Quand la parentalité modifie le cerveau

On parle souvent de la dyade mère-enfant et des liens très forts qui unissent la mère et son enfant dès le premier regard. Des travaux de recherche ont montré que cette interaction mère-enfant, fort nécessaire pour le développement du cerveau du bébé, son câblage neuronal, modifiait également le cerveau de la mère : en particulier des récepteurs à ocytocine qui se mettent en place au fur et à mesure que la relation s’installe.
Quelle ne fut pas ma surprise, qu’on parle également, de modification du cerveau chez le jeune père ! On parle assez peu du père, donc profitons-en pour une fois pour présenter les récents résultats les concernant.

Un article est paru à ce sujet dans le numéro d’septembre-octobre 2013 de « Cerveau & Psycho », qui s’intitule « Etre père change le cerveau », signé Brian Mossop, docteur en ingénierie biomédicale et journaliste scientifique.

On y apprend alors que le lien père enfant est primordial :

« Des enfants abandonnés par leur père et laissés à leur mère qui doit les élever seule auront une plus grand probabilité de rencontrer diverses difficultés, y compris des troubles émotionnels, qu’il s’agisse d’agressivité ou d’addiction »

On y découvre, avec bonheur que :

« Lorsqu’un jeune homme devient père, son cerveau se met à produire plus de neurones, qui forment le socle de son lien nouveau avec l’enfant »

Oui mais alors à quoi servent ces nouveaux neurones ?

« Ces cellules forment de nouvelles voies de connexion dans les jours qui suivent la naissance des petits »

 » le cerveau des parents semble s’adapter afin de détecter au mieux ce qui, dans les pleurs du bébé, traduit ses besoins du moment »

Bref, la neurogenèse (qu’on croyait pendant longtemps réservée aux premières années de vie) s’active bel et bien à l’âge adulte et notamment pendant toute phase d’apprentissage, lors d’une nouvelle expérience (et c’est particulièrement le cas à l’arrivée d’un enfant) [1].
Elle concerne certaines zones particulières du cerveau :
– l’hippocampe,
– la zone sous-ventriculaire (où les nouveaux neurones sont réquisitionnés pour le bulbe olfactif).

Une fois ces nouveaux neurones créés, ils se connectent au réseau déjà en place et permettent la formation de souvenirs sur le long terme (hippocampe) ou le codage de nouvelles odeurs (celles du nouveau né par exemple). En plus de la création de nouveaux neurones, d’autres mécanismes interviennent pour reconfigurer l’organisation neuronale : la plasticité des synapses et le remodelage dendritique (longueur et branchement des dendrites)

 

Pour consolider les nouvelles connexions, des neurotransmetteurs ou hormones sont nécessaires. L’ocytocine est encore une fois au rendez-vous.

La vague d’ocytocine.
L’ocytocine est une hormone multi-fonctions (j’en ai parlé ici). Elle est généralement associée aux femmes enceintes, aux mamans parturientes et aux mères allaitantes.
Cette molécule est particulièrement utile :
– pendant la grossesse (moins de stress, amélioration du sommeil),
– pour l’accouchement et l’allaitement. Son rôle est de favoriser la contraction de cellules musculaires de l’utérus et des cellules myoépithéliales (les petites pompes qui éjectent le lait fabriqué dans les glandes mammaires).

Mais son rôle ne s’arrête pas là, loin s’en faut. En un mot, nous pouvons dire que c’est aussi l’hormone du bien-être, des émotions positives et du plaisir [2] [3].

La production d’ocytocine au contact de l’enfant s’active par le toucher en peau-à-peau, et plus généralement lors de toute interaction avec l’enfant. C’est la raison pour laquelle, les pères qui touchent, parlent et câlinent leur enfant « subissent » également cette vague d’ocytocine.

Une étude japonaise récente (2011) [4] a montré que l’ocytocine jouait un rôle important chez les mammifères mâles, notamment lors de l’arrivée d’une progéniture. Les auteurs ont en particulier montré que l’injection d’ocytocine dans le cerveau de singes marmousets mâles, les encourageait à partager leur nourriture avec leur descendance : ce qu’ils ne faisaient pas lorsque l’ocytocine n’était pas administrée.

