Nos enfants sont-ils trop gâtés ? [vacances des VI]

C’est un débat qui revient souvent sur les VI.

En janvier, un dossier intitulé « Comment nos enfants sont devenus des tyrans »  a fait la Une du magazine Le Nouvel Observateur.

Le cœur du dossier est une interview du psychologue clinicien Didier Pleux.

Pourquoi cette Une à ce moment là ? Je ne saurais dire. Cela doit être un des « marronniers » des journaux. C’est après Noel et avant Pâques, un genre de période creuse.

Clem la matriochka l’avait commenté dans un article intitulé « Les enfants d’aujourdh’ui, des despotes, des tyrans, des pachas »

On peut trouver un article plus complet dans le numéro spécial de Sciences Humaines Hors Série de Juin- Juillet –Aout 2004 consacré à « L’enfant ». (voir lien ici)

Qu’est-ce qu’un enfant roi ?

En très résumé, c’est un enfant qui ne se satisfait jamais de ce qu’il a, qui demande toujours plus.

Il pose problème dans la mesure où il  ne parvient pas à s’adapter aux réalités de la vie, et peut à l’adolescence sombrer dans la délinquance à force de vouloir pousser toujours plus loin les limites.

Autant je comprends sa définition relative à des enfants d’âge scolaire et les problèmes posés  :

« Lorsqu’il grandit, cet enfant tyran a du mal à créer des liens avec les autres, si ce n’est pour son intérêt propre. Il reste centré sur lui et cherche à manipuler les autres (ses camarades, ses grands-parents…) pour son bénéfice personnel. »

« Cet enfant va alors refuser tous les apprentissages qui ne lui procurent pas de plaisir : il va adorer l’histoire ou le calcul, mais refuser les contraintes de la grammaire ou de l’orthographe… Au niveau de la socialisation, il peut se révéler un petit dictateur, avec toute une vassalité autour de lui s’il est leader de ses camarades… »

« A la maison, les revendications deviennent de plus en plus fortes : elles portent sur des libertés que l’on peut considérer comme excessives, qui sont aussi, il faut le préciser, stimulées par le marketing et les médias : par exemple, aller à 11 ans au McDo avec ses copains et n’en revenir qu’à 16 heures leur paraît un droit légitime… »

En effet on peut concevoir qu’un tel enfant pose problème, tant à sa famille que dans son environnement scolaire.

Mais au fond, un enfant qui ne sait pas établir la bonne distance avec les autres, enfants et adultes, qui ne sait pas se lier aux autres , est avant tout en grande souffrance. Et la vraie question est de trouver quelle aide apporter à la famille (voir par exemple (1) où des professionnels réfléchissent à cette question)

Lorsque Didier Pleux parle des bébés, le discours est plus difficile à entendre, et par trop culpabilisant pour les parents :

« Chez les bébés, cela se manifeste déjà au niveau de l’alimentation, du jeu… Au coucher par exemple, ils ne vont pas se contenter d’un câlin, ils vont en redemander encore et encore… Si, à ce moment, les parents pensent que c’est la relation qui est en jeu et qu’ils ne posent pas l’interdit, on assiste alors à des renforcements et une insatisfaction permanente de l’enfant qui réclame toujours plus de câlins, plus d’histoires, plus de jouets… »

On ne sait d’ailleurs pas très bien quel interdit il faut poser.

En fait le problème d’un câlin ,d’une histoire n’est un problème que si celui qui donne le câlin, lit l’histoire se sent dans l’obligation de le faire ; et n’en a vraiment pas du tout envie.

C’est peut-être là à mon sens que le parent doit poser sa limite en tant qu’ « autre » dont l’enfant apprend à connaître les contours.

C’est aussi là important que plusieurs personnes différentes s’occupent de l’enfant, et qu’il soit confronté à des acceptations et des limites différentes.

Pour ce qui est d’un jouet de plus, je crois qu’on est tous d’accord ici pour ne pas faire de nos enfants des hyper-consommateurs en herbe.

