Les poussées dentaires comme support d’un échange enfant, médecin, maman

La sortie des premières dents inquiète toujours un peu (petit rappel d’un précédent article de Dame Praline ICI même). A tort ou à raison ?

Personnellement, comme toute mère (ou presque), j’ai guetté l’apparition de la première dent (et aussi des quelques suivantes, il faut bien l’avouer) de chacun de mes enfants. Un peu anxieuse par un tel événement (bébé souffrira-t-il ? aura-t-il du mal à dormir ? sera-t-il irrité, agacé, pleureur ?) mais aussi heureuse (mon enfant grandit et se développe « dans la norme »), je n’ai pas manqué de recevoir tout un tas de conseils, de questions et de prédictions. Vous savez bien sûr de quoi je veux parler : « oh mais il bave beaucoup, il fait ses dents ! » , « la diarrhée ? ah c’est logique, ce sont les dents ! » et j’en passe. On a également tenté de me faire adopter le sacro-saint collier d’ambre avant même le moindre symptôme ! (une question déjà abordée par Madame Koala). Moi qui suis du genre sceptique, je ne me sentais pas très à l’aise dans mes baskets face à tous ces conseils censés être bienveillants…sans compter que mon médecin ne semblait pas préoccupé par les éruptions dentaires de mon bébé.

Bref, lorsque j’ai eu l’occasion de lire un document d’un professionnel de santé qui permettrait d’avoir une vision plus globale et objective, j’étais ravie. Il s’agit de la thèse de médecine soutenue en novembre 2010 par Benoîte DENIS, qui s’est penchée sur toutes les questions liées aux poussées dentaires (disponible ICI). Le sujet s’intitule « Médecine populaire des poussées dentaires »

Le document est très riche et aborde beaucoup de thématiques intéressantes : attitude des médecins face aux préoccupations des mères (fossé ou coopération ?), l’angoisse des mères (est-elle justifiée, quelles en sont les causes?), les symptômes des poussées dentaires (mythes ou réalités ?), croyances et superstitions autour des dents, le rôle des dents dans l’imaginaire de l’enfant, les représentations associées aux dents…

dent_lait

Je ne vais pas vous parler de tout cela aujourd’hui car le temps me manque et l’article serait un peu long mais j’y reviendrai dans les semaines à venir. Ce coup-ci, je vais vous parler des angoisses des mères ; et des relations médecin-mamans sur le sujet.

La mère inquiète:

L’auteur constate combien la venue des dents lactéales fait partie intégrante des préoccupations des mamans. Au  contraire, ce sujet intéresse fort peu les professionnels de santé. Donc à priori, un grand fossé les sépare.
« C’est bien la mère, avant même que le nourrisson n’ait ressenti les prémices de l’éruption dentaire qui attend, guette, traque cette première dent de lait ». La jeune médecin analyse ensuite les raisons de ces inquiétudes.

Pendant longtemps, les poussées dentaires étaient associées à une période fragilité pour l’enfant car jusqu’au début du XIXe siècle, la mortalité infantile était forte. Aujourd’hui l’idée que l’enfant est fragile pendant ces moments-là est encore très répandue. Toutes sortes de pathologie de la sphère ORL et nombre de diarrhées sont alors mises en relation avec les poussées dentaires.

D’autre part, l’apparition de la dent a longtemps été un signe de sevrage : c’est moins vrai à l’heure actuelle, mais elle reste un tournant marquant dans la relation mère-enfant. La mère doit « faire le deuil de son bébé symbiotique », avec toujours une petite anxiété à la clé.

 L’attitude du médecin :

En ce qui concerne la sortie des dents (en dehors de tout autre symptôme), le médecin est un peu en retrait. Au mieux, il n’y accorde qu’une légère d’attention (une petite croix sur le carnet de santé peut-être), au pire il considère que le sujet n’est pas de son ressort. Pourquoi ?

Deux principales explications sont fournies par l’auteur: d’une part, cela ne fait pas partie des questions enseignées en fac de médecine (un sujet trop insignifiant – des petits maux de la petite enfance – ) ; d’autre part, les médecins considèrent que cela relève du domaine des dentistes (or, ceux-ci ne traitent pas les nourrissons).

Alors est-ce que cela signifie qu’une mère qui s’interroge, s’inquiète d’un retard ou des pleurs de son enfant ne doit plus consulter son médecin ?

 Non, parce que fort heureusement, il y tout un panel de positionnements du professionnel de santé : chacun réagit selon sa propre ligne de conduite reposant sur son état d’esprit, sa culture, son expérience : dans certains cas, l’absence de connaissances peut même être profitable à tous (praticien, mère et enfant). Voyons deux cas de figure opposés.