 Le lien entre ocytocine, expériences et nouveaux neurones

Plusieurs hypothèses expliquent la création de nouveaux neurones et la réorganisation des réseaux. L’une d’elles consiste à dire que c’est la modification de l’environnement chimique des neurones qui conduit à l’apparition de nouvelles cellules. En particulier, le rôle de l’ocytocine dans la régulation de la morphologie des dendrites dans l’hypothalamus a été démontrée [9].
Quant au rôle de l’expérience, elle est essentielle pour des remaniements morphologiques et fonctionnels réguliers.

Mais les connaissances de ces processus rentent incomplètes.

 D’autres hormones modifiées
L’hormone masculine par excellence, c’est la testostérone.  Des recherches ont montré que de jeunes papas impliqués dans leur nouveau rôle avaient une concentration en testostérone en baisse : elle est associée à une moindre agressivité, une plus grande stabilité de la cellule familiale bref une aide précieuse pour faciliter l’engagement du père envers son enfant et sa famille agrandie [5] [6]. La baisse de la testostérone a également pour effet de booster le système immunitaire du père, limitant ainsi les risques de contamination d’éléments pathogènes envers son enfant.
Là encore, il s’agirait selon certains anthropologues d’un effet secondaire de la présence d’ocytocine (lien avec la testostérone) chez les jeunes pères.

La prolactine est également une hormone plus connue chez la mère. Intervenant dans le processus de fabrication du lait (voir ICI), elle apparaît pourtant aussi chez l’homme. Une étude de 2002 [7] a montré des niveaux de prolactine plus élevés chez les pères en réponse aux pleurs de leur enfant.

Bref, une belle adaptation pour assurer le plein épanouissement de la descendance.

Conclusion
Ce genre de résultats est très émouvant …Savoir que le cerveau des deux parents se modifie (neurogenèse, modification neuroendocrinienne) pour s’occuper au mieux de leur progéniture, est carrément enthousiasmant. Un bel exemple de co-évolution quand on sait que dans la plupart des autres espèces, les pères sont peu investis dans des interactions avec leur descendance.

Ce sont également des résultats porteurs d’espoir. Quand on sait que des défauts dans l’organisation des neurones et des dendrites sont associés à différents syndromes (Alzheimer, autisme, démence fronto-temporale…), il est légitime de se réjouir d’apprendre que certaines situations de la vie sont bonnes pour le cerveau [10] [11].

new_dad

Pascale72

 

Références :
1- Leuner B. et al, « Parenting and plasticity« , Trends in Neuroscience, vol 33(10), pp 465-473, 2010

2- Carter CS. « Neuroendocrine perspectives on social attachment and love »
Psychoneuroendocrinology Vol 23, pp 779-818, 1998

3- Carter CS. « Developmental consequences of oxytocin »  Physiology & Behavior, Vol 79(3),  pp 383–397, 2003

4- Saito A, Nakamura K., « Oxytocin changes primate paternal tolerance to offspring in food transfer », J Comp Physiol A Neuroethol Sens Neural Behav Physiol., Vol 197(4), pp 329-37, 2011

5- Gray P. B., Kahlenberg S. M. et al., « Marriage and fatherhood are associated with lower testosterone in males », Evolution and Human Behavior, Vol 23, pp193 – 201, 2002 (lien)

6- Gettler P.B., McDade T.W. « Longitudinal evidence that fatherhood decreases testosterone in human males », Proceedings of the National Academy of Scienceshttp://dx.doi.org/10.1073/pnas.1105403108

7- Fleming AS, Corter C, et al., « Testosterone and prolactin are associated with emotional responses to infant cries in new fathers », Hormones and Behavior. Vol 42(4), pp 399-413, 2002

8- Gettler P.B., McDade T.W. « Short-term changes in fathers’ hormones during father-child play : impacts of paternal attitudes and experience », Hormones and Behavior Vol 60(5), pp 599-606, 2011

9- Ferri S.L., Flanagan L.M. « Oxytocin and dendrite remodelling in the hypothalamus » Hormones and Behavior Vol 61(3), pp 251-258,  2012

10- Guastella AJ, Einfeld SL, « Intranasal oxytocin improves emotion recognition for youth with autism spectrum disorders » Biological Psychiatry. Vol 67(7), pp 692-4, 2010

11- Jesso S., Morlog D., « The effects of oxytocin on social cognition and behaviour in frontotemporal dementia » Brain Vol134; 2493–2501, 2011 (lien)

