Le sexisme ordinaire dès la petite enfance

Aujourd’hui, j’ai choisi de vous parler de l’essai Du côté des petites filles, l’influence des conditionnements sociaux sur la formation du rôle féminin dans la petite enfance d’Elena Gianini Belotti, enseignante Montessori et auteure féministe.

            Le livre a été publié en 1974, en plein militantisme féministe post-soixante-huitard alors ça attaque sévère la notion d’instinct maternel, la femme qui se réalise uniquement à travers sa maternité, tout ça c’est beurk pour Elena! Autant dire qu’on est loin du maternage mais ce n’est pas le propos. Belotti fournit ici un travail détaillé sur les différences de traitement fille/garçon, qui commencent dès le choix de la couleur des layettes (roses ou bleues ?).

Alors, oui, il y a des aspects vieillots qui n’ont (heureusement) plus cours mais qui ont l’avantage de montrer les évolutions positives de notre société depuis les années 1970 (positivons !). Par exemple, le reproche fait aux femmes qui n’ont que des filles de ne pas savoir engendrer de mâles ou encore la formation des maîtresses d’école (il n’y avait même pas de maîtres à l’époque !) qui a beaucoup changé.

            Mais, hélas ! Mille fois hélas ! Il y a aussi beaucoup d’autres aspects qui sont toujours d’actualité. A vrai dire, l’écrasante majorité ! Et alors, là, ya du boulot ! N’entend-on pas régulièrement des clichés tels que « Il adore courir partout : un vrai p’tit gars ! » ou «  Elle se regarde dans le miroir : c’est bien une fille, tiens ! »

Certes, on n’est plus vraiment choqués de voir un petit garçon jouer à la poupée, mais ne le poussera-t-on pas plutôt vers des jeux d’action, de construction, bref « de garçons » ? A l’image de cette assistante maternelle rencontrée à la ludothèque et dont le garçon, très concentré, manipule l’aspirateur depuis 10 minutes : « Marius, tu joues encore avec ça toi ! Viens plutôt dans le tunnel ! Allez ! »

Belotti montre que c’est à travers ce genre de discours, en usant et abusant de ces petites phrases insidieuses, de manière automatique, inconsciente, qu’on conditionne lentement mais sûrement les enfants à assumer leur rôle sexuel dans la société. Ce livre montre l’importance du discours, à quel point les mots que nous utilisons peuvent résonner longtemps et influer notre comportement. Notre conditionnement sexuel a commencé dès notre naissance et s’est bâti à coup de petites phrases anodines.

            Elle liste les dictons, croyances, adages, stéréotypes qu’on entendait fréquemment et qui tous véhiculaient la supériorité des garçons: « si la femme enceinte est de bonne humeur, ce sera un garçon, si elle est de mauvaise humeur, pleure facilement, ce sera une fille » ou encore « les petites filles pleurent plus que les garçons à la naissance ».

Elle rapporte aussi qu’il y avait statistiquement plus d’enfants mâles allaités, qu’on leur accordait plus de temps au sein et que les petites filles étaient de toutes façons sevrées plus tôt. Elle cite l’étude d’Irène Lézine, Le développement psychologique de l’enfant (1965) : 34% des mères étudiées « refusaient de nourrir au sein les filles parce qu’elles considéraient cette pratique comme un travail forcé ou parce qu’elles en étaient empêchées pour des raisons de travail mises au premier plan ». Toutes les mères d’enfants mâles, sauf une, avaient au contraire voulu leur donner le sein. »

            Elle se base sur ses nombreuses séances d’observation d’enfants en crèche pour analyser leurs jeux et les différences de réactions des adultes face aux garçons et aux filles. Par exemple, elle a pu observer qu’on cherchait à tout prix à réprimer l’agressivité, l’hyperactivité chez les petites filles. On attend d’elles qu’elles soient calmes, posées, stables. En général, c’est vers 2 ans que les filles abdiquent, cèdent et deviennent passives : elles cessent de répliquer aux coups, pleurnichent, etc… En s’identifiant aux femmes de leur entourage direct, elles ont intériorisé une attitude de victime.

