Connaissez-vous bien la vie de votre médecin ?

Est-ce que les expériences de vie d’un médecin affectent sa pratique? Il semblerait que oui en ce qui a trait à l’allaitement si on se fie à une étude publiée dans le journal Breastfeeding Medecine. Les chercheurs sont en effet arrivés à la constation  suivante :

Furthermore, physician mothers who reported actively promoting breastfeeding among their female patients and housestaff had significantly longer personal breastfeeding duration compared with physician mothers who denied actively promoting breastfeeding.

Que l’on pourrait traduire par:

De plus, les mères médecins qui rapportent promouvoir activement l’allaitement auprès de leurs patientes féminines et de leur personnel ont une durée d’allaitement personnel significativement plus longue que les mères médecins qui nient promouvoir activement l’allaitement.

En fait, ce n’est pas la première fois qu’on remarque que les informations concernant l’allaitement offertes par certains médecins se basent davantage sur leur opinion personnelle que sur la littérature scientifique. Le billet de Miliochka sur le mythe du manque de lait en fait d’ailleurs état.

C’est aussi une phrase de Miliochka mais cette fois dans un commentaire sur mon blogue qui m’a porté à réfléchir :

Pourtant, quand il s’agit de médecine, on devrait se baser sur les faits et non sur une expérience personnelle…

C’est tout-à-fait vrai. Cependant, à la lecture de cette étude, je crois que la plupart des gens réagissent en disant « Bah… ce n’est pas surprenant. Nous sommes tous un peu influencés par nos expériences personnelles dans le cadre de notre travail! » Ce à quoi je réponds : « Vraiment? » Sortons un instant du monde de l’allaitement. Que dirions-nous si notre médecin, lui-même extrêmement sédentaire, nous disait : « Vous savez, l’exercice physique, ce n’est peut-être pas pour vous. Laissez tomber, il y a des gens qui ne peuvent tout simplement pas garder la forme.»

Les médecins sont des professionnels de la santé et, en tant que tel, devraient laisser leurs perceptions personnels au vestiaire lorsqu’il rencontre une patiente. Ce n’est pas facile, j’en convient, mais c’est le comportement attendu d’un professionnel. En fait, cela est primordial si nous voulons protéger le droit des femmes de choisir d’allaiter ou non. En effet, choisir c’est prendre une décision parce qu’elle nous convient et non pas parce que nous n’avons pas reçu le support auquel nous avions droit.

On sait que le support du médecin peut faire une différence importante pour la continuité de l’allaitement. En effet, l’encouragement d’un médecin a un impact sur les taux d’initiation de l’allaitement de même que sur sa durée. Cependant, pourquoi certains médecins feraient-ils une meilleure promotion que d’autres? Des chercheurs de la Floride croient que l’expérience personnelle en allaitement du médecin, lorsqu’il s’agit d’une femme, serait en partie responsable du phénomène.

En effet, selon des données disponibles sur le site de la revue Breastfeeding Medicine, plus une femme médecin aurait allaité longtemps, plus elle ferait de la promotion active de l’allaitement auprès de ses patientes. Notons toutefois qu’il s’agit ici d’une association observée par les chercheurs et non pas la démonstration d’un lien de cause à effet. Il est, à ce stade, impossible de dire si l’attitude des médecins par rapport à l’allaitement est responsable de la durée de leur propre allaitement ou si au contraire leur expérience d’allaitement a eu un impact sur leur pratique.

Cependant, si cette deuxième hypothèse est la bonne, il est intéressant d’en savoir plus sur la durée de l’allaitement chez les médecins. Des études ont en effet démontré que ces professionnelles seraient à risque de sevrer rapidement leur bébé.

Cette observation a d’ailleurs été confirmée par l’équipe de la Floride. Ainsi, 97 % des médecins ont initié l’allaitement et 57 % prévoyaient allaiter pour 12 mois ou plus. Cependant, seulement 34 % des enfants de ces femmes étaient toujours allaités à un an. Cela démontre donc un écart important entre les buts que s’étaient fixés ces femmes et la réalité. Dans 43 % des cas, ces femmes rapportaient que des considérations professionnelles étaient responsables du sevrage.