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9 réflexions sur “Quand la parentalité modifie le cerveau

  1. … je dirait plutôt que le lien père-enfant est AUSSI important que le lien mère-enfant (bien que différent) plutôt que « on apprend que le lien père-enfant est primordial »…
    Et perso, ce genre de phrase: « Des enfants abandonnés par leur père et laissés à leur mère qui doit les élever seule auront une plus grand probabilité de rencontrer diverses difficultés, y compris des troubles émotionnels, qu’il s’agisse d’agressivité ou d’addiction » me semble assez maladroite et « bateau » … La plupart du temps, c’est déjà assez difficile comme ça de se retrouver seule avec son ou ses enfants que pour ne pas en ajouter une couche – merci.
    De plus, des tas d’enfants ont été élevés sans pères dans les générations précédentes – notamment à cause des guerres qui faisaient beaucoup de veuves et d’orphelins – sans pour autant que le nombre de personnes souffrants de « troubles émotionnels » soient si significatives dans ces populations… Il me semble qu’il y a d’autres facteurs à prendre en compte aussi!

    • J’ai la même réserve sur l’effet de l’abandon. D’autant plus que mono-parentalité rime (trop) souvent avec précarité. Quel biais d’analyse dans ce contexte ?

      Néanmoins, je suis ravie de lire un exemple de plus en faveur du rôle du père, au-delà de l’acte de nourrissage sur lequel se crispe trop notre société lorsqu’elle cherche à (mal) égaliser.

      Hop, un argument de plus pour expliciter que oui, le père *est* capable.
      Aaaah, les sourires de ces futurs pères qui se voient réinclus dans la sphère où ils doutaient pouvoir entrer. ^_^
      (J’étais hier sur un salon consacré aux futurs parents.)

    • Merci Mélusine ! je prends note de votre suggestion pour la modification de ma phrase…mais permettez moi tout de même de rester sur ma première idée…Rôle « primordial » du père est bien ce que je ressens à la lecture de l’article. Pour moi ce n’est pas équivalent à celui de la mère, surtout pour les nourrissons (je pense en particulier au lien olfactif « rassurant » de la mère, juste après la naissance…=
      Sinon, pour la phrase qui vous déplaît tant, elle constitue un extrait cité de l’article d’origine. Ce ne sont pas mes mots. Certes j’ai choisi cet extrait…
      L’interrogation est légitime…est ce fondé ou pas ? Si c’est fondé, il ne faudrait pas en parler pour ne pas mettre davantage de pression sur les mamans seules ? Je ne sais pas en fait. La vérité peut être troublante, je le conçois. Mais le fait de le savoir ne permet-il pas justement d’anticiper ? d’être vigilant sr certains aspects, de développer d’autres contacts avec famille/ amis ou associations, ou que sais je encore ? Cacher un problème parce qu’il peut heurter, n’est peut être pas non plus la solution.
      Si c’est infondé, alors effectivement je suis d’accord avec vous.
      Mais je pense que ce journaliste a vérifié ses sources avant d’écrire.
      En particulier, cette étude intéressante (un peu longue mais une synthèse est dispo vers la page 210- 215) qui va un peu dans le même sens.
      https://www.nlsinfo.org/sites/nlsinfo.org/files/attachments/121214/Mott-AbsentFathersandChildDevelopment-1993.pdf

  2. Merci beaucoup Pascale de cette chouette contribution!!! J’avoue que je suis très attachée à l’idée que la capacité du petit d’homme a susciter l’amour, l’empathie et la protection, autant que la capacité des adultes qui l’entourent (car ce n’est pas tant la filiation biologique qui est en jeu que la responsabilité effective de parentage qu’endossent certains adultes autour du nouveau né…) de lui prodiguer des soins soit une des caractéristiques les plus marquantes de notre espèce….

  3. Qu’il y ait des chercheurs pour creuser le sujet du « père », c’est une très bonne nouvelle ! Pourvu qu’il y en ait plein d’autres.

    Sinon, je souscris totalement à ta remarque en commentaire que ce n’est pas parce que la réalité est gênante qu’il ne faut pas en parler. Au contraire, comme tu le précises bien : ça permet de chercher des solutions et d’anticiper !

  4. Pingback: Cette affection qui fait grandir { Mini-débrief } | Les Vendredis Intellos

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