La formule préférée du professeur

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Cette semaine, j’ai envie de partager ici une lecture, qui à première vue n’est pas liée à la parentalité.

Il s’agit de  « La formule préférée du professeur » de Yoko OGAWA.

Voici ce que nous livre la 4e de couverture :

Une aide-ménagère est embauchée chez un ancien mathématicien, un homme d’une soixantaine d’années dont la carrière a été brutalement interrompue par un accident de voiture, catastrophe qui a réduit l’autonomie de sa mémoire à quatre-vingts minutes.
Chaque matin en arrivant chez lui, la jeune femme doit de nouveau se présenter — le professeur oublie son existence d’un jour à l’autre – mais c’est avec beaucoup de patience, de gentillesse et d’attention qu’elle gagne sa confiance et, à sa demande, lui présente son fils âgé de dix ans. Commence alors entre eux une magnifique relation. Le petit garçon et sa mère vont non seulement partager avec le vieil amnésique sa passion pour le base-bail, mais aussi et surtout appréhender la magie des chiffres, comprendre le véritable enjeu des mathématiques et découvrir la formule préférée du professeur…
Un subtil roman sur l’héritage et la filiation, une histoire à travers laquelle trois générations se retrouvent sous le signe d’une mémoire égarée, fugitive, à jamais offerte…

Les souffrances et les difficultés de communication d’une personne qui oublie tout toutes les 80 minutes sont perceptibles sans pathos excessif : il y a aussi  de beaux moments de joie.

Tout le récit est narré à la première personne par l’aide-ménagère, qui est une mère célibataire , situation compliquée pour sa génération au Japon.

La seule chose qu’il reste au professeur, et avec laquelle il se sent à l’aise, ce sont les maths. Et chaque jour le dialogue avec son aide ménagère commence plus ou moins de cette façon.

« – Quelle pointure faites-vous ?
La première question que me posa le professeur lorsque je me présentai comme la nouvelle aide-ménagère ne concerna pas mon nom, mais
la taille de mes chaussures. Il n’eut pas un mot de salutation, ne s’inclina pas non plus. Respectant la règle inflexible établie par mon employeur
qui voulait que je réponde à toutes ses questions quelles qu’elles soient, je répondis aussitôt.
– Du 24*.
– Ooh, un chiffre très résolu. C’est la factorielle de 4.
Le professeur croisa les bras, ferma les yeux. Le silence se prolongea un rnoment.
– C’est quoi une factorielle ? questionnai-je, dans la mesure où je pensais, je ne sais pourquoi, que si une pointure avait tant d’importance
pour mon employeur je devais laisser un peu plus longtemps le sujet sur le tapis.
– Le produit des nombres naturels de I à 4 est égal à 24, répondit le professeur sans ouvrir les yeux.
C’est quoi votre numéro de téléphone ?
– 576 7455.
– 5767455, vous dites ? N’est-ce pas merveilleux ? Il est égal à la quantité de nombres premiers qui existent iusqu’à cent millions*’.Il hochait la tête comme s’il était véritablement émerveillé.

(…)

Peu après avoir commencé à fréquenter le pavillon comme aide-ménagère, je découvris que le professeur avait l’habitude, lorsqu’il était
plongé dans la confusion parce qu’il ne savait pas quoi dire, de proposer des nombres au lieu de mots. C’était le moyen qu’il avait trouvé pour
échanger avec les autres. »

Le professeur adore les enfants, et demande que le fils de l’aide ménagère les rejoigne chaque soir après l’école. Et spontanément, dès qu’il le voit, il le serre dans ses bras, et reproduira ce geste chaque soir que le garçon viendra.

Et comme il ne s’exprime que par les chiffres,  il transmet à la mère et à l’enfant sa passion.

Il faut dire que sa façon d’en parler leur donne une signification toujours très spéciale, souvent chargée d’affection. Et l’aide-ménagère se met à chercher des nombres remarquables le soir chez elle !

