L’école avant 3 ans ? (deuxième partie)

Cet article fait suite à un premier article publié il y a 15 jours, où j’abordais la volonté politique de scolariser les moins de trois ans, les bénéfices (réels mais limités) de cette scolarisation pour lutter contre les inégalités sociales et de l’avis de différents spécialiste de la petite enfance sur la scolarisation. Tous ceux qui sont favorables à cette scolarisation insistent sur le fait que l’accueil doit être adaptés aux besoin spécifiques d’enfants aussi jeunes.

Qu’en dit la circulaire ?

Déjà, trois possibilités : une classe de tout-petits, avec des rythmes spécifiques, la présence d’une ATSEM et un materiel adapté, des classes à plusieurs niveaux (il est alors plus difficile de prendre en compte les besoins spécifiques des tout-petits) ou un accueil en milieu mixte, associant services de petite enfance et école.

Plusieurs aspects me semblent essentiels et très positifs, mais compliqués à appliquer.

  • des relations étroites entre l’école et les parents

Établir une relation de confiance avec les familles est essentiel pour permettre à l’enfant de grandir sereinement entre école et maison. Une attention particulière doit donc être portée à la relation aux parents d’élèves.
La prise en charge de chaque enfant fait l’objet d’un échange avec ses parents. Pour en garantir la réussite, ceux-ci sont incités à s’impliquer activement et positivement dans le suivi de sa scolarité. Ils doivent pour cela comprendre les attentes et exigences de l’école et de la vie en collectivité, avoir la possibilité de communiquer avec les personnels de l’école. Un travail en partenariat avec des structures associatives et des services sociaux peut faciliter l’implication des familles les plus éloignées de la culture scolaire.
Le projet d’accueil et de scolarisation au sein de la classe est par ailleurs présenté et expliqué à l’ensemble des parents d’élèves afin de les sensibiliser aux enjeux de cette première scolarisation.

La communication entre enseignants et parents est donc fondamentale. Et l’est, de toute façon, particulièrement pour la première année à l’école, quelque soit l’âge de l’enfant. Mais c’est souvent difficile en raison du nombre de parents face à une institutrice un peu débordée, surtout en début d’année. Mon père me disait, à propos de mon demi-frère, qui vient d’entrer à l’école à 3 ans, qu’il ne savait pas ce qu’il faisait de ses journées. Et je discutais il y a peu avec une mère qui avait eu le sentiment d’être trop vite chassée de l’école. J’ai aussi vu les choses du côté des instits avec une mère qui essayait de trouver l’équilibre entre les parents de ses… 32 élèves de petite section cette année. Il y a de nombreuses initiatives intéressantes pour améliorer cette communication. Par exemple, ma mère reçoit, au mois d’octobre, toutes les familles pour un temps d’échange autour des enfants, afin de présenter à nouveau le fonctionnement de la classe et de fixer pour chaque élève les objectifs et les enjeux pour l’année à venir. Elle a également mis en place un blog de classe, sur lequel elle met les paroles des chansons apprises à l’école, des photos de différentes activités… Et j’espère que vous donnerez d’autres exemples en commentaire !

Mais cela prend du temps, et de l’énergie (par exemple pour les rencontres du mois d’octobre, 30 à 45 minutes x 32 familles) et la circulaire semble oublier que « porter de l’attention à la relation aux parents d’élèves », ça demande du temps, de l’énergie et que les instits ne sont pas des bénévoles.

  • un meilleur respect du rythme de l’enfant

Une attention particulière est portée à la prise en compte des rythmes spécifiques adaptés à ces très jeunes élèves. Les horaires d’entrée et de sortie, le matin et l’après-midi, peuvent faire l’objet de dispositions particulières par rapport aux autres classes pour l’ensemble du groupe d’enfants scolarisés, ou pour chacun d’entre eux, selon une organisation régulière convenue avec les parents, qui s’engagent à la respecter. Cette souplesse est cependant soumise à l’impératif que le temps de présence de chaque enfant demeure significatif.

Je trouve cette souplesse particulièrement intéressante. Néanmoins je m’interroge sur les possibilités de la mettre en place. Pour tout le groupe d’enfants, si on modifie les horaires d’entrée et de sortie, comment on fonctionne par exemple pour la cantine ? Comment feront les parents qui ont plusieurs enfants à l’école ? Il multiplieront les allers-retours ? Les horaires particuliers adaptés à chaque enfant et à chaque famille sont intéressants, mais risquent d’être un casse-tête pratique et pédagogique pour l’instit et pour la sécurité à l’école (quelqu’un sert de portier ? on laisse la porte de l’école ouverte ?).

