Les ateliers de parentalité pour pères incarcérés

Pour ma première participation, j’ai choisi de m’attaquer un thème assez particulier : les ateliers de parentalité à destination des pères incarcérés. J’ai découvert cette initiative dans le dernier numéro du magazine Grandir Autrement (n°44) qui propose une interview de Anne-Claire Ricot, intervenante extérieure en maison d’arrêt (propos recueillis par Sophie Elusse).

Avant même de lire l’article, j’ai été séduite par le principe de cette initiative originale. On entend parfois parler du travail en prison, ou de la reprise d’études, éventuellement de l’accompagnement psychologique, mais très peu de tout ce qui concerne la vie familiale. Or il me semble que c’est un axe fondamental. Ne pas oublier que les détenus sont souvent des pères, que leur paternité reste très fragile et qu’il serait bénéfique pour tout le monde de les aider à maintenir un lien filial, c’est assez basique mais ça mérite d’être souligné. D’autant qu’il s’agit de personnes pour lesquelles l’éducation et la parentalité demeurent des sujets épineux. Les sensibiliser à la non violence éducative est primordial, comme le souligne Anne-Claire Ricot dès les premières lignes :

[…]Si des personnes sont incarcérées, leur passé et leur enfance y sont certainement pour beaucoup. Les violences au sens large dont ils ont pu être témoins ou victimes au début de leur vie les ont forcément marqués négativement. Ne risquent-ils donc pas de reproduire cette violence sur eux-mêmes ou sur leurs enfants, sous une forme ou une autre? Le but est donc de sensibiliser les pères détenus aux conséquences dramatiques de la violence physique et psychologique sur les enfants.

Il m’arrive souvent de constater à quel point ma vision des choses en matière d’éducation est éloignée de celle de personnes qui ont pourtant un vécu proche du mien. Je m’étonne souvent de voir des parents de mon âge, de mon milieu, avec un niveau d’instruction et de culture plutôt bon, faire preuve de violence éducative ordinaire avec leurs enfants. Essentiellement psychologique et rarement physique, certes, mais ce constat me heurte quand même ! (Je ne prétends absolument pas faire mieux que les autres, il m’arrive encore de faire la poissonnière, mais je suis persuadée que certaines méthodes sont à proscrire dès lors qu’elles se basent sur l’humiliation ou la soumission). J’imagine donc sans mal que des détenus à l’enfance difficile aient du mal à se départir de la violence dans laquelle ils ont toujours baigné !

Cet article m’a également emballée parce que les difficultés rencontrées lors de ces ateliers sont présentées avec beaucoup de franchise et d’humilité. On y devine une réalité dure et on se rend vite compte que l’organisation d’un atelier dans une prison n’a rien de facile ! Nous sommes loin d’un tableau idyllique de pères soudainement passionnées d’éducation et prêts à s’investir dans le maternage (ou le paternage !). La souffrance de ces hommes est omniprésente. Ceux qui se confient lors des séances de paroles sont porteurs d’une histoire lourde et douloureuse. Beaucoup n’ont que très peu de contacts avec leurs enfants, certains sont déchus de leurs droits parentaux, et une infime minorité retrouvera une vie de famille à sa sortie de prison. Nous sommes tout de suite plongés dans la vraie vie carcérale :

[…]il n’est pas rare que le comportement des personnes présentes soit inadapté et peu propice à une discussion paisible et constructive (nonchalance extrême ou, au contraire, agitation et cris).

Outre cette absence de motivation, l’intervenante est confrontée à l’absentéisme des participants qui ne reviennent pas forcément d’une fois sur l’autre. Difficile donc de poursuivre un travail entamé le mois précédent ! Elle confie d’ailleurs son souci de renouveler sans cesse son discours et son approche, pour toucher à la fois les détenus venant pour la première fois et ceux qu’elle a déjà vus. Il s’agit donc de proposer un contenu pertinent à présenter en peu de temps, puisque chaque atelier ne dure que 1h30. Concrètement, au début du projet elle pensait amorcer le dialogue en proposant des articles ou des ouvrages axés sur l’empathie et la bienveillance. Elle a vite revu ses intentions :

Un jour en leur lisant un extrait d’ouvrage, apparemment simple, je me suis rendue compte, en discutant, qu’ils ne l’avaient pas compris et l’avaient pris au premier degré. J’ai pris la mesure du gouffre entre nos deux mondes.