Une étude réalisée en 2004 révélait que si la plupart des médecins supportaient le choix d’une mère d’allaiter, ils offrent souvent peu d’informations sur la durée d’allaitement recommandée ou sur la possibilité de poursuivre l’allaitement après le retour au travail. Certains médecins recommandent même encore des suppléments de laits artificiels dans des cas où des alternatives davantage compatibles avec l’allaitement existent.

Pour cette raison, on suggère depuis plusieurs années déjà d’offrir une meilleure formation en allaitement aux médecins. Cela leur permettrait sûrement de mieux soutenir les mères.

Toutefois, à la lumière des résultats présentés dans la revue Breastfeeding Medicine, on peut s’interroger si cela serait suffisant. En fait, il semble que les médecins auraient plutôt besoin eux-mêmes de support pour atteindre leurs propres objectifs d’allaitement. Par exemple, les auteurs de l’étude suggèrent des stratégies pour faciliter la poursuite de l’allaitement pour les médecins qui retournent au travail. Si plus de médecins peuvent atteindre leurs objectifs d’allaitement, on peut croire qu’ils seront alors plus en mesure de supporter les mères à leur tour.

Maman éprouvette
 

 

Références:
Maryam Sattari, David Levine, Dan Neal, and Janet R. Serwint. (2013) Personal Breastfeeding Behavior of Physician Mothers Is Associated with Their Clinical Breastfeeding Advocacy.Breastfeeding Medicine. , 8(1): 31-37. doi:10.1089/bfm.2011.0148.

Taveras EM, Li R, Grummer-Strawn L, Richardson M, Marshall R, Rêgo VH, Miroshnik I, Lieu TA. (2004) Mothers’ and clinicians’ perspectives on breastfeeding counseling during routine preventive visits. Pediatrics. 113(5):e405-11.

 

 

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22 réflexions sur “Connaissez-vous bien la vie de votre médecin ?

  1. C’est tellement vrai ! Et sur tous les sujets, pas seulement l’allaitement !
    Parlez du cododo avec votre médecin, juste pour voir…
    Pire, expliquez que vous êtes attentifs au rythme de sommeil naturel des enfant, et pas fixé sur une heure précise : c’est juste la cata !

    • Cela s’applique en effet à bien d’autres questions que l’allaitement. Est-ce qu’on devrait passer une entrevue à notre médecin pour connaître ses expériences personnelles? Au Québec, ça ne servirait à rien car on manque de médecin. On prend donc celui qui est disponible!

  2. Si mon médecin me disait ça – « Vous savez, l’exercice physique, ce n’est peut-être pas pour vous. Laissez tomber, il y a des gens qui ne peuvent tout simplement pas garder la forme.», en admettant que ce soit vraiment mon cas = que je sois d’accord avec lui sur le fait que le sport n’est pas fait pour moi – je le trouverai honnête, réaliste. Je penserai qu’il me connait bien et qu’il ne me prescrira pas des choses parce qu’il faut mais parce qu’il pense vraiment que c’est adapté pour moi.
    Un médecin en qui j’aurai tout confiance donc et que je recommanderai chaudement ;-) !

    • Un médecin qui respecte nos choix, c’est tout-à-fait correct et en fait c’est qu’on souhaite. Le rôle d’un professionnel, c’est effectivement de nous informer (je dis bien informer et pas convertir) selon la littérature scientifique et ensuite de nous laisser le choix.
      Le problème que je souligne ici, c’est plutôt le médecin qui tiendrait ce genre de discours à quelqu’un qui souhaite pourtant en faire de l’exercice physique (je ne parle pas nécessairement de sport mais plutôt d’être actif). Parce que respecter le choix du patient, c’est lui donner les outils nécessaires pour le réaliser et non pas essayer de le décourager.