L’attitude de rejet envers les connaissances du patient

Sur le plan des poussées dentaires, bon nombre de médecins, mettent de côté les interrogations et les connaissances des mamans. Manque de temps (pour une question qui n’est à priori pas vitale) ou principe de précaution (« Nombreux sont ceux qui hésitent à considérer la poussée dentaire comme diagnostic médical ») ou encore risque pour le médecin de perdre sa suprématie et d’être amené à se remettre en question, sont des explications possibles. Pour la dernière raison évoquée, oserais-je ajouter : « N’est-ce pas lorsqu’on se remet en question qu’on devient meilleur ? »
Il faut bien sûr nuancer le propos et séparer le bon grain de l’ivraie. Le médecin ne peut pas se laisser embarquer sur le chemin de théories trop abracadabrantes.

L’attitude empathique du professionnel

Pourtant, d’autres réactions sont possibles : certains médecins ont une approche que je qualifierais d’ « intelligente » et les exemples cités dans cette thèse apportent la légitimité de cet adjectif.

L’auteur, en fin d’études de médecine, nous exprime sa surprise face à ce fossé entre ses propres connaissances scientifiques et les besoins des mères, fossé  dont elle a mesuré l’ampleur, lors de ses premières consultations en médecine générale. Mais elle décide de mener à bien son rôle de médecin, d’être à l’écoute de ses patients, pour les aider au mieux.

« J’ignorais quant à moi, tout du sujet, la médecine scientifique dont j’étais issue n’y accordant que peu d’attention. Pourquoi les patients étaient-ils à ce point touchés par cette question ? Difficile de le dire. Il y avait en tous cas très certainement quelque chose à apprendre »

Plus loin elle poursuit « Et si ce manque d’intérêt, ce défaut de connaissance, était un atout pour la consultation ? Le savoir peut parfois fermer l’échange ». Au contraire, le médecin qui dans une attitude intelligente, avoue qu’il ne sait pas tout, se place « dans une dynamique différente, d’ouverture et d’écoute attentive du patient »

dent2

Source photo ICI

Un terrain d’entente lors des consultations médicales

Lorsque le médecin est à l’écoute des remarques, des interrogations, du savoir populaire des mamans : il risque fort d’être bien plus performant qu’un confrère qui impose sa vision des choses. Ceci est particulièrement marqué pour la question des poussées dentaires. Pourquoi ? Parce l’arrivée des dents chez le bébé, arrive à point nommé au moment même où l’enfant s’éveille au monde, interagit plus fortement avec son environnement et que des incompréhensions mère_enfant peuvent voir le jour. Le fait d’être dans une position d’écoute « sans jugement » permet d’expliquer des choses, de relativiser des petits maux et de rassurer. Sur un autre plan, l’empathie favorise l’échange et l’expression des angoisses des mères notamment leur manque de confiance en soi, la peur inconsciente de ne pas être à la hauteur face à l’enfant qui grandit, se socialise, la peur du deuil du duo mère-enfant…

Le médecin qui est attentif au discours de la mère, même s’il n’est pas en adéquation avec l’analyse médicale qui lui est présentée, va avoir accès à toutes sortes d’informations pour comprendre le malaise, l’aider à la déculpabiliser, lui redonner confiance.

La mère qui s’exprime, et est écoutée, va en dialoguant recevoir des clés de compréhension d’elle-même et de son enfant. Bien sûr, cela ressemble plus à une consultation de psychologue, mais ces angoisses n’auraient peut-être pas été exprimées sans la poussée dentaire et le médecin généraliste est également là pour évacuer les souffrances de l’esprit.

D’un point de vue plus physiologique, l’auteur nous donne également l’exemple de situations où sans dialogue, sans complémentarité entre les connaissances de la mère et celles de son médecin, la situation dérape… Assez souvent, la mère, forte de son auto-diagnostic de poussée dentaire lors d’un symptôme de diarrhée, ne consulte pas et le risque de passer à côté d’une pathologie plus grave augmente. D’autres exemples significatifs sont donnés dans
En résumé, si chacun reste dans sa sphère, il y a beaucoup à perdre pour tous !

Conclusion

En résumé, l’éruption dentaire et les symptômes qu’on lui attribue (à tort ou à raison, objet du prochain billet sur la question) est le point de départ d’une consultation qui sous réserve d’un médecin ouvert, permet (si besoin) l’expression d’une malaise plus ou moins conscient.
Et vous ? Est-ce que les sorties dentaires de vos bébés ont été source d’inquiétude ? Un moment où vous avez ressenti douloureusement la fin de cette « symbiose, mère-bébé »? Avez-vous trouvé une oreille chaleureuse auprès de votre médecin. De façon plus générale, êtes-vous partenaires dans l’établissement d’un diagnostic et les soins qui conviennent le mieux à votre enfant ?

