Lorsque j’ai commandé cet ouvrage aux éditions L’Instant Présent, je m’attendais à y trouver l’expérience d’un professeur des écoles au sujet de l’apprentissage informel, expérience qu’il voulait faire connaître et expliciter à son inspecteur d’académie.

L'apprentissage informel expliqué à mon inspecteur

Et bien que nenni ma bonne dame !

L’auteure, Claudia Renau, d’abord enseignante du secondaire pendant 10 ans, s’est ensuite tournée vers la formation des enseignants à l’IUFM où elle a constaté le bon accueil fait à la pédagogie de projet. (kézako la « pédagogie de projet » ?) Elle est alors devenue active dans les réseaux de l’instruction en famille et passionnée par l’efficacité des apprentissages autonomes et informels. Raison pour laquelle elle a rédigé cet ouvrage :

Son objectif est d’offrir aux inspecteurs chargés des contrôles des clés pour mieux comprendre l’approche des familles, et de soutenir les parents en facilitant un dialogue constructif avec l’institution. (4e de couverture)

Aaaah ok, il s’agit donc d’aider les familles pratiquant l’instruction en famille (IEF), pour mieux communiquer et se faire comprendre de leur inspecteur. Je ne pratique pas l’IEF mais peu importe, ça me paraît intéressant, je plonge dans la lecture…

Je vais être osée, je vais commencer par la fin en vous livrant une phrase de la conclusion en guide de présentation – quelle audace, n’est-ce pas :

En effet, l’apprentissage autonome et informel peut être un élément de progrès de la société par les valeurs qu’il promeut : confiance et estime de soi, refus de la compétition et de la coercition, efficacité de l’apprentissage lorsqu’il fait sens.

Voyons de quoi émerge un discours aussi prometteur.

S’il y a bien une chose dont je suis convaincue depuis que je me documente sur la question, que j’ai découvert la pédagogie Montessori – pour ne citer qu’elle – et que je lis les Vendredis Intellos, c’est que l’apprentissage scolaire n’est pas la panacée.

Enfin, que dis-je, je le savais même avant – ayant été élève pendant plus de 20 ans finalement ! – mais n’ayant pas connaissance des alternatives, je n’étais jamais parvenue à prendre le recul nécessaire pour questionner le fonctionnement standard – j’entends par là l’école de l’Education Nationale.

Le but n’est pas de lui faire son procès hein, je le dis tout de suite. L’école a le mérite d’être accessible à tous, d’être gratuite (à peu près) et de « proposer » les mêmes chances à tous – même si tout le monde n’a pas vraiment les mêmes chances au final mais ça ne vient pas forcément de l’école…

Bref, l’école a le mérite d’exister mais ça ne veut pas dire (du tout) qu’elle n’est pas perfectible. Et moi, je rêve vraiment d’une autre école pour mes enfants.

Ou bien alors… de « pas d’école du tout », comme le propose en substance Jean-Pierre Lepri avec sa « fin de l’éducation » ? Puisque les écoles alternatives, « nouvelles » et compagnie ne sont finalement que des cages plus spacieuses et plus dorées, comme l’a suggéré notre invité des Rencontres 2013.

Mais pas d’école du tout, outre le « problème » du fait que notre société n’est pas organisée pour que cela soit gérable et compatible avec nos autres contingences (au hasard, la vie professionnelle des adultes), ça veut dire quoi ?

Ca signifie avant tout que finalement, l’enfant n’a besoin de personne pour apprendre !

L’auteure commence par une revue rapide des spécialistes en sciences de l’éducation qui décrivent les apprentissages informels et autonomes. Informels car les apprentissages se font sans démarche consciente ou explicite ; autonomes car c’est l’enfant qui est moteur de ses apprentissages.

