Notre rapport aux enfants a changé avec le controle des naissances: avant les enfants étaient là, et il fallait qu’ils s’adaptent. Aujourd’hui on fait des enfants quand on l’a choisi, et donc a priori on souhaite pour eux ce qui est le mieux.
    Par contre, il est certain que tant qu’a faire: puisque nous savons que bébé ne fait pas de caprice: arrêtons de dire qu’il fait un caprice! (Surtout les premiers mois où il découvre un nouvel environnement). Mais il est parfois violent pour nos propres parents d’entendre cela (car eux n’ont pas toujours été respectueux non plus, mais l’ont fait en toute bonne foi), donc cela va mettre un peu de temps. Espérons que l’affectif que l’on donne à nos enfants se transmettra un petit peu!

    • Je pense qu’avant les familles étaient plus unies, plus soudées aussi…l’enfant pouvait trouver réconfort auprès d’une grande soeur, une grand mère… çà aide à se construire malgré l’adversité !

  4. Très bon article (j’aime bien tes articles en général), qui me pose un unique problème : celui des mères (ou des familles) « prises en otage » par un bébé très pleureur (parce que quelles que soient les conditions de maternage il en existe), qui liraient ceci… Je préfère voir un bébé pleurer de temps en temps seul dans son lit qu’un bébé secoué des mois plus tard par une maman qui a voulu toujours rester près de lui et a « craqué » (les bébés secoués ne le sont que très rarement par des parents maltraitants)… Je passe d’un extrême à l’autre mais pour dire qu’il faut également savoir se ménager et que la notion de bien-être autour du bébé passe aussi par la notion de bien-être de la maman. Alors vivent les nounous ou baby-sitter pour accorder une sieste à la maman, vive la reprise du travail si elle signifie retrouver une vie qui convient mieux à la maman…

    • oui tu as raison…D’ailleurs j’en suis la preuve vivante…mon 3e loulou était un bébé aux besoins intenses que j’essayais de satisfaire au max…mais effectivement; parfois la coupe déborde et la tentation de secouer est trèèès forte. Je l’ai ressentie !
      et là, merci le papa, merci toute aide extérieure.
      Là mon article était plutôt dans le sens, qu’on entend encore des horreurs…(notion de caprices, pression des médecins pour sevrer (du vécu aussi…perso et dans mon entourage !)

      • je le sais bien, et je l’ai bien compris comme ça. Mais moi je suis un maman d’un bébé « spécial maman débutante », pas tout à fait parfait mais avec des imperfections faciles à gérer, alors forcément, c’était facile pour moi de le prendre avec recul.
        Tu connais mon sujet de thèse, je suis très sensibilisée à ne pas sevrer pour rien, je n’ai jamais laissé mon bébé pleurer autre part que dans des bras, ou à la rigueur récemment dans un lit pendant qu’il me tient la main et que je chante une chanson (et encore, ça doit être des pleurs de colère et non de tristesse qu’on finit par bien différencier), mais je suis aussi très sensibilisée par la sensibilité des mères rendues « obligées » d’assurer un max, et par la tyrannie de certaines mères maternantes, sur les autres comme sur elles mêmes.
        Donc je souligne ce petit point et je pense qu’en tant que médecin et bientôt titulaire du DIU allaitement, je conseillerai si besoin le lâcher prise, voire le sevrage si l’allaitement ne convient pas et est imposé par une sorte de « diktat » personnel (ou extérieur encore pire)… ;)

        • Tu as raison, il faut souligner de ne pas tomber dans l’extrême ! je vais chercher une petite phrase dans ce sens.
          Sinon, tu es de la génération des médecins qui réflechissent et qui ne s enferment pas dans les dogmes figés. Moi je parle des « plus anciens » qui ne se posent plus de questions et qui prônent le sevrage pour un oui ou pour un non… j’ai meme vu ma voisine « cacher » à son médecin qu’elle allaitait encore, car il faisait des remarques négatives à ce sujet (il y a 3 ans de cela, bref pas si vieux)
          Merci en tous cas pour cet échange enrichissant !

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