Parentalité « au naturel », de quoi parle-t-on?

Il faut bien le dire, le qualificatif « au naturel » a depuis quelques années envahit tous les recoins de notre société de consommation. Il y a 20 ou 30 ans de cela, hormis pour le thon, personne ne songeait à revendiquer publiquement une façon de vivre « au naturel ». Vivait-on pour autant d’une façon plus « artificielle »? Rien n’est moins sûr…

Quoiqu’il en soit, je pense me reconnaître en partie dans cette vague « naturaliste », même si la signification du terme n’est ni claire ni universelle: consommation de produits issus de l’agriculture biologique, promotion de l’artisanat et des commerces de proximité, minimisation de l’empreinte carbone, etc… en gros, chercher à modifier ses modes de consommation afin de préserver sa santé, celle de notre planète et celle des gens qui auront produit ce que nous consommons. Mais comme il est bien difficile de ne pas être d’accord avec ces buts (imaginez quelqu’un dire: « oui oui, moi je chercher à consommer de façon à être malade, à polluer un max et à plonger dans la pauvreté/précarité un max de monde »), beaucoup d’entreprises (au sens large) cherchent à donner bonne conscience à leurs consommateurs (et à s’en racheter une par la même occasion) en surfant sur cette vague « au naturel » d’où le phénomène désormais bien connu sous le terme « greenwashing ».

La sphère de la parentalité n’a pas vraiment été épargnée par ce phénomène « au naturel » et pour cause: qui ne voudrait pas le meilleur pour son nouveau-né, paradigme même dans nos esprits de l’humain « naturel » non encore perverti par la société (ce qui est tout de même assez drôle, vu qu’il y a encore quelques générations, ce même nouveau-né ne devenait réellement humain que par le baptême, rite social par excellence…bref.). Là encore, je n’aurais finalement par grand chose à y redire (améliorons la qualité des aliments qu’on leur propose, supprimons les cochonneries utilisées pour teinter leurs vêtements, prenons conscience de la quantité astronomique de trucs qu’on essaie de nous vendre en nous faisant croire qu’ils sont indispensables à nos enfants, etc… encore une fois, ça va être dur d’être contre) si je ne pouvais remarquer de quelle façon la vague « au naturel » a su habilement prendre appui sur l’incroyable culpabilité dont on a nourri, autrefois la maternité et aujourd’hui la parentalité toute entière. Parfois à raison (qui pourrait nier la responsabilité qu’il y a à devenir parent), le plus souvent à tort (je m’expliquerai un peu plus loin sur ce point).

Bref, j’ai reçu il y a quelques semaines pour la Bibliothèque volante des Vendredis Intellos un livre s’intitulant « La grossesse au naturel, c’est malin » et j’ai eu envie de venir vous en parler.

Pourquoi?

D’abord, parce que la promesse de pouvoir mener sa grossesse « au naturel » pour 6 euros seulement est plutôt alléchante et que si j’avais été enceinte, j’aurais peut être eu envie d’ouvrir ce genre de bouquin, ne serait-ce que par curiosité. Ensuite, parce que c’est l’occasion pour moi de faire un peu le point sur la démocratisation de cette vague « au naturel »: soyons clair, il y a 10 ans de cela, il n’existait aucun livre de ce genre, du moins pas en France, du moins pas au rayon « puériculture » de la FNAC ou du supermarché Leclerc.

grossesse-naturel-malin-alimentation-bien-etre-beaute-tous-reflexes-bio-mois-apres-mois-1479150-616x0

Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas vraiment apprécié ce livre (ce qui ne veut pas dire que vous ne l’appréciez pas vous-même, je n’ai pas cette prétention!).

Certes, l’auteur y recherche l’exhaustivité (en abordant aussi bien l’alimentation de la future mère, les remèdes de grand mère contre les petits maux de la grossesse, la préparation à l’accouchement, les conseils pratiques pour préparer matériellement l’arrivée de l’enfant, l’allaitement… un vrai sprint à réaliser en 221 pages!).

Elle a également le mérite d’expliciter pour le plus grand nombre certaines pratiques intéressantes encore trop souvent classées du côté des trucs pour babas-cools-qui-veulent-accoucher-dans-les-bois alors qu’elles peuvent être un soutien notable pour certaines (voire même plus…). Je pense par exemple au recours à l’accompagnement global des grossesses, aux doulas,  au chant prénatal, à l’haptonomie, à l’intérêt de rédiger un projet de naissance , etc…

Un autre truc que j’ai trouvé plutôt appréciable c’est qu’on y trouve quelques vérités à propos des préjugés habituels sur les babas-cools-qui-veulent-accoucher-dans-les-bois, comme par exemple le fait qu’évidemment on puisse enceinte ET végétarienne (ne rigolez pas, certains en doutent) ou encore qu’on puisse pratiquer le cododo sans mettre en danger la vie de son enfant (bon, sur ce point on aurait quand même apprécié le rappel des quelques règles simples qui le rendent effectivement sécuritaire…).

