En lecture, nous avons besoin de passeurs, pas de gardiens du temple

Pennac est un écrivain franco-italien très abordable, et très agréable à lire. Je pense que ça fait maintenant 20 ans que je lis de ses œuvres… Je me rappelle en particulier d’un « Je Bouquine », où il avait écrit l’histoire d’un instit’ qui tombe amoureux d’une tante d’un de ses élèves (Kamo, si je ne me trompe pas). Rejeté par elle, il conclut à un stratagème : sous prétexte de former ses CM2 à la rentrée en sixième, où les professeurs vont être tous différents, il va changer toutes les semaines de personnalité, devant ses élèves, mais aussi devant celle qu’il aime, jusqu’à ce qu’elle reconnaisse celui qu’elle voudrait bien prendre comme compagnon. Bref, ça finit bien, c’est tout mignon, etc.

Bien sûr, il a écrit un tas d’autres livres, Monsieur Malaussène, Au Bonheur des Ogres, etc…

Mais il a surtout écrit (je dis « surtout » parce que c’est de ça dont je veux parler) un essai sur la littérature et la lecture en général, qui s’appelle « Comme un roman ». Et dans ce livre, que j’avoue ne pas avoir lu, il y a les « 10 droits imprescriptibles du lecteur », que je me dois de vous rappeler :

1. « Le droit de ne pas lire »

2. « Le droit de sauter des pages »

3. « Le droit de ne pas finir un livre »

4. « Le droit de relire »

5. « Le droit de lire n’importe quoi »

6. « Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible) » : droit à la « satisfaction immédiate et exclusive de nos sensations »

7. « Le droit de lire n’importe où »

8. « Le droit de grappiller » (on peut commencer un livre à n’importe quelle page si l’on ne dispose que de cet instant là pour lire)

9. « Le droit de lire à haute voix »

10. « Le droit de nous taire »

En fait, si j’écris ces quelques lignes, c’est que D. Pennac a été reçu Docteur Honoris Causa de l’Université de Bologne, et y a pour l’occasion prononcé un discours qu’il a intitulé : « Une leçon d’ignorance ». Ce discours peut être retrouvé dans l’Express.fr . Il est à lire absolument.

Daniel Pennac raconte sa vision de la place de la lecture dans l’école, dans la société.

Il raconte comment sa première réaction à l’annonce de cette distinction a été de se dire : « Je ne la mérite pas ». Pourquoi ? Parce qu’il était un cancre à l’école. Parce que « il était l’Ignorant ». Cette tare, il la ressent encore aujourd’hui, après plusieurs prix littéraires dont le Renaudot. L’école l’a marqué, et par la plus terrible des manières : il a été, et reste, dans son esprit, le mauvais élève, celui qui n’arrivera jamais à rien.

La lecture, loin des dogmes qu’il met à terre avec ses 10 principes que j’ai cité plus haut, doit être libre, libertaire même je dirais.

L’Ecole, elle, montre plutôt la lecture comme l’apanage de « gardiens du temple ». Il faut lire ceci, pas cela, de cette façon, l’interpréter comme ça… On comprend à travers ses mots comment, et pourquoi l’enseignement qui sacralise la lecture, qui l’érige en savoir intellectuel inaccessible, finit par dégouter les élèves, collégiens, lycéens, coupables de ne pas avoir saisi l’importance symbolique de l’utilisation du subjonctif passé dans cet extrait, d’avoir lu « Harry Potter » avant « l’Assommoir » d’Emile Zola, et surtout, d’avoir garder pour eux leurs impressions à la fin d’un livre, pour conserver un peu plus longtemps encore le plaisir de cet instant.

A ces gardiens du temple, il oppose les « passeurs », ceux par qui la passion de la lecture peut toucher n’importe qui :

« Passeur est le professeur de littérature dont le cour vous donne envie de vous précipiter dans la première librairie venue. Et celui-là ne se contente pas d’enseigner la littérature française en France, l’italienne en Italie ou l’allemande en Allemagne, mais il ouvre toutes les frontières littéraires, il donne accès à l’Europe, au monde, à l’humanité et à tous les âges de la littérature. »

« Passeur, le lecteur dont la bibliothèque personnelle ne contient que de mauvais romans ou des essais de seconde main, parce qu’il a prêté les meilleurs, qu’on ne lui a pas rendus. Oui, l’acte de lire étant par essence un acte d’anthropophagie, il est irréfléchi d’attendre qu’un livre prêté nous soit rendu. »

« Passeurs sont les parents qui ne songent pas seulement à armer leurs enfant de lectures utiles pour les diplômer au plus vite, mais qui, connaissant le prix inestimable de la lecture en soi, souhaitent en faire des lecteurs au long cours. »

Voilà : les enfants dont on critique le manque d’intérêt pour la lecture ont besoin de passeurs. Et je pense que c’est valable depuis leurs toutes premières années.

A nous, parents, d’être passeur, en les familiarisant avec le livre, plutôt que de le sacraliser. Lisons-leur tout et n’importe quoi, depuis Petit Ours Brun jusqu’à l’annuaire, laissons-les apprivoiser ces objets, qu’ils les mâchonnent, qu’ils jouent à en faire des maisons pour leurs playmobils, ils ne les apprécieront que davantage !

A nous encore de leur montrer que lire des livres n’est pas un acte scolaire, mais qu’ils ont la liberté de lire tout ce qu’ils veulent, quand ils le veulent.

Et à eux, enseignants, d’être passeurs, de prolonger cela, en rendant les enfants libres et autonomes dans la lecture, sans stigmatiser celui qui a du mal, celui qui ne veut pas, celui qui ne lit pas ce qu’il faut.

Mais au fait, pourquoi les faire lire ?