Lequel de nous n’a pas observé le jour de Noel, un enfant passer des heures à jouer avec les emballages plutôt que les jouets sophistiqués achetés avec amour ?!

Et j’avoue que pour ma part, je n’ai jamais bien compris ces histoires freudiennes de toute-puissance. Qu’on oppose besoin et désir, qu’on explique aux parents qu’il est légitime que les besoins d’un enfant soient satisfaits, et que ses désirs soient limités, ça je le comprends.

Mais cette histoire de toute-puissance et de frustration, bof …

Mais dire que Didier Pleux prône le retour à l’autoritarisme est lui faire un mauvais procès, voici en effet ce qu’il disait en 2004 :

« Ce mouvement des années 70 était absolument nécessaire : il ne s’agit pas de revenir aux méthodes répressives d’antan, à une éducation sans stimulation ni communication, où l’enfant devait simplement se taire, obéir et se couler docilement dans le monde des adultes… Et à ce que la psychologue Alice Miller a appelé la « pédagogie noire » du début du xxe siècle. Il faut garder de la période de libération de l’enfant, la période « doltoienne » pourrait-on dire, même si elle a engendré des excès, toute la richesse de cette approche qui met en avant les notions de désir, de stimulation, de respect de l’individualité de chacun… L’inconvénient, c’est que, parallèlement, aucun savoir-faire n’a été donné aux parents. »

Il n’est pas non plus d’accord avec les propos des magazines :

« Les magazines de vulgarisation s’évertuent à dire que les parents doivent interdire, mais ils ne leur donnent jamais les clés du comment. On va même jusqu’à prôner le retour de la fessée, alors que ce genre de pratiques ne résout rien puisqu’on est alors dans le registre émotionnel. Les parents sont démunis lorsque les passages à l’acte (dans le sens de la désobéissance) montent en puissance, ils sont débordés car ils n’ont pas vu venir tous ces petits détails qui auraient pu leur permettre d’élaborer une véritable ligne éducative : c’est-à-dire une certaine stabilité et exigence (faire en sorte par exemple que l’enfant ne change pas d’activité tous les six mois…) »

Et là je reviendrais sur un propos de Marlène Schiappa lu ici

« Dans mon livre, je pousse donc un coup de gueule contre ceux que j’appelle « les garagistes de l’éducation », qui véhiculent des principes autoritaristes, rigides, comme par exemple les mères tigres. Pourquoi vouloir imposer à tout prix à son enfant des limites injustifiées ? Si un petit garçon refuse de se mettre au lit, pourquoi lui interdire de se coucher à 21h00 au lieu de 20 heures ? »

Je serais tentée de répondre, parce qu’un enfant a besoin de beaucoup de sommeil (voir cet article sur le sommeil des enfants d’âge scolaire )

Mais franchement que ce soit 21h ou 20h, là n’est pas la question.

Chaque famille s’organise comme elle veut ou comme elle peut, et ce qui importe, ce n’est pas l’heure en soi, c’est qu’il y ait une règle familiale claire et respectée, que l’enfant prenne l’habitude de se coucher à heure fixe, parce que c’est un des moyens de bien dormir, ( pour les adultes aussi !!), et qu’au global il ait un temps de sommeil suffisant.

Cela n’a d’ailleurs aucun rapport avec les « mères tigres »  qui sont carrément maltraitantes. (voir cet article du journal Le Point de février 2011 : « la mère tigre sort ses griffes« )

 

Un autre point choquant dans le propos de Didier Pleux, est le caractère inéluctable du bébé non frustré qui tourne délinquant à l’adolescence.

Cette croyance a même conduit à une proposition de loi fin 2010, visant à repérer les enfants turbulents dès la maternelle comme de futurs délinquants potentiels. (voir ici)

Heureusement qu’elle n’a pas été adoptée !

Je ne sais d’ailleurs pas vraiment s’il y a en France un problème d’augmentation de délinquance.