Ainsi, après en avoir fait l’expérience en observant son propre fils, dont il retarde l’entrée à l’école jusqu’à 8 ans, Roger Cousinet (créateur de « l’Ecole Nouvelle Française ») conclut :

L’enfant est capable d’apprendre « par l’effet de sa seule curiosité naturelle » et par la présence de nombreux livres et d’un adulte « apte et disposé à répondre aux questions ».

John Holt nous éclaire encore davantage :

S’il y a une chose dont on peut être sûr, c’est que les enfants ont un désir passionné de comprendre tout ce qu’ils peuvent du monde, même ce qu’ils ne peuvent ni voir ni toucher. Ils ont le désir d’acquérir autant que possible des aptitudes, des compétences et de s’en servir. Or, ce désir, ce besoin de comprendre le monde et d’y accomplir des choses – les choses que font les grandes personnes – est tellement fort que nous pourrions le qualifier de physiologique.

Qu’est-ce qui va alors pousser les enfants à se tourner vers tel sujet ou à acquérir telle notion (d’arithmétique, de géographie ou de tout autre domaine) ? « Comment l’enfant construit-il son parcours d’apprentissage ? » questionne l’auteure.

Apprendre au moment où on en a besoin

Je crois que l’essentiel est résumé dans ce sous-titre. L’auteure donne de nombreux exemples, croisés au détour de ses activités et de ses échanges avec les parents pratiquant l’IEF. Voici l’un d’eux, livré par un parent, qui résume assez bien cette démarche volontaire et autonome de l’enfant :

Les travaux de notre fils [7 ans], autour de l’ornithologie sont très vastes. De nombreux apprentissages dits « fondamentaux » sont motivés et stimulés par ce centre d’intérêt, qu’il s’agisse de la lecture, de l’écriture, des mathématiques par exemple. De nombreux domaines dits « de découverte » sont abordés grâce aux oiseaux et approfondis par ailleurs. Les apprentissages sont […] reliés entre eux, donnant du sens à de nombreux notions fondamentales.

Dans un tableau, les parents détaillent les domaines d’apprentissage :

Pour la lecture : « Recherche d’information dans les guides ornithologiques, les documentaires, sur les sites spécialisés sur Internet, dans les jeux de cartes oiseaux, les revues auxquelles il est abonné. Lecture d’histoires avec des oiseaux. ». Pour les l’écriture : « Tenue d’une liste quotidienne et d’un carnet d’observations. » Les mathématiques : « Comparaisons de taille, poids, envergures, longévité. Comptage d’oiseaux à la mangeoire ou en vol (implique la rapidité). Totaux de ses listes d’observation […] » En géographie : « Cartes de répartition des espèces. Migration. […] Déplacements familiaux pour les sorties d’observation. »

Fascinant, non ?

Quand je pense au nombre de fois où on peut dévaloriser ou dédaigner un centre d’intérêt de l’enfant ! Parce qu’on le considère comme une perte de temps au regard des nombreux apprentissages « officiels » qui l’attendent dans son cahier de devoirs, choses qu’il doit maîtriser parce que c’est au programme ou qu’il a tel ou tel âge. L’auteure parle fréquemment de ce « décalage » des âges d’apprentissages par rapport à ceux fixés à l’école.

Les enfants autonomes dans leurs apprentissages apprennent tantôt en avance, tantôt très « en retard » par rapport aux temps scolaires (elle cite l’exemple de la lecture) parce que l’enfant n’en a pas éprouvé le besoin jusque là. Par contre, une fois que c’est le « bon moment » pour l’enfant, rien ne peut plus l’arrêter et il passera par exemple en 1 an d’une méconnaissance de la lecture au « dévorage » des œuvres de Jules Verne !

Nous pourrions résumer cela en citant à nouveau John Holt :

La raison pour laquelle enseigner au sens conventionnel du terme (expliquer des choses aux enfants) est presque intrinsèquement impossible, c’est que nous ne pouvons savoir dans quel état d’esprit est un enfant.