Sa réponse est simple et belle :

« je n’arrive pas à m’ôter de l’idée, que la compagnie de nos auteurs favoris nous rendent plus fréquentables à nous-mêmes, plus aptes à préserver notre liberté d’être, à contrôler notre désir d’avoir et à nous consoler de notre solitude ».

Pour une prolongation plus « polémique » de ce billet, vous pouvez aller voir sur mon blog !

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11 réflexions sur “En lecture, nous avons besoin de passeurs, pas de gardiens du temple

  1. Merci pour ce bel article d’autant que je n’aurais pas trouvé seul le discours. Super de garder ces idées en tête quand j’ai mon gamin qui demande sans cesse « ce qui est écrit là ».
    J’avais a-do-ré ce livre que j’avais lu en 1992. Enfin, j’y ai trouvé une légitimité à ma manière de lire les livres : je lis le début, puis la fin, puis le milieu. :-)

  2. En première, notre prof de Français écrivain passionnée avait sélectionné un extrait de « Comme un roman » pour faire partie des textes à commenter au bac <3

  3. Lire nous rend « plus apte à préserver notre liberté à être, à contrôler notre désir d’avoir, et à nous consoler de notre solitude », je partage complètement ce point de vue !
    J’aimerais beaucoup transmettre ça à mes enfants.

    Les droits du lecteur sont affichés dans notre bibliothèque municipale, et ça me plait bien.

    Pourtant je me suis forcée à finir « le pendule de Foucault » d’Umberto Ecco , ma cousine avait réussi à le finir, et je ne voulais pas avoir l’air…

    Aujourd’hui, j’aurais mieux exercé mon droit de lectrice !

  4. « Comme un roman » m’a profondément marqué. Je pense que tout enseignant devrait l’avoir lu!
    C’est très intéressant cette notion de « passeur » et je me rends compte que j’identifie en effet très clairement tout au long de ma vie quelques personnes qui m’auront transmis leur plaisir de lire (et j’espère à mon tour en faire partie).

  5. « il est irréfléchi d’attendre qu’un livre prêté nous soit rendu. » »
    Message reçu, j’arrête d’espérer qu’on me rendra mes bouquins un jour au l’autre… :)

    Mon aînée raffole des livres (même les miens « plein de lettres, maman ! », elle reconnait quelques lettres, et aimerait déjà savoir lire et écrire… à 2 ans et demie. Du coup, elle me demande de lui lire tout et n’importe quoi (ingrédients des gâteaux, étiquettes des vêtements, panneaux…) Comment faire pour préserver son enthousiasme et sa curiosité (et ma patience !) jusqu’à ce qu’elle sache lire ?!!

  6. Très bel article !
    Je suis intriguée par le « je bouquine », parce que j’ai relu les Kamo édités chez Gallimard il n’y a pas longtemps et je n’ai pas retrouvé l’histoire dont tu parles…

    J’adore Pennac, moi c’est surtout la saga Malaussène qui m’a marqué. C’était les premiers livres « pour adulte » que j’ai lu, au début du collège. Depuis je les ai relu, encore et encore… et je me suis même installée là où l’action a lieu !
    Ici, j’avais envie de parler de Chagrin d’école qui raconte son cheminement de « cancre ». Et puis de dire que les dix droits du lecteur ont été republiés récemment dans un livre Pop Up avec une évocation en relief de différents chef d’oeuvre. On en trouve un bon aperçu ici : http://www.youtube.com/watch?v=Gdp-A2d441Y

    En tant que bibliothécaire, je lis souvent des histoires aux enfants. Et j’ai beaucoup changé ma manière de faire quand je lis un livre à une classe. Avant, je posais des questions pour vérifier qu’ils avaient bien compris l’histoire. Maintenant, je me contente de demander « est-ce que quelqu’un veut dire quelque chose sur cette histoire ? » afin qu’ils puissent donner leur avis, s’exprimer ou poser des questions s’ils le souhaitent, mais librement. Et je laisse chacun comprendre l’histoire à sa façon.
    Même chose avec les tout-petits, j’ai appris à ne pas corriger ce qu’ils disaient. Un tout-petit voit un papa, une maman et un enfant sur une page alors que ce sont des amis ? C’est ce qu’il a envie/besoin de voir, pour lui ça a du sens et je ne « corrige » pas.

  7. Je crois que ma fille est destinée à aimer les livres… tellement elle les dévore (au sens littéral du terme) jusqu’à maintenant !
    Sinon, pour le côté passeur, ça me rappelle l’écrivain qui faisait un atelier d’écriture auquel j’ai participé une année : il avait pour habitude d’abandonner des livres dans des lieux publics, à l’intérieur desquels il avait collé un petit encart pour expliquer sa démarche, celle de « passeur » précisément, enjoignant le trouveur du livre à faire de même… et ainsi de suite, pour faire circuler les mots et tout ce qu’ils peuvent véhiculer :-)

  8. Pingback: Quand l’école ignore ses failles [mini-débrief] | Les Vendredis Intellos

  9. Je me rappelle q’à chaque fois, en cours de « français » au lycée, je ne pouvais pas m’empêcher de m’étonner de toutes ces interprétations et surinterprétations, intentions données aux auteurs. Je me disais toujours que ça m’aurai bien étonné que les auteurs se soient posés autant de question en écrivant, et que si ils avaient entendu ces cours, ils auraient bien rigolé (ou déprimé?) ^^’
    Ce que je n’aimais pas, c’est que cette interprétation se transformait en L’interprétation officielle. Et que si moi, petite lycéenne, j’avais une autre lecture du roman, j’étais forcément dans le faux pour l’EN. (impression perso bien sûr. ;) )
    Très bon article, faudra que je trouve « comme un roman » moi. ^^

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