Je vous avoue qu’à ce moment de ma lecture, j’ai commencé à douter… Honnêtement, je me suis demandé si tout cela servait vraiment à quelque chose et s’il ne serait pas plus judicieux de proposer ce genre d’ateliers à des gens plus susceptibles d’évoluer vers une éducation positive. Si sensibiliser les parents aux méfaits de la fessée ou de la violence verbale via les crèches, les écoles ou les maternités ne serait pas plus efficace ? Mais je me suis finalement ravisée. Parce que certes, en terme d’efficacité les résultats seraient meilleurs si on développait cette démarche auprès de familles réceptives et prêtes à évoluer. Mais apporter écoute et soutien aux détenus n’empêche pas d’informer le reste de la population ! Et surtout, aller à la rencontre de ceux qui n’ont pas d’autre moyen d’information (qui n’iraient pas d’eux-mêmes lire un bouquin de psychologie, ouvrir une revue de parents, etc) c’est leur permettre d’aller vers du mieux, même si la route est longue. Anne-Claire Ricot est d’ailleurs extrêmement lucide et avoue que son objectif n’est absolument pas de faire changer les mentalités comme par magie, mais essentiellement d’ouvrir le dialogue.

Posé ce constat, j’ai trouvé que la fin de l’article était beaucoup plus tournée vers le positif. Si la réalité des détenus est toujours dure, on y aperçoit toutefois le bénéfice des ateliers. En ouvrant un espace de dialogue et d’écoute, ils permettent aux pères de se soulager d’un fardeau qu’on imagine très lourd. En se sentant écoutés et respectés, certains gagnent en confiance en eux. Cette confiance retrouvée leur sera d’ailleurs un allié indispensable au moment de leur libération mais aussi dans leurs relations avec leurs enfants. Enfin, si l’accès à la lecture est compliqué pour beaucoup de ces pères, quelques-uns se montrent intéressés par les ouvrages que leur propose Anne-Claire :

La bonne surprise est que les participants aiment les feuilleter et me demandent souvent de les emprunter pour en lire certains passages dans leur cellule.

L’intervenante termine l’interview en expliquant qu’elle aussi sort grandie de ces ateliers et évoque une belle leçon d’humilité. Je suis finalement convaincue des bienfaits de cette initiative, et j’ai beaucoup de respect pour celles et ceux qui les organisent. Passé mon sursaut d’impatience, je suis persuadée que chaque progression, aussi minime soit-elle, est utile. Pour avoir moi aussi travaillé avec des personnes en difficulté sociale et affective, je sais comme on a parfois l’impression d’être face à une montagne tant les problèmes semblent s’accumuler… Mais je sais également que chaque progrès est un soulagement et que chaque petit pas est porteur d’espoir !

Ce billet est à retrouver chez Maman des Champs !

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5 réflexions sur “Les ateliers de parentalité pour pères incarcérés

  1. L’idée est intéressante , c’est bien une population qui a besoin d’aide, et ce n’est sans doute pas facile de trouver un contenu des ateliers adapté !
    Bravo pour cette première participation intéressante et originale.

  2. Merci beaucoup et bravo pour cette première contribution!!! Bienvenue parmi les neurones du vendredi!!
    Faire le pari que les livres peuvent trouver une place partout et auprès de tous étant un des idées de base des VI, je ne peux qu’applaudir des deux mains face à cette initiative. Il me semble néanmoins que le travail pour le maintien du lien filial en prison est colossal: les parloirs glauques, le nombre insuffisant de secteurs où les détenus pourraient recevoir leurs enfants dans des conditions dignes, le nombre insuffisant d’appartement « de transition » leur permettant de se réadapter avec leur famille à une vie « normale », etc… tout cela me fait dire que leur faire lire des livres, c’est bien beau, mais leur permettre de construire une histoire avec leur enfant ce ne serait pas du luxe non plus…

  3. Merci pour les encouragements :-)
    Je suis d’accord, le plus urgent serait très certainement de permettre aux parents (pères et mères) incarcérés de maintenir un lien avec leurs enfants ! Ce serait plutôt le boulot des pouvoirs publics et de l’administration pénitentiaire, mais si c’était fait les initiatives comme celle de l’article serait d’autant plus efficaces.

  4. Pingback: La semaine 118 des VI [EN BREF] | Les Vendredis Intellos

  5. Pingback: Soutenir la parentalité (positive) [mini-débriefing] | Les Vendredis Intellos

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