  • des liens avec les structures petites enfance :

Tous les enfants ne sont pas en mesure d’assumer les contraintes propres à une scolarité, même adaptée : une concertation est nécessaire pour déterminer le moment opportun pour scolariser chacun. C’est pourquoi il est utile de mettre en place une structure locale permettant aux familles d’échanger avec les personnels de ces services, les enseignants de maternelle, etc., afin que leur soient proposées des solutions adaptées, avec des possibilités de passage d’une structure à l’autre.(…) C’est pourquoi on favorisera une concertation régulière et durable avec les collectivités territoriales et les différents services de l’État chargés des questions de petite enfance, au niveau local et départemental.

Super sur le papier. Mais comment cela va se passer dans les faits ? Qui va financer ces structures locales ? Comment va s’organiser cette « concertation locale » ? Sur le temps de travail des différents partenaires ? En dehors ? Bref, j’ai bien peur que cet aspect, qui me semble le plus prometteur soit compliqué à mettre en place.

Mais j’ai envie de conclure sur les cas où ça marche (et qui m’a donné envie d’écrire cet article), parce qu’il y a une vraie volonté des différents acteurs et des pouvoirs publics, et je vais vous parler d’une classe-passerelle à Roubaix. La première classe passerelle a été mise en place en 1992 et il y en a désormais 9 dans la ville. Ces classes de 20 à 25 élèves sont encadrées par un(e) instit, un(e) ATSEM et un(e) éducateur(trice) de jeunes enfants présent(e) tous les matins dans la classe.

J’ai eu l’occasion d’écouter une éducatrice de jeunes enfants (EJE) participant au projet (c’est ce qui m’a donné envie d’écrire ces deux articles sur la scolarisation des tout-petits) et voilà comment ça se passe dans sa classe.

L’EJE accueille les familles dès le mois de juin précédant la rentrée et propose pendant l’été 6 à 9 ateliers d’adaptation selon les besoins de l’enfant : l’enfant vient dans la classe avec sa famille pour découvrir les lieux et les adultes qui vont l’encadrer (l’instit et l’ATSEM sont présents lors d’une partie des ateliers). L’idée est d’échanger avec les parents pour partir de ce qu’ils connaissent de leur enfant, et aussi que chaque enfant choisisse un adulte référent.

En septembre, la rentrée est échelonnée sur tout le mois de septembre : les enfants entrent 5 par 5, chaque semaine. Le jour de la rentrée, le pédiatre et le psychologue de la PMI sont également présents.

Les jours de rentrée, une « pause café » a été mise en place à destination des parents. En effet, un jour une mère a quitté l’école alors que son fils pleurait. L’enfant s’est calmé sans souci au bout de 5 minutes, mais à 11H30, la mère a confié à l’EJE qu’elle avait elle-même pleuré toute la matinée en imaginant son fils mal à l’école. Du coup ont été mises en place ces pauses café qui a lieu à l’école, mais pas dans la classe. Le psychologue est présent pour aider les adultes à gérer la séparation, et l’EJE fait des allers-retours entre la salle de classe et cet endroit et montre aux parents des photos de leur enfant évoluant dans la classe pour montrer que même s’ils pleurent au moment de la séparation, ça dure 5 minutes et ensuite l’enfant participe.

Quelques semaines passent, le temps que les choses se mettent en place. Et à partir du mois de novembre, et jusqu’au mois de mai, les parents s’inscrivent pour venir passer du temps à l’école avec leur enfant. Ils passent un moment dans la classe et assistent aux temps collectifs, puis l’EJE organise un atelier (souvent basé sur les sens) avec l’enfant et le parent pour un temps d’échange.

Certains après-midi, l’EJE organise également, pendant que les enfants sont en classe des ateliers paroles pour tous les parents de l’école sur des thèmes prévus à l’avance (séparation, sommeil, langage, fratrie…). Pour chaque thème, elle propose des albums jeunesse qui pourront être lus avec les enfants.

Voilà ce qui correspond très bien aux principes de la circulaire ! Mais l’EJE en question n’en cache pas les difficultés (difficulté de faire travailler ensemble des personnes de statut et de formation différente, travail de longue haleine avec les familles…).

Elle a également souligné la forte implication de la municipalité pour la création de ces classes passerelles, et les difficultés de leur financement (la CAF qui finançait 70% du projet au départ n’en finance plus que 30% actuellement).

Pourtant, ce projet de classes passerelles

repose sur un protocole d’accord signé entre le ministère de l’éducation nationale et le secrétariat d’Etat auprès du ministère de la solidarité, de la santé et de la protection sociale, chargé de la famille, le 20 septembre 1990, qui tend à assurer la continuité éducative des enfants de zéro à six ans et à sortir du cloisonnement institutionnel qui crée des situations inégales selon les départements. Ce protocole, toujours en vigueur, a été peu appliqué.