Le dialogue qui suit se passe alors qu’ils reviennent de chez le coiffeur où l’aide-ménagère a réussi à le convaincre de se rendre. Mais sortir de chez lui et de l’univers qu’il connaît est pour le professeur une épreuve. Ils s’arrêtent vont boire un café sur un banc dans un jardin public, et le professeur trace des séries d’équations au sol avec un petit bout de bois.

« – Cela ne vous ennuie pas que je vous parle d’une découverte que j’ai faite ? me surpris-je à laisser échapper lorsque, la petite branche s’étant arrêtée, le silence revint. Peut-être que, fascinée par la beauté de ces entrelacs, i’avais eu envie, moi aussi, d’essayer d’y prendre part. Et puis, j’étais persuadée que le professeur traiterait avec respect ma découverte bien puérile.
– En additionnant les sous-multiples de 28 on trouve 28.
– Ooh. .., s’exclama-t-il.
A la suite de son raisonnement au sujet de la conjecture d’Artin, il écrivit: 28=1+2+4+7+14
– C’est un nombre partait.
-Parfait, répétai-je dans un murmure, pour mieux goûter la résonance de ce mot saisissant.
– Le plus petit nombre partait est 6 : 6= 1+2+3.
– Ah, c’est vrai. Alors ce n’est pas si rare que ça.
– Mais si, au contraire. Les nombres qui incarnent le sens de parfait sont très précieux. Après 28, il y a 496 :  496 = 1 + 2 + 4+ 8 + 16 + 31+ 62+124 + 248. Ensuite, c’est 8128. Le suivant c’est 33 550 336. Puis, 8 589 869 056. Plus on avance, plus les nombres parfaits sont difficiles à trouver. »

On retrouve dans sa façon de parler des nombres un peu de l’esprit de Stella Baruk (dont je parlais il y a environ un an sur mon blog perso)

Pourtant la magie des nombres n’est pas l’essentiel de ce livre.

On y apprend à profiter de chaque petit bonheur que sont le partage d’un repas, d’une discussion sur le base-ball ou sur les nombres, même par tranche de 80 mn.

Cela me renvoie à une émission de la Tête au Carré que j’ai écoutée en podcast il y a peu sur la pensée positive , où il était question de ce qui fait qu’on se sent heureux, et où Christophe André, un des deux invités, dit que la plupart du temps, le bonheur, ou la perception qu’on a d’être heureux, c’est une affaire de lien d’attachement.

Au fil des jours,  même si le professeur oublie ce qui s’est passé avant ces fatidiques 80 mn, il est heureux, et tisse du lien avec l’aide-ménagère et son fils.

J’avoue que j’aime les histoires d’amitié improbable qui se nouent entre des personnes que rien n’aurait dû rapprocher.

De ce livre, je retiens aussi
– que c’est souvent dans le partage des choses simples du quotidien, qu’on vit de très beaux moments qui nous construisent par petite touche
– qu’on peut vivre une vraie rencontre même avec quelqu’un de très différent de soi, ou d’handicapé
– que la patience et la gentillesse  ouvrent bien des portes

La phrase de conclusion de la 4e de couverture dit « Un subtil roman sur l’héritage et la filiation, une histoire à travers laquelle trois générations se retrouvent sous le signe d’une mémoire égarée, fugitive, à jamais offerte… »
Et en effet, sans analyse explicite, rien que par le récit des situations et des émotions, il est beaucoup question de ce qu’on donne et de ce qu’on reçoit au travers des liens d’affection, et qui nous construit, nous fait devenir ce que nous sommes.

 

 

 

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4 réflexions sur “La formule préférée du professeur

  1. J’ai lu ce livre il y a quelques années et j’en garde un souvenir ému. Je pense qu’il vaut le coup de s’y plonger; l’univers est un peu magique, je trouve. Merci pour cette madeleine!

  2. Pingback: TRANSMETTRE [MINI DEBRIEF] | Les Vendredis Intellos

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