Après, il y a quand même pour moi des trucs un peu rédhibitoires (mais je veux bien qu’on en cause!).

D’abord, ce livre est une très très très longue liste de liens commerciaux, tous dans la mouvance « au naturel » certes, mais liens commerciaux quand même. Je vous donne un exemple: on vous cause petits maux de la grossesse et paf on vous case un lien vers un site de thalasso; un peu plus loin on vous parle des labels pour les cosmétiques bio et pif paf pouf on vous glisse le « témoignage » d’une entrepreneuse qui justement commercialise des cosmétiques bio; encore plus loin on vous parle de sophrologie comme technique de préparation à la naissance avec évidemment le lien vers un site de sophrologie en ligne. Je vous passe sur les sections « Shopping 100% maman nature » qui reviennent à chaque fin de partie.

Dans l’absolu, je ne suis pas contre le fait qu’on valorise des entrepreneurs-es talentueux-ses, ni qu’on propose quelques ressources pratiques aux parents mais là ça donne clairement l’impression de lire un catalogue publicitaire. Ce que je trouve d’abord, totalement incohérente avec la démarche « au naturel » (mais ça c’est peut être ma propre façon de le vivre qui parle), culpabilisant pour les parents qui ne pourraient pas – financièrement – avoir recours à cette kyrielle de services et produits souvent assez onéreux (on retrouve notre fameux: pour être un bon parent, commence par avoir un bon porte monnaie) et enfin, potentiellement dangereux (la section « allaitement » par exemple ne comporte AUCUN lien vers les dispositifs GRATUITS d’accompagnement et de soutien: Conseillèr-e en lactation, PMI, associations locales type Leache League ou Galactée, etc…). Je passerai sur la redondance des liens pointant vers la propre entreprise de l’auteur de « Baby planning »…

Ensuite, il y a tout au long de ce bouquin, un paquet de trucs un peu (ou beaucoup) faux scientifiquement parlant, ou du moins pas du tout prouvés, qui sont quand même affirmés avec autorité (et sans la moindre bibliographie). J’entends déjà celles et ceux qui me diront à quel point les biblios, c’est chiant et personne ne les lit. OUI MAIS, ça permet de savoir de quel chapeau sont tirés les conseils proposés (et donc de savoir si on a envie de les suivre, ou pas).

La partie sur l’alimentation est assez bien fournie de ce genre d’approximations, par exemple:

« Oubliez la caféine: une consommation même modérée peut entraîner un retard de croissance foetale et un risque accru de petit poids à la naissance, quelle que soit la source de caféine (thé, café, cola, chocolat, cacao, et certains médicaments » p.20

L’apocalypse est proche. En réalité, il existe bien une étude qui a tenté de corréler consommation de caféine et poids du bébé. Celle-ci concluait que pour une consommation de 100mg de café par jour (soit une tasse), le poids du bébé à naître pourrait être diminué de…. 21 à 28 grammes. Autant dire pipi de chat et que prescrire une éviction totale de la caféine sous toutes ses formes, c’est peut être, comment dire… exagéré?

De même, il est écrit:

« L’éviction de l’arachide durant la grossesse est une mesure diététique de prévention des allergies chez le bébé » p.20

Alors ça, apparemment, ça a été proposé il y a quelques années aux mères particulièrement à risques mais n’est plus du tout recommandé à l’heure actuelle compte tenu de l’absence de preuves allant dans le sens d’une quelconque efficacité (voir ici par exemple pour les recommandations au Canada, ici pour une étude montrant plutôt l’effet bénéfique de la consommation d’arachide, ici une autre étude redisant l’inutilité de recommandations allant dans le sens de restrictions pour les futures mères mais réclamant des études complémentaires pour l’arachide). D’une façon générale, il est à noter que les recommandations en terme de diversification alimentaire chez les bébés ont beaucoup évolué ces dernières années: on a longtemps pensé qu’il fallait retarder le plus possible l’introduction des aliments à risque allergique alors qu’il semblerait en réalité qu’une exposition précoce et régulière serait plus protectrice (voir le premier lien de ce paragraphe).