Si on regarde l’évolution du taux de criminalité ( rapport entre le nombre de crimes et délits constatés par les services de police et de gendarmerie et la population considérée), il est admis que la forte augmentation des années 70 correspond à une augmentation des déclarations, mais au global la criminalité a plutôt diminué ces dernières années.

taux_criminalité_2012

La part des mineurs, montre une diminution de leur participation aux vols et une augmentation de leur participation à des actes violents.

delinquants_mineurs_pcts_2012

On appréciera aussi à sa juste valeur la catégorie « autres » qui comprend la consommation de stupéfiants, et les incendies volontaires …

( source : insee pour les deux graphiques)

Mais il y a eu aussi beaucoup de débat sur ces statistiques notamment à cause des ordres de déclaration variables donnés aux policiers et aux gendarmes.

Ce qui est sûr c’est que le traitement des faits divers au 20h a augmenté de 73% ces dix dernières années, d’où peut-être cette impression d’une insécurité galopante qui justifierait des mesures drastiques à l’encontre de la jeunesse ?

A mon sens le vrai problème est à venir avec ces jeunes en déshérence dont je parlais il y a quelques temps.

Il y a certainement à faire de l’approche psychologique individuelle et familiale vers l’approche sociologique, et là tout de suite, honnêtement je n’ai pas de solution.

Seulement l’intuition qu’en tant que parents nous avons à préparer nos enfants à un futur que nous ignorons, à « tenir le coup » contre les vents de la consommation et les marées de la performance à tout crin.

Et plus largement œuvrer près de chez nous à maintenir du lien social.

Bref encore plein de choses à lire, discuter, expérimenter pour avancer et apporter une petite pierre à l’édifice.

D’autres lectures pour aller plus loin :

(1)  Une réflexion sur la façon d’aider les familles confrontées à ce « fameux enfant tyran » dans les Cahiers critiques de thérapies familiales et de pratiques de réseau, qui donne encore un autre point de vue.
Édith Goldbeter Merinfeld « Enfant tyran, la famille en souffrance. Introduction », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 1/2005 (no 34), p. 5-11.

(2)  Une étude bibliographique sur l’évolution de la place de l’enfant :
Marie Musset, « Regards d’aujourd’hui sur l’enfance« , Institut français de l’Education, Dossier d’actualité, Veille et analyses, n° 68, Novembre 2011

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Une réflexion sur “Nos enfants sont-ils trop gâtés ? [vacances des VI]

  1. je pense que le problème, c’est que nous vivons aujourd’hui (et il ya en a eu d’autres dans l’histoire)une époque cahotique sur le plan de l’éducation…nous avons abandonné (sous l’influence de dolto entre autres) l’ancien modèle éducatif pour se lancer dans une nouvelle aventure…dont nous ne connaissons pas les règles! pour éviter de se perdre entre liberté et autorité, il faut avoir une volonté d’information, être capable d’auto-critique, etc…le nouveau modèle d’éducation n’est pas livré clé-en-main, il est à inventer tous les jours! pas étonnant que dans un tel contexte, il y ait plus d’enfants et d’adultes perturbés…
    quand à l’enfant roi (intolérant à la frustration, qui veut « faire et avoir ce qu’il veut quand il veut »), j’aurais tendance à penser qu’il est effectivement un symptômes des temps modernes. conjuguons l’abscence de repères clairement définis en matière d’éducation, le travail des femmes (et la culpabilité qui s’ensuit), et le boom de la société de consommation…et voilà! l’enfant roi fait son apparition dans notre univers!
    mais l’enfant roi n’est pas forcémment mis sur un piédestal. quelquefois même au contraire: il est gifflé, insulté, humilé…car quand devant un enfant qui semble ne rien respecter, le parent craque! puis culpabilise, cède…et c’est la cercle vicieux! qu’un tel enfant souffre, c’est indéniable! il souffre parce que ses besoins éducatifs ne sont pas respectés, qu’il manque de règles et de modèles justes et stables. la solution n’est pas de frustrer son enfant « et puis c’est tout » comme c’était le cas avant mais d’établir dans sa famille des règles de vie, clairement identifiables, suffisamment justes et appropriées pour être respectées par…toute la famille!

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