Cela s’était fait progressivement. Pour en arriver là. Sans qu’elle s’en rende vraiment compte. Sans qu’elle puisse aller contre. Elle se souvient du regard des gens, de la peur dans leurs yeux. Elle se souvient de ce sentiment de puissance qui repoussait toujours plus loin les limites du jeûne et de la souffrance. Les genoux qui se cognent, des journées entières sans s’asseoir. En manque, le corps vole au-dessus des trottoirs. Plus tard, les chutes dans la rue, dans le métro, et l’insomnie qui accompagne la faim qu’on ne sait plus reconnaître.

Et puis le froid est entré en elle, inimaginable. Ce froid qui lui disait qu’elle était arrivée au bout et qu’il fallait choisir entre vivre et mourir.

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Quand je débarquai à Paris pour un obscur stage il y a quelques années, j’ai été hébergé dans la chambre d’une jeune fille, chez ses parents. Je travaillais sur son bureau, et, à la recherche d’un stylo, j’ouvrai le premier tiroir et tombai sur une lettre, bien en vue, sans enveloppe. Je ne l’ai pas lue, mais j’ai aperçu la première ligne: « Chère maman, ça fait maintenant plusieurs semaines, que je me fais vomir tous les jours…». J’ai vite refermé le tiroir. La jeune fille était magnifique, mince c’est vrai, peut-être un peu trop mince. Je n’ai pas voulu m’impliquer dans cette histoire. Je ne savais pas si cette lettre avait été lue, si l’appel au secours avait été reçu, mais lâchement, je n’ai rien dit. Je ne voulais pas me fâcher avec les parents. Parce que leur montrer cette lettre, ç’aurait été leur dire que je savais, et d’une certaine façon brandir une accusation contre eux. Et peut-être trahir la jeune fille, pour une lettre que je n’aurais pas dû voir. A elle non plus, je n’en ai jamais parlé. Parce que je ne connaissais pas cette maladie, les souffrances au quotidien, que je ne savais pas s’il fallait en parler, comment en parler.

J’aurais aimé avoir lu le roman autobiographique (publié en 2001 sous le pseudonyme de Lou Delvig) de Delphine de Vigan Jours sans faim, à ce moment-là : voilà le témoignage d’une jeune fille qui est allée dans sa maladie aussi loin que son corps le lui permettait, jusqu’à être paralysée par le froid, la fatigue et la douleur. Une jeune fille qui entrouvre pour nous la porte de son supplice, le regard des autres, la rechute qui n’est jamais loin, la compréhension à demi-mot avec ses compagnes de misère (« Ne lâche rien, ne les laisse pas te soigner !! »), et puis enfin l’espoir de guérison. Il bouscule nombre d’idées reçues sur cette maladie, dont deux qui m’ont marquées.

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Idée reçue numéro 1 : La responsabilité des parents, en particulier de la mère

En tant que fille, et surtout en tant que mère, ce livre m’a permis de m’interroger sur le doigt toujours pointé sur la mère, coupable toute désignée. L’image que l’on peut avoir de la mère d’anorexique est celle de la mère d’une famille plutôt aisée, très mince, et très exigeante avec ses enfants. Une incapacité à tisser un lien d’amour, peut-être une constante déception vis-à-vis de ses enfants. Solange Cook-Darzens[1], Docteur en psychologie, fait ainsi une description précise de ce qui était considéré, pendant longtemps, comme une famille « anorexigène ». Dans le cas de Laure, la jeune fille dont il est question dans ce roman, nous sommes loin d’un tel schéma familial. Et il n’a jamais été démontré que ce contexte familial précis était à lui seul un facteur de risque. L’enjeu est important, puisque la première mesure qui est souvent prise pour le traitement des malades est l’isolement de la famille. Mais SCD affirme que :

L’anorexie est la résultante de facteurs multiples, pourtant les familles sont encore parfois tenues pour responsables de la pathologie de leur enfant. Les familles ne doivent pas être tenues à l’écart de la prise en charge par les professionnels mais être partie prenante, accompagnées, déculpabilisées et valorisées. (…) Ces pratiques [d’isolement] entraient malheureusement en résonance avec le doute et la culpabilité des familles, renforçant une atmosphère d’inquiétude et d’incompétence peu propice à la mobilisation des ressources de la famille.

Ainsi, au contraire, associer les parents au traitement, les informer sur cette maladie en leur rappelant qu’ils ne sont pas responsables, serait  décisif. Quant à leur culpabilité, même si le milieu familial a peut-être joué un rôle, il semble qu’une multitude d’autres facteurs entrent également en ligne de compte. Une étude récente évoque même la possible influence de facteurs génétiques (bon, je n’ai pas lu cette étude dans le détail, à prendre avec précaution, Sainte Odile priez pour nous et tout le tralala, hein !).