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10 réflexions sur “Les poussées dentaires comme support d’un échange enfant, médecin, maman

  1. « comme toute mère », « attitude des médecins face aux préoccupations des mères », « l’angoisse des mères », « symbiose mère-bébé »… Y a rien qui vous choque là-dedans? Ils sont où les pères dans l’histoire? Complètement absents ou ils s’en foutent? Bref, y a encore du boulot…

    Pour finir, un excellent article de Jaddo (Juste après dresseuse d’ours) sur cette question: http://www.jaddo.fr/2010/11/22/toinette-et-argan/

    • Moi aussi ça m’horripile. Parce que ça accrédite l’idée selon laquelle :
      1/ les pères seraient incompétents et/ou indifférents à tout ce qui concerne l’éducation et la santé des enfants, ce qui tend à les exclure totalement de ces questions,
      et 2/ dans ces domaines, les mères seraient les seules interlocutrices valables. Ce qui, en fait, les dessert considérablement, puisque, entièrement dévouées à leurs gosses, on considère qu’elles ne sont plus du tout disponibles pour autre chose, ce qui contribue notamment à les mettre sur la touche dans la sphère professionnelle.

    • Moi aussi ça m’horripile. Parce que ça accrédite l’idée selon laquelle :
      1/ les pères seraient incompétents et/ou indifférents pour tout ce qui concerne l’éducation et la santé des enfants, ce qui tend à les exclure totalement de ces questions,
      et 2/ dans ces domaines, les mères seraient les seules interlocutrices valables. Ce qui, en fait, les dessert considérablement, puisque, entièrement dévouées à leurs gosses, on considère qu’elles ne sont plus du tout disponibles pour autre chose, ce qui contribue notamment à les mettre sur la touche dans la sphère professionnelle.

      • Votre question de place du père/de la mère est justement l’objet de toute la première partie de la thèse citée, n’hésitez pas à la consulter et venir proposer en proposer votre lecture par ici!! :-)

  2. Merci beaucoup de ta contribution!!! Et merci d’avoir accepté de lire pour nous ce volumineux (et intéressant!) document sur le sujet!
    J’avoue, je suis longtemps passer pour une mauvaise mère parce que je n’accordais aucune importance aux poussées dentaires… je ne me souviens d’ailleurs absolument pas à quel âge les premières dents de mes enfants ont poussé (contrairement à ma mère qui pourrait nous en donner l’heure exacte..), en gros entre 7 mois et 1 an…
    Ma pédiatre par contre, les traquait furieusement chaque mois, et tentait d’en prévoir la survenue… « la gencive est gonflée/ s’est « dédoublé »/la dent a percé » .
    La plupart du temps, les dents ont poussé sans encombre ni sans qu’on les remarque… à part pour PMH qui les a eu assez tard et a semble-t-il beaucoup pleuré (en mastiquant) au moment où ses dents ont poussé. A l’époque, je m’étais demandé si le fait d’avoir utilisé ses gencives longtemps et efficacement (pour manger des trucs assez durs) avant la poussée n’aurait pas pu les rendre plus coriaces…mais la question est toujours en suspend!

  3. Je fais moi aussi partie des mauvaises mères, alors… :)
    Je trouve cet article très intéressant car il rejoint une question récurent qu’on me pause et qui m’interpelle justement parce que ce n’est pas du tout une préoccupation chez moi.
    J’ai hâte de connaître la suite de cette étude !

    Je ne me souviens pas du tout non plus de l’âge de la première dent, et pourtant c’est forcément récent pour ma cadette (1 an) !
    Et j’ai aussi eu droit au collier d’ambre, vite enlevé (interdit à la crèche, et je supprime toujours ce type d’objet pour les activités physiques comme le parc, ou la crapahute dans les galets… donc tous les jours ou presque !). Mon aînée le ressort de temps en temps pour « faire la fête » ; je reste sceptique sur son utilité.

    En revanche, je trouve que c’est l’excuse ultime qui sauve la face en cas de crise de larme ou de colère dans un lieu public : « désolé, elle fait ses dents », et hop ! Tous les regards courroucés se changent en regards compatissants ! :)

    Je n’ai jamais consulté pour des douleurs dentaires pour mes filles, mais c’eût été le cas, pour répondre à la question en fin d’article : sur ce sujet comme d’autres, je me considère comme partie prenante concernant ma santé et celle de mes enfants. Donc j’ai cherché un généraliste à l’écoute, qui sait se remettre en question (il va même va toquer à la porte de la collègue pour confirmer un diagnostique) et qui ne va pas sauter au plafond si j’arrive avec quelques pistes (avec des grands-parents médecins (à 1000km de chez nous, dommage), je ne me déplace que s’il faut absolument une ordonnance.

    Et d’ailleurs là c’est la cata : je suis en plein déménagement, quittant la ville pour aller dans un petit bled où le généraliste n’a pas franchement bonne réputation… J’irai le voir pour me faire ma propre idée, mais s’il est fidèle aux bruits qui courent, je ferai 60 km pour voir un médecin qui me correspond. C’est beaucoup, mais tant pis !

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