      • sauf que – et je parle d’expérience en tant que professionnelle (coach et praticienne en psychothérapie) – le meilleur moyen de motiver quelqu’un est souvent de lui tenir ce genre de discours ;-) …
        A trop pousser qq qui a du mal, on le met en difficulté et en relachant la pression, cela suffit souvent à ce que la personne s’y mette.
        Pour mieux atteindre un but, il faut parfois savoir l’abandonner :-D.

        (à vrai dire, c’est le coeur de mon approche – paradoxale mais terriblement efficace).

        • Dans ce cas, vous adaptez votre approche au patient pour l’aider. Vous avez bien raison que ce qui fonctionne avec un patient peut être inefficace avec un autre.
          Ce que je remets en question c’est vraiment le professionnel qui se base sur ses valeurs personnelles plutôt que sur les données probantes dans sa pratique.

          • Oui je suis d’accord que l’un est aussi nuisible que l’autre. Mais à vrai dire, j’ai surtout rencontré ceux qui se basent sur des données probantes.
            Et le pb des données probantes – autrement dit les statistiques – c’est qu’elles donnent d’excellentes tendances générales mais ne permettent absolument pas la prévision à l’échelon individuel et que, du coup, elles conduisent à la tendance actuelle : des protocoles donnant peut-être de bons résultats globaux (et encore pas sur) mais ne respectant pas l’humain (et créant donc d’autres problèmes par ailleurs, psychologiques notamment).

            Et c’est à l’individu que doit s’intéresser la médecine pour être plus efficace … et plus humaine ;-).

            • Je crois quand même que les traitements devraient avoir des fondements scientifiques et non pas être basés uniquement sur des opinions. C’est ce qui assure la qualité des soins reçus. Bien sûr, ces traitements doivent aussi être adaptés au cas particulier de chaque patient.
              De plus, une médecine basée sur les faits n’est pas moins humaine. On n’a qu’à penser à l’accouchement. Les données probantes indiquent pour la plupart le danger de la sur-médicalisation et de l’interventionnisme à outrance. C’est plutôt les protocoles rigides et ne respectant pas la femme qui n’ont pas de fondements scientifiques.

              • je n’ai pas dit le contraire. Bien au contraire !
                Je suis tout à fait d’accord avec ce que tu dis sur les études qui permettent de se faire une idée de la politique générale à mener mais en ne constituent qu’un élément de décision individuel et ne sont le seul argument individuellement.
                Il faut que ceux qui utilisent les statistiques soient bien au fait que les statistiques -et la science en général – sont tous sauf objectifs !

                L’un des risque des statistiques c’est de conduire à la situation actuelle = tout est décidé sur base de protocoles censés être « bons » pour tout le monde, ce qui conduit à des catastrophes sur le plan individuel.
                Et une étude médicale en dit beaucoup sur le point de vue de ceux qui la font et parfois très peu sur la réalité humaine et médicale qui se joue vraiment.

                Après ce que je dis aussi, c’est juste que pour aider qq qui n’aime pas le sport à en faire plus, il faut parfois simplement lui dire qu’il n’a pas BESOIN d’en faire pour sa santé :-D …

                • Alors je crois que, sur le fond, on est plutôt d’accord!
                  Et la prochaine fois, j’essaierai de trouver une meilleure analogie que celle de l’activité physique ;-)

                  • Oui je pense aussi qu’on est d’accord sur le fond au sujet des médecins et des statistiques ;-).

                    Et le pb de l’analogie, c’est que ça ne marchera pas non plus avec autre chose : je suis sincèrement persuadée que pousser les gens à faire des choses qu’ils n’ont pas envie de faire ne conduit qu’à des problèmes pour les gens en question ;-), même si c’est censé « être bon pour leur santé ». Mais c’est un autre débat.