En particulier, un régime amaigrissant est souvent l’élément déclencheur de l’anorexie. Sur ce denier point, on a vite fait de blâmer la presse féminine et ses gros titres sur les régimes de printemps, mais il me semble que c’est notre société tout entière qui tient à glorifier la « volonté ». Dans ce mémoire (une mine d’informations), il est par exemple expliqué qu’au commencement, avant que le malade ne soit étiqueté « déviant», il existerait une phase d’acceptation sociale par les tiers, pendant laquelle la perte de poids rapide est applaudie; Cette phase ne serait jamais mentionnée dans les médias. Malgré les dangers de la maladie, l’entourage du malade est souvent  fasciné par la volonté et la maîtrise dont fait preuve l’anorexique. Personnellement, il me semble au contraire que toute perte de poids rapide ne peut être que le signe d’un corps qui souffre.

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 Idée reçue numéro 2: L’anorexie n’est pas une maladie mais un style de vie

Dans son roman, Delphine de Vigan décrit l’une des pensionnaires du service de nutrition où elle est hospitalisée, « La bleue », pour la couleur de sa robe de chambre. La bleue incarne cet autre, qui croit comprendre mais qui ne sait pas :

Combien? Vous les mangez tous? Ah, ça, on ne dirait pas. Finalement, ça coûte très cher aux hôpitaux les gens comme vous. Avec tous ces suppléments, les examens, les chambres individuelles, tout le tremblement, tout ça pour un problème purement psychologique, n’est-ce pas? C’est quand même un peu déconcertant. Moi je suis obligée d’aller à la cafétéria pour acheter une petite pâtisserie alors que mes jours sont comptés. (…) Il y a quand même quelque chose de très psychologique, là-dessous, on ne me l’ôtera pas de l’idée. Vous pensez bien que dans les pays où il n’y a rien à manger, des gens comme vous, il n’y en a pas.

C’est peut-être ce qui m’avait le plus touchée dans le témoignage de Sandy sur l’anorexie dans les Vendredis Intellos : Cette incompréhension, un regard presque accusateur, comme si ce comportement était déterminé par un choix conscient :

Je vais essayer de protéger ma fille de cette P* de maladie, qui d’ailleurs n’est pas vraiment reconnue par les gens de la « vraie » vie (combien de fois, ai-je entendu « pourquoi tu manges pas ?! », « Elle devrait arrêter de surveiller sa ligne », « Tu es trop maigre »…)…

Pire, parce que l’anorexique se trouve dans le déni, affirme que tout va bien, semble convaincue qu’elle a besoin d’encore perdre du poids, elle est parfois considérée comme une menteuse, une manipulatrice. Or le déni serait en fait un symptôme : le mécanisme de déni serait inconscient et l’anorexique réellement convaincue que le contrôle de son apport calorique est une force, et qu’elle doit encore perdre du poids. Pour le Dr Rigaud, les troubles du comportement alimentaire sont responsables de bien des dégâts psychiques. Ainsi, « la détresse et le désarroi sentimental, la distorsion du jugement, le dégoût de soi, le désintérêt pour tout, la dépression, le désir de suicide, la désinsertion sociale (la nourriture occupe tout l’espace psychique de la malade qui ne peut plus penser à autre chose. A cette préoccupation s’ajoute sa faiblesse physique qui la conduit à se couper progressivement du monde extérieur…), et les troubles obsessionnels compulsifs » seraient des dommages psychologiques engendrés par la maladie.

Pour le Pr. Jeammet, la dépendance serait également une conséquence de la maladie. Mais dans les faits, l’anorexique est souvent considérée comme une junkie, qui mérite son sort en quelque sorte puisqu’elle se le serait auto-infligé. « La bleue » insiste sur son désir de vivre, clamant l’injustice de sa « vraie maladie » par rapport à Laure qui aurait en main les clés pour être heureuse et en bonne santé mais a simplement décidée de se détruire.

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Le journal intime de Laure nous démontre en fait le contraire : Laure a une furieuse envie de vivre. C’est un livre cru, sans tricherie, qui retranscrit parfaitement l’ambivalence des sentiments, entre cet appétit pour la vie d’un côté et cette peur panique de perdre le contrôle sur son corps. Et pour ma part, je me suis surprise à ressentir avec elle cette ambivalence (et le pouvoir de la norme sur moi). A la question du médecin: « Si je vous offrait 10kg, maintenant, les accepteriez-vous? » mon corps, en même temps que celui de Laure, a voulu crier «NON».

Drenka

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