(source : ici). De nombreuses classes ont du fermer ces dernières années suite aux coupes budgétaires et aux suppressions de postes dans l’éducation nationale qui ont souvent coïncidé avec la suppression de l’accueil des moins de 3 ans, comme je le disais dans l’article précédent. Néanmoins on peut espérer que ça change peu à peu  puisque la circulaire présente cette possibilité d’accord entre école et structures petite enfance :

un accueil en milieu mixte, associant services de petite enfance et école, permet d’offrir du temps scolaire dans des dispositifs conçus localement. Ce projet, co-élaboré par l’éducation nationale et les collectivités territoriales, doit garantir la complémentarité des ressources apportées par chaque partenaire dans une cohérence éducative au service du parcours de l’élève.

C’est donc à l’Etat et à l’éducation nationale de faire en sorte que ce type de projets, ancrés localement et répondant aux besoins des enfants et de leurs familles, puisse être mis en place. Est-ce que cela sera réellement le cas ? Je n’en suis malheureusement pas certaine. J’espère pourtant que lorsque les volontés seront présentes (pour les classes passerelles de Roubaix, il faut citer le pédiatre Maurice Titran et une réelle volonté de la municipalité), cette circulaire et le protocole d’accord permettront de réaliser les projets.

Voilà ! Alors, vous aussi ça vous a donné envie de déménager à Roubaix ?

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6 réflexions sur “L’école avant 3 ans ? (deuxième partie)

  1. Scolariser un enfant à 3 ans quelle tristesse ! Où est l’enfance? Où sera l’insouciance? On dira que les parents mettent déjà leurs enfants à la crèche avant même les 3ans… ca reste une crèche. Et dire que les enfants restent en moyenne jusqu’a leurs 20 ans, les fesses vissées sur un banc d’école,.. ne peut-on pas au moins leur laisser la chance d’être enfants pendant leurs premières années ?

    • Personnellement, je n’ai pas de grand principes sur l »où est l’enfance » et ce que doit être l’insouciance. Je sais que l’école correspond à certains enfants de 3 ans ou même avant, parce que je les ai vu s’y épanouir. Je sais aussi que ça ne correspond pas à d’autres. Mais je pense qu’il faut voir les choses au cas par cas (et voir aussi les possibilités des familles).

  2. En tant que parent, et professionnellement en tant que travailleur social, j’ai beaucoup de mal à me faire un avis sur cette question. De ce que je comprend du premier volet, c’est loin d’être évident que ça puisse diminuer significativement l’échec scolaire.

    En revanche ce que je vois moi, c’est que bien que l’école soit à mon avis assez inadaptée aux besoins d’un petit de 2 ans 1/2, dans certains cas elle l’est toujours plus que ce que peut proposer l’environnement familial (mais je bosse dans un contexte très particulier, avec des familles qui sont dans l’extrême précarité). Donc parfois l’école est peut-être le seul endroit où l’enfant va se voir proposer des activités d’enfant, justement…

    Malheureusement la transition est particulièrement violente, enfin j’ai l’impression de l’extérieur, pour les enfants : souvent non francophones, jamais gardés en collectivités, avec un contexte éducatif très très différent du nôtre, l’école n’est généralement pas très bien vécue au début par les petits. Le dispositif passerelle décrit dans l’article semble vraiment intéressant de ce point de vue, mais ça suppose que l’enfant ait eu accès à une place en crèche avant du coup. Ici elles sont super difficiles à obtenir (et puis d’ailleurs s’ils avaient une place en crèche, on ne se poserait probablement pas la question de les scolariser).

    • Je suis parfaitement d’accord avec ton commentaire (et j’ai même plus de mal à me faire un avis sur la question qu’avant d’écrire ces articles!). Juste une petite précision, non, la plupart des enfants accueillis en classe passerelle n’étaient pas en crèche auparavant, une majorité était gardée par leur famille (ceux qui étaient en crèche y restent justement jusqu’à leurs 3 ans). C’est à travers la PMI que se crée un lien avec ces familles puisque l’éducatrice de jeunes enfants en question passe plusieurs après-midi par semaine, toujours dans le cadre d’activités passerelles, et établit des liens avec les familles des enfants concernés.

  3. Merci beaucoup de ta contribution!!! C’est vrai que ces classes passerelles ont l’air assez intéressantes, la crèche qu’a fréquenté CMM proposait aussi ce dispositif… Malheureusement il était réservé aux enfants qui avaient une place en crèche à plein temps, ce qui n’était pas notre cas…. dommage car cela lui aurait sûrement très bien convenu…

  4. Pingback: L’école avant 3 ans ? (deuxième partie) | La Licorne et ses bouquins

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