                    • En fait, je ne dis pas du tout de pousser les gens à faire des choses qu’ils ne veulent pas. Je dis complètement le contraire. Je crois que lorsqu’une personne souhaite allaiter (pour revenir au sujet original), le rôle du médecin est de mettre son opinion personnelle de côté et d’offrir des ressources adéquates pour que cette personne y parvienne.
                      Je suis tout-à-fait d’accord qu’il n’est pas souhaitable de forcer les gens. Cela va complètement à l’encontre du principe de choix libre et éclairé.

  3. En fait … je préfère personnelement un médecin qui parle un peut par expériance plutôt qu’un médecin qui parle par ce qu’il suit ses livres…
    le médecin qui parle par expérience prend plussouvent en considération que chaque personne est différente et parle donc de façon réaliste de la vie … contrairement au livre qui Généralise et met tout le monde dans le même panier au lieux de prendre les différence en compte.
    Tout le monde devrait être pris en Cas Par Cas car personne n’est pareille dans rien. Alors suivre des livres au pied de la lettre … non merci …
    Après tout se sont les parents qui savent comment leurs enfants fonctionne et non les livres.

    Il peut me donner son oppinion personnelle seulement si il rajoute: mais la mère c’est vous donc c’est vous qui choisissez se qui vous convien le mieux… une oppinion personnelle non forcé est bien accepté .

      • C’est exactement ce que j’attends d’un professionnel, quel qu’il soit d’ailleurs, pas seulement dans le secteur de la santé : son expertise, basée sur des faits, puis son avis de personne (et qu’il le mentionne comme étant son opinion)… mais qu’il me laisse le choix de la décision. C’est ce que j’essaye de faire dans mes différents métiers, car c’est ce qui apporte la meilleur qualité de prestation au final, et la plus grande satisfaction du client.

        J’avais beaucoup apprécié la démarche de mon gynéco, pour ma 2e se présentant en siège : il avait d’abord fait un calcul de risque objectif d’un accouchement par voie basse (avec les dernières données, pas celles qui dataient de ses études !), puis il m’avait donné son avis personnel en fonction de sa pratique et de qu’il connaissait de moi, puis il m’avait dit que j’avais tout le temps d’y réfléchir et de lui donner ma décision pour une césarienne ou une voie basse (donc sans pression, car pas devant lui dans la minute).
        Une perle !

  4. Merci beaucoup de ta contribution!!!
    La question que je me pose est: ne pourrait-on pas faire une différence entre
    1- se nourrir de sa propre expérience pour intéragir avec ses patients
    et
    2- imposer (ou tenter d’imposer) à ses patients les choix qui ont été les siens dans sa vie personnelle
    Dans le premier cas, le recours à l’expérience personnelle peut être une manière de laisser de la place pour l’empathie, l’humanité qui fait bien souvent défaut lorsqu’on s’en tient à l’application des protocoles. Ce qui pourrait pousser un médecin à dire « oui, c’est vrai que ce n’est pas toujours facile de faire du sport, surtout quand on a un emploi du temps bien chargé et qu’on n’en a plus l’habitude depuis longtemps » ou encore « oui, c’est vrai que ce n’est pas toujours facile d’allaiter surtout quand c’est son premier bébé et qu’on a pas d’expérience d’allaitement réussi autour de soi ».
    Pour autant, je ne pense pas que cela doive induire que ces expériences personnelles soient un instrument d’autorité (comme dans le deuxième cas).
    Bref, pour moi, ce qui pose problème est moins le fait que la vie personnelle des médecins interfère nécessairement (et qu’on n’y peut pas grand chose car c’est à mon avis très inconscient) que le fait qu’ils se sentent l’obligation d’être une référence (une autorité même!) dans une diversité de sujets (qui sortent d’ailleurs fréquemment de leur domaine de compétences puisqu’il s’agit aussi de choix éducatifs, de choix de vie, etc…).

    • Oui, je crois que tu as tout-à-fait raison. L’expérience personnelle d’un médecin peut être profitable dans la mesure où elle demeure une expérience personnelle et qu’elle ne devient pas une référence que les patientes ne peuvent pas contester.

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