Un dernier exemple, un peu à contre sens:  les baies de Goji (p.37), dont l’innocuité n’est pas certaine pendant la grossesse, sont néanmoins conseillées sans restriction. D’une façon générale, il me semble que le principe selon lequel « ce n’est pas parce que c’est naturel que c’est sans danger » est peut être insuffisamment rappelé dans cet ouvrage (le curare aussi, c’est naturel)… même s’il est clair que l’industrie a clairement produit son lot de cochonneries.

Dernier point, peut être plus général, qui m’a chagrinée dans cet ouvrage. C’est la quantité invraisemblable de prescriptions faites aux futures mères… Faites ceci, ne faites pas cela, etc… De la page 50 à 58, dans la partie consacrée au traitement des petits maux de la grossesse, j’ai compté pas moins de 51 phrases tournées à l’impératif.  Et autant sinon plus dans la partie consacrée à l’alimentation. Je ne suis même pas certaine qu’il soit possible de suivre l’intégralité de ces recommandations tant elles sont nombreuses et potentiellement antinomiques …une vraie kashrout de la future mère!!

Là encore, je ne conteste pas l’utilité de suggestions et conseils divers, mais leur nombre et les contraintes qu’ils requièrent (rapporté aux faibles enjeux desdites contraintes) renvoient une fois encore à un idéal de mère parfaite, si présent dans notre société actuelle, pétrie d’abnégation et qui ne pourra exprimer son amour pour son enfant que dans le sacrifice d’elle-même.

Publicités

10 réflexions sur “Parentalité « au naturel », de quoi parle-t-on?

  1. Les phrases à l’impératif et la publicité, ça fait partie des trucs qui font que je n’ai pas acheté de magazine féminin depuis des lustres ! ( outre le fait qu’en général j’ai tout lu en 1h => ça fait cher le magazine !)
    C’est manifestement une façon couramment admise de s’adresser aux femmes, et ç m’éneeeerve ;-)

  2. ah oui, bon ben l’idée de départ aurait pu donner un bon bouquin mais si c’est pour un catalogue de pubs bon, c’est déjà moins intéressant mais si ça donne des ordres et des contre-ordres basés sur des approximations ou des données désuètes, là non, je passe mon tour! ^^

    Merci pour cet article qui m’évitera de gaspiller 6 euros à ma prochaine grossesse. ;)

  3. Je me sens assez en phase avec le ressenti exprimé dans cet article. Si je suis moi aussi sensible aux techniques et produits « naturels », j’ai plus l’impression avec ce livre d’opportunisme, et d’un « naturalisme » snob/bobo (alors que, pour moi aussi, être naturelle, c’est retourner vers une simplicité volontaire).
    Et, effectivement, les recommandations autoritaires non scientifiquement fondées sont plus à même de stresser les futures mères que de les aider à vivre une grossesse sereine et relax (qui reste, je pense, l’un des meilleurs moyens pour que tout se passe bien).
    J’ai, pour ma part, récupéré un livre usagé pour une « grossesse bio » qui va plus dans le sens que j’attends d’un tel ouvrage (sans que je me sente pour autant obligée d’appliquer tous leurs conseils à la lettre) : trouver ce dont on a besoin de la façon la plus simple et la moins coûteuse, à travers l’alimentation et des méthodes de type « grand-mère » plutôt que des produits et suppléments à acheter en plus.

  4. Pingback: La semaine 118 des VI [EN BREF] | Les Vendredis Intellos

  5. Tiens, ça me donne envie d’un billet pour les mamans. Encore une fois des conseils pragmatiques qui n’aident pas les mamans à réellement appréhender la grossesse et/ou la maternité.

    Super billet et très pertinent!

    PS il est temps que tu écrives un livre <3

  6. Pingback: Les parents, ces "fashions victims" [mini-debrief] | Les Vendredis Intellos

  7. Merci pour ce bel aperçu du bouquin. Moi çà m’énerve cette étiquette « naturel » soit disant « bon »… ce n’est pas complètement équivalent ! Parfois oui, parfois non… (ex : la nature peut aussi empoisonner, Mr Pq et moi même avons écrit des posts à ce sujet :-))
    Oui on a envie d’une grossesse, d’un accouchement le plus naturel possible, le plus respectueux possible mais n’allons pas trop loin…et surtout çà me met mal à l’aise également tous ceux qui veulent faire gober tout et n’importe quoi (tout en se faisant plein de fric, hein)…
    Alors comme tu le dis, les réf. de la littérature scientifiques, oui c’est chiant mais cela donne du poids aux affirmations…

  8. Pingback: Parentalité au naturel, de quoi parle-t-on? |

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s