Et que dire de la littérature enfantine où les préjugés sexuels pullulent ? Les protagonistes majoritairement masculins, les mamans à la cuisine, les papas au travail, les petits garçons construisant des cabanes et les petites filles jouant à la dînette… Encore une fois, si les éditeurs et auteurs ont fait des efforts, il m’est arrivé plus d’une fois de refermer un livre horrifiée! Belotti nous réserve donc quelques analyses de livres aux petits oignons qui vous dégoûteront à tout jamais des contes traditionnels : « Le Petit Chaperon Rouge est l’histoire d’une fillette à la limite de la débilité mentale … Blanche-Neige est une autre petite oie blanche … Cendrillon est le prototype des vertus domestiques, de l’humilité, de la patience, de la servilité, du « sous-développement de la conscience » etc… ».

            A l’heure où l’on publie encore des horreurs comme le Dico des filles 2014 et à cette époque particulière de l’année où nos boîtes aux lettres croulent sous les catalogues de Noël toujours aussi prompts à catégoriser les cadeaux pour filles et ceux destinés aux garçons, ce livre tombe à point nommé. Car oui, les choses ont changé en 40 ans mais comme il reste du chemin à parcourir ! ^^

Parce que tout part de la façon dont nous accompagnons nos enfants, dont nous leur présentons les choses.

Parce qu’ils nous imitent et s’identifient à nous, que nous sommes leurs modèles.

Parce que les filles subissent encore un véritable « dressage à la délicatesse ».

Parce que ça commence par de petites réflexions insidieuses et que ça devient des gros préjugés solidement ancrés.

Ce livre est toujours d’actualité.

 

 

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24 réflexions sur “Le sexisme ordinaire dès la petite enfance

  1. Merci pour ce compte rendu !
    Il y a encore deux semaines, je cherchais sur Internet où acheter le jeu Jenga. Et sur le site de Toy r’ us (oui, oui je balance, y a pas de raison !), Jenga était défini comme « un jeu 100% garçon ». Non seulement je trouve ça débile de faire une classification sexuée des jeux, mais en plus le Jenga spécifiquement pour les garçons ?? o_O

    Sinon je n’ai pas lu l’analyse de Belotti sur les contes de fées, mais je ne suis pas d’accord avec ce qui est dit ici (mon travail chez Debout Ludo est, entre autres, d’adapter des contes de fées pour les rendre interactifs en y incluant des jeux d’éveil ; j’en ai lu et analysé un certain nombre)
    Que ce soit Blanche-Neige ou Cendrillon, si les situations initiales dépeignent effectivement une certaine servilité, le dénouement des contes montre que les protagonistes s’extraient de leur condition. Et il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre dans les contes. Quand le héros ou l’héroïne se marie, c’est une façon de dire qu’il/elle trouve l’amour et il ne faut pas y voir un nouvel enfermement pour la femme. De même, quand il est dit que le héros/l’héroïne devient riche, c’est une métaphore de la richesse intérieure, pas un manifeste pro bling-bling !
    Quant au Petit Chaperon Rouge, il met en garde les jeunes filles contre les pervers qui voudraient abuser d’elles sexuellement, je ne vois pas trop en quoi l’héroïne est débile…
    Il faut évidemment connaître les contes de fées originaux, pas les versions Walt Disney qui sont cucul la praline à souhait.

