Mon titre est un peu pompeux, compte-tenu de mon billet plutôt personnel mais il n’en reste pas moins que c’est le sujet central. Soyez indulgents, c’est la première fois que je parle de tout ça sur la toile. Je n’en parle pas beaucoup ailleurs non plus, maintenant que j’y pense.

J’arrête là le suspense : j’ai deux enfants et je ne les ai pas allaités pour cause de traitement antidépresseur. J’en entends déjà qui hurlent à l’ineptie. Qu’ils se rassurent, c’est justement là le sujet de mon billet.

Je vous fais un rapide historique.

Première grossesse (2008-2009) : mon psychiatre est un peu désemparé, il va donc consulter le site du CRAT (Centre de Référence sur les Agents Tératogènes) et décide de changer ma molécule pour une autre, compatible avec la grossesse. Arrive la consultation (conseillée) avec la psychiatre de la maternité : elle m’apprend que je ne pourrai pas allaiter. Je ne m’étais pas posée la question, je pensais que compatible avec la grossesse, ça voulait dire compatible avec l’allaitement aussi. Mais apparemment, ce n’est pas le cas. Je ne me sens pas d’arrêter les antidépresseurs, je renonce donc à l’allaitement.

Deuxième grossesse (2010-2011) : mon psychiatre (différent du premier) me fait arrêter le traitement. Je vis un calvaire pendant deux semaines (ajoutez à cela les maux fréquents de début de grossesse et vous comprendrez que je ne garde pas un très bon souvenir de ces mois-là), il décide alors de me donner un autre médicament compatible avec la grossesse. Suite à ma première expérience, je sais donc que je dois de fait renoncer à l’allaitement.

Depuis, j’ai lu beaucoup de blogs et j’ai fait des recherches et je sais maintenant que j’ai été mal renseignée. Vous me direz que j’aurais pu faire ces recherches au moment opportun, je vous répondrais que je ne doutais pas de la parole des « experts » (ceux qui me suivaient) à ce moment-là. Je me sens quelque peu honteuse maintenant de n’avoir pas cherché plus loin. Mais la peur qui me tenaillait était celle de devoir arrêter les médicaments et de renoncer à mon fragile équilibre.

En réalité, le discours ambiant est ultra-préventif. On ne sait pas exactement quels sont les effets ? On interdit ! C’est ce qu’on peut lire sur le site d’EurekaSanté, qui se veut un guide médical grand public de référence pour un antidépresseur comme l’Anafranil® :

Ce médicament est susceptible de passer faiblement dans le lait maternel : l’allaitement est déconseillé sans avis médical.

Tout dépend, bien entendu, de l’avis médical que l’on reçoit ensuite… Certes, ce n’est pas là qu’il faut chercher l’information scientifique prouvée, c’est vrai mais je montre par là quel est l’avis le plus répandu.

Je crois maintenant que le CRAT (Centre de Référence sur les Agents Tératogènes) est une source fiable et voici ce qui est expliqué à ce sujet :

On préférera les antidépresseurs suivants en cours d’allaitement, en effet, leur passage dans le lait est faible et les concentrations sanguines chez les enfants allaités sont faibles ou indétectables :

– Inhibiteur de recapture de la sérotonine (IRS) : paroxétine (Deroxat) et la sertraline (Zoloft®).

– Tricycliques : clomipramine (Anafranil®), amitriptyline (Laroxyl®) et imipramine (Tofranil®).

Vous remarquerez que le traitement de l’Anafranil® n’est pas le même que plus haut. Je suis perplexe…

A force de chercher, j’ai quand même constaté que quand des études sont citées, les antidépresseurs sont dits compatibles avec l’allaitement. Quand le contraire est affirmé, je ne retrouve pas le même genre de citations scientifiques. Cela dit, je ne peux pas être certaine que les études sont toujours bien résumées et comprises.

Du côté de la Leche League, on conseille d’allaiter (ou de continuer à allaiter en cas de dépression post-partum) :

Si l’on en croit le Vidal®, l’immense majorité des médicaments seraient incompatibles avec l’allaitement. L’examen de la littérature scientifique sur le sujet montre qu’il n’en est rien : il existe en fait très peu de médicaments vraiment incompatibles avec l’allaitement, et il est exceptionnel de ne pas pouvoir en trouver un qui soit sans risque pour l’enfant dans toute la panoplie existante.

La plupart des médicaments se retrouvent dans le lait, mais en quantités minimes. Bien que quelques rares médicaments puissent, même en très petites doses, causer des problèmes chez le nourrisson, ce n’est pas le cas de la grande majorité d’entre eux. (…)

Pourquoi la plupart des médicaments se retrouvent-ils dans le lait en si faibles quantités ? Parce que l’excrétion dans le lait dépend de la concentration dans le sang de la mère et que cette concentration plasmatique se mesure souvent en microgrammes ou même en nanogrammes par millilitre (des millionièmes ou des milliardièmes de gramme), alors que la mère en ingère des milligrammes (millièmes de gramme) ou des grammes. De plus, ce n’est pas toute la concentration plasmatique qui est excrétée dans le lait, mais plutôt seulement celle qui n’est pas liée aux protéines du sang de la mère. Beaucoup de médicaments sont presque complètement liés aux protéines du sang de la mère. Par conséquent, l’enfant ne reçoit pas autant de médicament que la mère, mais presque toujours beaucoup moins, proportionnellement. Par exemple, dans une étude sur la paroxétine (Paxil), comparativement à sa mère, le bébé recevait moins de 0,3% du médicament pour chaque kilogramme (la mère absorbait 300 microgrammes par kg par jour et le bébé, 1 microgramme par kg par jour).

La décision de poursuivre l’allaitement sous traitement antidépresseur sera prise au cas pas cas, d’autant que la possibilité d’allaiter est souvent importante pour le vécu de ces mères. Peu d’effets secondaires à court terme ont été rapportés dans la littérature médicale chez des enfants allaités par des mères traitées avec ces produits. Toutefois, d’autres études seraient nécessaires pour évaluer leur impact à long terme sur le développement de l’enfant.

Mais c’est là que l’angoisse m’étreint à nouveau : il n’y a pas de preuve tangible que cela n’affectera pas l’enfant à long terme.

J’aimerais avoir un troisième enfant et j’aimerais l’allaiter mais si je tombe sur un professionnel persuadé de l’incompatibilité due à mon traitement, aurai-je le courage de le contredire ? Ne serai-je pas encore prise d’un doute ?

Clem la matriochka