Argumenter face au scepticisme sur la question

A ceux qui rétorqueront, comme Mr Sioux, mais quid de la culture gé, des autres choses domaines qu’il est quand même important de connaître pour exercer un métier peut-être plus tard ?

Je répondrai que si l’on apprend dans ce cadre-là, l’on exercera rarement un métier qui n’a rien à voir avec nos centres d’intérêt. Donc les compétences nécessaires, on les aura acquises en cours de route et celles qui nous manquent, on les aura sollicitées depuis belle lurette. Rien n’interdit l’usage de supports standards, la seule différence étant que c’est l’enfant qui va vers ces supports et les réclame.

Un apprentissage à contre-temps est un apprentissage inutile

Chacun peut faire ce test : trouvez quelqu’un qui a fait des études dans un tout autre domaine que le vôtre. Posez-lui des questions sur ce qu’il a vu en classe de seconde dans votre propre domaine de compétences et laissez-le vous poser des questions dans son domaine. Le résultat est édifiant. Car à part les sujets qui nous ont passionnés par la suite (en général pointus), nous avons très peu de souvenirs scolaires. […]

On pourrait croire que : certes, on les a oubliés, mais ce travail et cet enseignement ont servi à donner de bonnes habitudes de raisonnement. Or, lorsqu’on observe un enfant, on constate qu’il a de façon spontanée de bonnes habitudes de raisonnement, dans la mesure où on l’a laissé grandir et découvrir à son rythme, avec confiance et sans peur. L’enfant n’a peut-être pas le langage technique, mais le raisonnement est là, nourri par ses observations, sa construction permanente de l’intelligibilité du monde, ses interactions avec son entourage. Les enfants en apprentissage autonome et informel sont en permanence en train d’élaborer leur compréhension des choses.

***

Je n’ai pas retrouvé l’article en question mais je me souviens d’un témoignage d’IEF et d’une phrase en particulier. La fille aînée de la famille, 19 ans, qui n’était donc jamais allée « à l’école », expliquait que pour obtenir des diplômes, elle avait dû intégrer la fac après son Bac (passé à distance). Elle avait été sidérée par le fonctionnement et le déroulé des cours, le discours magistral, la prise de notes, les heures assises sur un banc d’amphi : elle disait n’avoir jamais passé autant de temps à apprendre aussi peu de choses. (=> Oops m’a retrouvé le lien, merci  à elle !  Je ne suis pas allée à l’école)

Personnellement, j’ai fait toute ma scolarité à l’école standard, je n’ai jamais connu l’IEF ni les apprentissages autonomes et pourtant, je dois dire que cette idée de perte de temps en classe, d’années de scolarité longues comme un jour sans pain où on a finalement « appris » assez peu de choses… c’est une pensée qui m’avait déjà effleurée ! Mais je ne m’étais jamais sentie légitime pour la formuler, et quand bien même, à l’époque, je me serais sans doute vu répondre que « c’est possible, mais c’est comme ça ! ». Et on s’étonne que les contraintes me freinent dans la vie de tous les jours…

En attendant, pour moi, c’est fait. Mais pour mes enfants (3 ans et demi et 18 mois), même si l’aîné a fait sa rentrée en petite section, rien n’est encore joué. Je n’ai pas de solution, pas de décision encore arrêtée mais une envie de plus en plus viscérale de trouver comment faire autrement.

L’IEF ne me paraît pas adaptée car ce n’est pas compatible avec ma vie professionnelle (et le temps personnel qui y est lié et dont j’ai besoin). J’aimerais être motrice dans la proposition d’une alternative. C’est en projet, j’y pense de plus en plus souvent et j’élabore un mode de réalisation possible (des gens intéressés par une école alternative en Nord Isère ? ;-) ).

***

En attendant, j’ai le sentiment que cet ouvrage m’a surtout servi d’introduction aux Les apprentissages autonomes de John Holt, que je vais vite emprunter à la bibliothèque volante des VI !

Mme Sioux