    Merci en tout cas de parler du sexisme ordinaire qui est le plus difficile à combattre, car comme vous l’avez dit, insidieux. Souvent les personnes qui prononcent des phrases sexistes ne se rendent même pas compte du caractère discriminant de leurs propos ! Et même chez les professionnels de l’éducation. Bref y a encore du boulot, mais on tient le bon bout :)

    • Très intéressant cet article! Ça fait plaisir de voir une initiative de catalogue pro-genre. C’est dingue que ça suscite une telle polémique, avec tous les débordements que ça implique. Je suis atterrée que des gens pensent encore qu’un petit garçon qui joue à la poupée deviendra homosexuel!

  2. bonjour,
    article intéressant, pour moi qui ai 2 filles et un garçon et qui essaie de combattre tout ces préjugés …
    je suis un peu hors sujet mais j’aimerai avoir l’avis des VI :
    mon garçon qui a 4 ans 1/2 a parfois des gestes qui m’agacent …. exemple hier soir il était nu dans la sdb en train d’enfiler son pyjama, sa petite soeur de 2 ans assise par terre à côté de lui et il a pris son zizi dans sa main et a touché la tête de sa soeur avec ….. j’ai du me contenir pour réagir « calmement » et lui expliquer que ça ne se fait pas ….
    j’avoue que je ne comprends pas pourquoi il fait ça et que je ne sais pas comment réagir …. des pistes pour m’aider ????

    • Pourquoi il fait ça… j’ai envie de dire « pourquoi pas » ;) pour lui son zizi est un organe plutôt amusant je pense…
      Donc clairement il faut lui apprendre que ça ne se fait pas mais ça peut prendre un peu de temps et nécessiter d’insister pas mal, s’il est dans une phase d’exploration de tout ce qu’il peut faire avec un zizi ;)
      L’école peut jouer un rôle aussi, les enfants vont aux toilettes « en groupe » et je pense que les enfants s’amusent pas mal à montrer leur zizi et jouer avec… en tout cas c’est ce que je constate dans les vestiaire quand je les accompagne à la piscine.

      Bref je dirais de rappeler encore et encore qu’un zizi c’est personnel, on ne laisse personne le toucher si on ne veut pas, on n’oblige personne à le toucher si il/elle ne veut pas. Mais il n’y a pas lieu à mon avis de dramatiser ce comportement à cause de la façon dont on le voit avec nos yeux d’adultes (agression sexuelle, exhibitionnisme…) car je pense que lui est très loin de tout ça.

  3. Pingback: Différence filles/garçons | Pearltrees

  4. Pour l’avoir feuilleté, ce dico est une vraie horreur, une mine d’idée reçues et de catégorisation… Oui à la différence, non à l’inégalité… Vivent les hommes qui cuisinent et les femmes qui bricolent ;-)

  5. Ton passage sur le miroir me rappelle une anecdote. Mon fils a 15 mois, et quand on croise des étrangers, il est perçu comme un garçon quasiment à chaque fois. Mais un jour, j’ai pris le bus avec lui, et il jouait avec un petit miroir. Il a eu droit à « oh quelle mignonne petite fille ! » 3 fois en 20 minutes. Il me semble que c’est un bon exemple de conditionnement inconscient que les adultes transmettent aux enfants.
    En tout cas, ça faisait longtemps que j’avais envie de lire ce livre.
    Un seul point me dérange un peu : celui concernant l’agressivité. A mes yeux, c’est un problème qu’on cherche à la réprimer seulement chez les filles alors qu’elle est encouragée chez les garçons, mais renoncer à la violence, à rendre des coups, ce n’est pas avoir une attitude de victime à mes yeux, et il faudrait plutôt enseigner aux garçons comme aux filles que ce n’est pas par la violence ou l’agressivité qu’on résout les problèmes.

    • Entièrement d’accord, et je suis outrée de voir que dans certains catalogue de jouets, pour les garçons, il n’y a que des propositions violentes (jeux de guerre, sous toutes leurs formes) ou de compétition. Où sont passés les camions de pompier, les garages, les valises de docteur ?
      Un garçons, pas plus qu’une fille, n’a pas le droit de taper. Ni avec la main, ni avec une épée !

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